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Sous la Botte (2)

UNE FAUTE A ÉTÉ COMMISE

                      Le soir du26, nous donnons l’hospitalité à un officier d’état-major venu à Saint-Quentin pour quelques heures en mission secrète. Il est muet comme la tombe. Néanmoins, quand je le réveille au point du jour pour lui dire que son auto l’attend, il m’écoute avec attention, et je termine : - Cependant, avouez-le, captaine, était-ce assez logique cette invasion par le Nord, que je ne puis mieux comparer qu’à un débordement du ruisseau par la seule brèche du trottoir ou plutôt à l’endroit même où le trottoir s’arrête ? Que n’a-t-on faire, comme Vauban, un trottoir ininterrompu des Alpes à la mer ?

                         L’officier réfléchit un moment et :

-          Oui, dit-il, cela peut s’avouer, on a commis une faute ; nous allons la réparer.

Puis, il me serre longuement la main, hésite un peu et me dit tout d’un coup :

-          Je vous annonce quelque chose de gros pour demain.

À LA GARE

                          La gare principale, en ces circonstances, est comme le pouls d’une grande ville. Il est fiévreux, ce pouls.

                          Pendant la mobilisation, la gare du chemin de fer du Nord avait été mise sous le commandement d’un brave ancien soldat, le commandant Jéanne, âgé et dont les forces physiques ne se trouvaient plus au niveau de sa bonne volonté.

                           La sixième inspection principale était allée s’installer à la frontière avec M. Soulez, reculant devant les progrès de l’ennemi. Dans la gare même, aucune direction ; le personnel – dont le recrutement était parfait – agissait au mieux, selon l’initiative, souvent heureuse, de chacun. À la petite vitesse cependant où il resté un chef qu’il faut citer, M. Gillet, tout le nécessaire est fait en temps et en ordre : d’après le décret de mobilisation, le service commercial est supprimé, les marchandises sont expédiées ou rendues et les magasins vidés se transforment en quais d’embarquement. Les trains succèdent aux trains. Les Anglais arrivent. Le 287e et le 251e français s’embarquent. C’est l’activité fébrile.

                           À partir du 25 août, les signes avant-coureurs de l’invasion se précipitent par ce trait d’union de métal dont on sent déjà que l’ennemi tient le bout. Les machines belges du dépôt de Saint-Martin passent en rames immenses et leurs longs sifflements font courir des frissons sur la chair. Les agents de Coulsore, Erquelines, Jeumont, etc… descendent. – Que va-t-on faire de nous ? – On n’en sait rien …

                           Le soir sur un quai, entre deux voies, des ingénieurs de la compagnie tiennent conseil. Près d’eux est un religieux franciscain, jeune, ayant grande allures sous le froc. – D’où venez-vous mon père ? – De Luxembourg. Les troupes allemandes passent par le Grand-Duché en masses innombrables. – Et où allez-vous ? – M’engager. Je suis Français et si j’habitais hors de France, c’est que mon ordre était expulsé. Et il ajoute en souriant tristement : - Je crois que le Gouvernement n’y verra pas d’inconvénients… Un inspecteur arrive en courant : - Charleroi est en feu. – Déjà à Charleroi ! Mais alors, c’est nous dans quelques jours ? – Cent seize kilomètres, un peu plus d’une heure d’express, répond flegmatiquement l’inspecteur.

                             La retraite ne fait plus de doute. Des blessés anglais amenés par auto sont déposés au hasard le long des quais. Pas une plainte. Dans la cour des messageries se pressent les tristes débris des 26e et 27e régiments territoriaux. Le 26e a été éprouvé à Saint-Amand. Le commandant, blessé et souffrant beaucoup, supplie qu’on le fasse partir avec son monde. Un train d’Anglais est refoulé sur Noyon d’où il vient. Devant la gare et dans la salle d’attente, la foule commence à affluer, à tourbillonner, inquiète, désemparée, demandant des billets pour…l’inconnu. One sait pas !

