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Sous la Botte (1)

HISTOIRE DE LA VILLE DE SAINT-QUENTIN PENDANT L'OCCUPATION ALLEMANDE

Août 1914 - Février 1917                                             Elie FLEURY,  Directeur du "Journal de Saint-Quentin"

                                                                                                  Croquis de M. Paul SERET

                                                           AOÛT 1914

L’ordre de mobilisation avait été notifié, le 2 août, par des affiches imprimées en 1884. La physionomie de Saint-Quentin fut modifiée subitement. Tous les services se trouvèrent désorganisés ou furent mis en position d’attente : sur la grande ligne, quatre trains montants et quatre descendants : les tramways réduits à deux cars : la poste centralisée à Laon et l’interurbain téléphonique supprimé : la circulation sur routes et chemins interdite du soir au matin… La Caisse d’épargne ne consent qu’un remboursement de cinquante francs par livret. Le conseil municipal se préoccupe surtout du ravitaillement auquel s’emploient avec zèle MM. Allard et Driancourt. Le 87e de ligne, le vieux régiment saint-quentinois était parti le 5 août : son complémentaire, le 287e, s’embarque le 13.

                                                                     

       Toute la vie de la cité se concentre sur la Grand’Place. On attend… Chaque fois que l’on affiche une dépêche officielle, une vague humaine déferle sue l’Hôtel de Ville ou le théâtre. On lit péniblement, car ces dépêches sont tapées telle quelle rapidement  à la machine ; puis, c’est un reflux silencieux : la prochaine sera peut-être plus intéressante…

        Je passe l’après-midi du dimanche sous le marronnier d’Emmanuel Lemaire. C’est son Orme du  Mail. Les Champs-Élysées sont plus calmes qu’un dimanche d’été ordinaire. Comme d’habitude, les vieux sont assis sur les bancs de l’avenue de Remicourt ; des enfants jouent sur le large trottoir ; un militaire, de ci de là, flâne. La Fontaine du Bœuf fait une tache blanche indiscrète dans l’ombre verte. On s’étonne de n’entendre pas la musique… Nous devisons de la guerre. De quoi parler d’autre ? Et nous sommes là, aussi, la tête pleine de pensées confuses, enveloppés de calme et de soleil cependant qu’on se massacre à trois cents kilomètres d’ici...

        Le soir, ne pouvant rester en place, nous nous rendons chez  notre ami, M. Maurice Jourdain, rue d’Isle où la foule déambule et croît de moment en moment. Je suis au noir. L’idée de toute cette vie - et qui est la vie même et la plus agissante du pays  - brutalement détruite me hante. Je n’excepte pas même les Allemands de ma pitié : - Allons donc ! dit Maurice Jourdain. Depuis quarante-quatre ans, ces gens-là nous ennuient assez : on y pense quatre fois par jour. L’occasion parait bonne de se débarrasser de leur obsession. Si l’on pouvait être ensuite tranquille pendant 100 ans –

Nous n’en exigerions pas tant l’un et l’autre, dis-je. Mais il est vrai que sur notre vie, à vous comme à moi, pèse le leurs souvenir de 70. Depuis quarante-quatre ans, je me demande, je ne dis pas quatre fois par jour, mais bien souvent, ce que nous ferons, ce que nous deviendrons, ce que nous penserons quand l’inévitable guerre aura lieu. Eh bien ! voilà ! Elle a lieu et nous restons stupides, attendant des nouvelles que nous savons frelatées, espérant, car il serait criminel de ne pas espérer, et n’ayant aucune idée de ce sera demain. Nous ânonnons et tâtonnons dans le brouillard. Où est le soleil d’Austerlitz ?

          On se tait, puis on se remet à écouter, avec un léger effroi, la rumeur