                             La peur nous touche de son aile.

                             Tant bien que mal, ce jour-là et le lendemain, des convois partent, enlèvent un échelon du 10e, le régiment territorial de Saint-Quentin qui allait être décimé le 28 : enlève aussi, enfin ! les blessés anglais installés sur de la paille, en douze voitures qui se remplissent au fur et à mesure qu’arrivent les autos d’ambulance ; puis douze cents hommes du 26e et du 27e (Sarthe et Mayenne) fourbus, à bout de résistance physique et morale : puis les civils allemands arrêtés dans la région et qui emplissent deux wagons (à destination de Beauvais).

                               Le 26 au matin, l’ordre d’évacuation est porté à la connaissance du personnel. Aucun agent n’y obtempère : il y a, de toute évidence, trop à faire et l’on peut exécuter – ou tenter – bien des choses encore avant l’arrivée de l’ennemi.

                              Un capitaine du génie, M. Serre, exécuteur des ordres secrets, est là, piétinant d’impatience, retardant d’heure en heure, de minute en minute, son départ : il attend des plis qui se commandent l’un l’autre, notamment le pli M. de la plus haute importance, parait-il. C’est de Lille qu’il doit venir…… mais on ne soupçonne pas qu’à Lille le désarroi est beaucoup plus grand qu’à Saint-Quentin. Deux surveillants, Edouard et Renesson, ne quittent plus leur poste : ils déblaient, lancent trains sur trains : matériel, machines de manœuvre, blessés, public – et il fâchait, le public, mais on l’expédiait quand même. Une partie de la jeune classe – convoquée par voie d’affiches – réclame sa place, place d’honneur ! M. Henry Gillet conseille à ces jeunes braves de pousser à pieds jusqu’à Tergnier ; là, on se débrouillera… Ainsi firent beaucoup, mais il en resta à qui les Allemands menèrent la vie dure.

                                Le capitaine Serre, qui n’a cessé de se rendre utile, a suppléédu mieux qu’il pouvait le chef de gare : il rassemble le personnel qu’il peut toucher, le félicite de son dévouement, lui demande de ne quitter les voies qu’au dernier moment et jusque-là d’expédier ou détruire tout ce qu’il pourra de matériel. Quant à lui, il obéit aux ordres et monte dans un dernier train dont on a retardé le départ autant que faire se pouvait : il est midi 45 : à deux heures exactement, le courrier du télégraphe arrive avec le pli : « Ordre au capitaine Serre de faire sauter les ouvrages d’art… »

                                 Le 27 au soir, la gare était vide : quelques wagons seulement restaient immobilisés sur un embranchement lointain et dans les immenses magasins l’on n’eût trouvé qu’une douzaine de sacs de farine oubliés par une intendance.

LA GRAND’PEUR

                                 La journée du 27 août 1914 fut celle de la grand’peur à Saint-Quentin. Le jour s’était levé sale et brouillé et les habitants logés à l’ouest prétendaient avoir entendu le canon, voire la fusillade. Le 10e territorial, que nous retrouverons plus loin, était parti en manœuvre, puis revenu, flottait, tourbillonnait. À partir de 5 heures du matin, un piétinement de chevaux martelait le pavé : C’est l’armée anglaise qui va se reformer sur l’Oise, dit-on.

                                  La municipalité ne s’accuse que par une affiche signée du maire défaillant et recommandant de porter ses armes au théâtre. Les cars du Tramway sont définitivement arrêtés, la poste est fermée, sauf pour les agents de l’extérieur qui, en foule et malgré les adjudications du sous-préfet, apportent leurs appareils et disparaissent. Les blessés transportables – car les ambulances de campagne en ont reçu déjà – sont évacués sur Amiens.

                                    Je vais voir le sous-préfet pour mettre l’imprimerie à sa disposition. Il me produit un bon effet comparativement au désarroi des autres. Il me demande si sa présence en uniforme sur la Grand’Place sera bien vue. Je l’en assure et lui conseille de monter à l’hôtel de ville où, suivant la tradition saint-quentinoise, on se plaint amèrement de l’administration.

     -Volontiers, me dit-il. Pensez que, depuis la mobilisation, j’ai vécu complétement isolé de la Ville et du Gouvernement militaire. Malgré mes avances, on s’ignorait….. et pourtant, nos efforts conjugués n’eussent pas été de trop pour soustraire à l’ennemi tout ce qu’il va immobiliser ici en homme et trouver en ressources. Que d’erreurs ! Un long silence s’établit entre nous. Le téléphone retentit, je me lève.

    -Attendez, me dit-il… Ah ! c’est M. Dhéry, conseiller général, qui d’Hargicourt, m’annonce qu’on entend le canon dans la direction d’Honnecourt… Ah ! il voit des soldats français dans les rues du village… Maintenant, c’est la receveuse des postes… Restez à votre appareil, Mademoiselle… Allons, bon, voilà qu’elle me dit qu’elle ades vomissements et que ses deux aides sont évanouies… Restez ! Restez ! Plus rien !!!

                           Le faisceau de drapeaux accroché sur la façade de l’hôtel de ville le jour où le communiqué annonça l’entrée des Français dans Mulhouse (9 août) est amené. Sur la place Coligny, une colonne de fumée s’élève : on brûle – pourquoi ? – les archives de la police. Quant au commissaire central et à deux de ses collègues, ils ont fui… Il ne reste que celui du faubourg d’Isle, M. Lambert, et quelques agents ahuris, débordés…, et que peuvent les pouvoirs sans une direction, une intelligence et une volonté ? Chacun se sent seul et je songe à l’effroi des poussins sous l’ombre de l’oiseau sous l’ombre de l’oiseau de proie. Mais où est la bonne poule maternelle qui les abrite de son aile ?

                            Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, un Anglais chargeant sa carabine fait partir le coup ; c’est une fuite éperdue par les rues adjacentes. On entend des cris stridents de femmes…, on a vu des uhlans aux quatre points cardinaux. Sauve qui peut ! puis, tout d’un coup, au commandement bref des officiers, les Anglais rectifient la position, relèvent la tête et partent dans la direction de Ham. Près d’eux, une compagnie du 10e territorial défile en bon ordre, le superbe lieutenant Nugues en tête. Les visages s’épanouissent ; on rit de sa peur. Le bruit court que la bataille s’est éloignée et que les Allemands sont repoussés. C’est la détente, presque la joie… La fin du jour est admirable, calmante, glorieuse.

                                                             

EN RECONNAISSACE

                               Le « quelque chose de gros pour demain, » ce fut l’entrée des Allemands dans Saint-Quentin, le vendredi 28 août 1914.

                                Le matin de ce vendredi, à la demande de M. Gibert – à la fois inquiet, dans son bureau de la mairie, de ce qu’il apprenait, et rassuré par ce qu’il espérait et aussi par les dépêches officielles – j’avais organisé une excursion en automobile avec un vieux patriote, M. Billiald : M. Senez, l’adjoint de Vervins, mobilisé et attendant son affectation, était notre chauffeur. Nous avions, bien entendu, un sauf-conduit de la mairie. Nous poussons droit sur l’ouest, comptant rentrer par le nord. Mais, dès au-dessus de Marteville, où le château de M. Mauduit est complétement abandonné, à la sortie de Vermand, nous croisons un cultivateur en cabriolet qui nous dit qu’il vient de tourner bride devant les uhlans. Je propose cependant de gagner Caulaincourt où le duc de Vicence nous renseignera certainement, mais trois cyclistes, dévalant la côte, s’arrêtent et nous arrêtent :

-N’allez pas plus loin, il y a à la Patte-d’Oie des cavaliers et des fantassins qui sont en train de casser les carabines d’Anglais qu’ils viennent de faire prisonniers. – Vous le jurez ? – Sur l’honneur.

                   Nous pouvions détruire notre compromettant papier officiel, mais notre auto eût été de bonne prise. Nous engageons donc sur notre droite le chemin du bois, qui est la voie dangereuse, et nous tombons sans encombre, à Holnon, sur un bataillon du 10e territorial, dont tous les hommes se demandent, c’est très visible, ce qu’ils font là. Le commandant, le comte du Chayla, paraît surpris de ce que nous lui rapportons, à savoir qu’il se trouve à moins de vingt minutes de l’ennemi. Trop gentilhomme pour exprimer un doute, et trop bon soldat pour négliger un tel avis, il va dit-il tâter le terrain, quand arrivent deux Anglais échappés à la patrouille de tout à l’heure. Ils confirment ce que nous avons dit et au-delà. Le commandant nous remercie, mais s’oppose à ce que nous continuions notre métier d’explorateurs : - Avec votre auto, vous allez vous faire fusiller pour rien, dit-il.

                        Nous rentrons. Je rends compte à Gibert de ce qui se passe. Il me demande le silence, car il espère encore.

LES PASTELS DE MAURICE-QUENTIN DE LA TOUR

                                                                           MADEMOISELLE ROBINE

                         Dès six heures du matin (le 28 août), M. Leullier, préfet de l’Aisne, était arrivé d’ordre du Président de la République pour étudier les moyens de transporter à Paris la collection des pastels de Maurice-Quentin De La Tour. Il était venu de Laon dans une grande auto et manifestait l’intention de les enlever – tout simplement ! Les professeurs de l’Ecole gratuite de dessin et M. Victor Dumont, secrétaire perpétuel du Bureau d’administration de cette Ecole, joignirent le Préfet et lui démontrèrent longuement l’impossibilité matérielle de ranger dans une seule voiture quatre-vingt-sept cadres vitrés, dont quelques-uns de grandes dimensions.

-Alors, dit le préfet, allons au bureau de poste téléphoner. On demanda la Présidence. Ce fut M. Décori, secrétaire général, qui répondit. Il se rendit à l’évidence et annonça, après quelques minutes d’attente, qu’on enverrait de Paris un camion automobile avec du personnel des musées sous la direction de M. Cain, le frère du directeur de Carnavalet, ami personnel de M. Poincaré.

                             À ce moment, un employé vient dire que la receveuse de Fontaine-Notre-Dame (12 kilomètres de Saint-Quentin) téléphone textuellement : »Voilà les Prussiens » Ils avancent, les casques à pointe. » C’est l’expression par laquelle, en Vermandois, depuis 70, on désignait les Allemands. En 1914 ; la pointe du casque primitif était, à la vérité, cachée par une gaine en toile grise, mais la forme en restait visible. L’observation de la postière villageoise est donc juste. L’employé, tout à la confiance, ajoute de son cru : « Elle n’y connait rien. » Et le préfet, qui vient de de passer plus d’une heure sur le beffroi à regarder la fumée des proches incendies et les nuages blancs des shrapnels, transmettant par acquit de conscience la nouvelle à Paris, la corrige ainsi : « Mais ce n’est pas sérieux. »

                               Le même avis venant d’Homblières (7 kilomètres) est encore plus mal accueilli : - La receveuse est folle, dit l’employé, ce sont des Anglais. Cependant, le secrétaire général de la Présidence de la République française paraît extrêmement préoccupé du sort de Mademoiselle Robinne, de la Comédie également française, qui s’en était venue à Saint-Quentin où son mari, M. Alexandre, artiste dramatique comme elle, sous-lieutenant au 10e territorial, se trouvait légèrement souffrant. – Et Robinne ? Insiste-t-il au bout du fil… Nous ne l’avons pas encore revue… Informez-vous… On le rassure : la sympathique artiste a pu partir.

                                  M. Gibert, à la mairie, mis au courant en quelques mots des négociations au sujet des pastels et approuvant la décision prise, sauf ratification par le bureau de l’Ecole, établit, lui aussi, vers midi, la communication avec la Présidence et confirme l’accord ; puis, la question lui brûlant les lèvres, il demande à cette source supposée de tout renseignement certain : - Et les Allemands ?

-Les Allemands ? pas de danger, répond la voie.

                                 Or, deux heures et demie plus tard exactement…

                                 Pour en finir ici avec les célèbres pastels, ils avaient été descendus non sans d’infinies précautions dans les sous-sol de l’hôtel Lécuyer (le musée) sous la surveillance de M. Victor Dumont, et celui-ci avait convoqué chez lui d’urgence ses collègues du Bureau d’administration et les professeurs de l’Ecole afin de les mettre au courant de la proposition faite de les emmener à Paris ; qu’on ne pouvait pas ne pas accepter et rédiger un titre de décharge qui sauvegardât la responsabilité des administrateurs. Le procès-verbal allait être signé, un peu après cinq heures, quand une fusillade éclate, la porte s’ouvre et un officier allemand paraît, pistolet au poing, avec vingt hommes derrière lui. « Ici soldats français, hurle-t’il, tous fusillés. « M. Victor Dumont, avec le plus grand sang-froid, calme ce furieux ; il lui fait les honneurs de sa maison pour bien lui montrer qu’il n’y avait personne à fusiller et il en obtient des laissez-passer afin que ses honorables collègues puissent rentrer chez eux sans être molestés.

                          Nous retrouverons les pastels

L’AVENTURE DU SOUS-PRÉFET

                          M. le sous-préfet Vittini, était  bien embarrassé : son préfet M. Leullier, lui avait formellement dit de se replier sur Château-Thierry au cas où la ville de Saint-Quentin serait menacée, car il eût été absurde de laisser aux mains de l’ennemi le représentant du Gouvernement, d’autant que l’on croyait que, comme en 1870, préfets et sous-préfets étaient réputés belligérants – En quoi l’on se trompait. Mais, d’autre part, le préfet de l’Aisne, venu le 28, de bon matin à Saint-Quentin pour l’affaire des pastels, était monté au beffroi et avait entendu là le premier coup e canon. Pendant plus d’une heure, il avait scruté l’horizon du côté de Fayet, Gricourt et au-delà où, de toute évidence, se passait quelque chose, et cette contemplation un peu troublante avait si peu ébranlé sa confiance, appuyée, il est vrai, sur les dépêches officielles et les assurances téléphoniques de l’Elysée, qu’il dit en partant au sous-préfet : - Je crois que maintenant vous pouvez rester, il n’y aura rien. Presqu’immédiatement après, M. Vittini en jugea autrement. Cependant, il se mit en uniforme et parcourut la ville, conseillant de rentrer chez soi et d’éviter toute curiosité imprudente si les Allemands se présentaient. Il assista même au début de l‘audience correctionnelle qui se tint, comme tous les vendredis, au Palais de Justice et félicita les magistrats de siéger avec sérénité sous le canon -  car le premier coup entendu du beffroi avait été suivi de beaucoup d’autres. Enfin, devant les nouvelles de plus en plus alarmantes, il décida de reculer  jusqu’à la limite de son arrondissement, à Saint-Simon, et d’y attendre les événements. Il voulut téléphoner à Laon et à Paris pour faire part de cette résolution, mais les fils avaient été coupés -  peut-être un peu vite.

                   À 3 heures, alors que deux sentinelles allemandes avaient déjà poussé leur pointe en ville, comme nous l’allons voir M. Vittini fit prier M. Favresse, caporal au 10e et propriétaire d’un important garage, de venir chercher en Automobile. Il y monta en compagnie du président du Cercle démocratique et d’un jeune architecte nouvellement fixé à Saint-Quentin, très sportif – (il était champion des 400 mètres, et nous allons voir que cela lui servit) qui , imposé par je ne sais quel occulte pouvoir, avait pris le titre de « délégué général ». M. Vittini, bien conseillé, mais c’était à qui ne le renseignerait pas, eût prescrit à Favresse de prendre la berge du canal : c’était audacieux, mais sûr, tandis qu’on alla donner d’abord, en haut du faubourg Saint-Martin, dans une troupe qui, si nouveau que fût son uniforme à des yeux de Français, ne pouvait être qu’allemande.

                       On rebroussa en vitesse et, traversant toute la ville, on s’en vint engager la route de Chauny en haut du faubourg d’Isle ; là, au sommet de la côte, à la hauteur des pépinières, on se jeta sur une patrouille de quinze cavaliers au repos, dont quelques-uns avaient passé sous le bras la bride de leurs montures : - Faut-il passer ou pas ? demanda résolument le caporal Favresse. Au même moment, une balle arrivait dans le pare-brise et d’autres trouaient la capote. Ces cavaliers, empêchés d’ailleurs par leurs chevaux, tiraient mal, heureusement !

                      Le « délégué général » avait lestement quitté la voiture et parcouru, en battant son propre record, les 400 mètres exactement qui le séparaient du coude de la route. Là, il était en sûreté et rentra en ville. Le président du Cercle, lui, avait levé les bras en criant : Je me rends ! et c’était affalé sur le macadam, ce qui constituait la bonne tactique. Quant à Favresse, sorti le dernier, il ne put faire que trois pas et tomba avec une balle dans la cuisse et une autre dans l’aine ; il eut encore le sang-froid de conseiller au président du Cercle démocratique de gagner en rampant le champ tout proche couvert de sa moisson. D’ailleurs, l’attention des Allemands se concentrait sur le sous-préfet en uniforme. – Général, général, criait le sous-officier chef de la patrouille. – Non, non, criait encore plus fort le brave Favresse, Nicht general.

                       M. Vittini courait donc au milieu d’une grêle de projectiles : il se senti touché à la joue et à la jambe et il se demandait où l’atteindrait la balle définitive quand ses forces l’abandonnèrent et il roula sur le sol. La patrouille de cavalerie ne bougea pas. Une section d’infanterie passa : l’officier fouilla le blessé, confisqua les documents officiels contenus dans son portefeuille, ainsi que 1 700 francs en billets et 500 francs en or qu’on lui restitua plus tard tant en marks qu’en bons de monnaie. Une autre section le releva, puis l’étendit dur le revers de la route. À Favresse on avait pris 2 500 francs, mais on avait rendu la photographie de sa femme et de ses enfants. Enfin, un camion automobile les enleva et les déposa à l’auberge du Pire-Aller avec quelques habitants des villages voisins atteints par la fusillade contre le 10e. Un médecin allemand les pensa. Le lendemain, c’était la bataille de Guise et trois batteries s’appuyaient au Pire-Aller… Cependant, vers le soir, on vint chercher les deux blessés qui furent déposés à l’Hôtel de Ville de Saint-Quentin, dans la salle des archives. C’est là que M. Allard, conseiller municipal, les découvrit enfin, leur fit apporter quelques aliments et surtout il leur envoya le docteur Drain, grâce à qui ils purent entrer à l’Hôtel-Dieu.

                           Un mois après, M. Vittini regagna péniblement la sous-préfecture, que surmontait toujours le drapeau tricolore, et l’autorité allemande ignora d’abord de parti-pris le sous-préfet français, car il était entendu qu’il n’existait plus de gouvernement, fors l’allemand, mais par la dignité de son attitude et l’à propos de ses interventions, le sous-préfet français vainquit cette résistance injurieuse et continua d’administrer, autant que faire il put, pour le plus grand bien de la ville et des communes.

                       

 

                            

 

                        

 

 

 

               

            

 

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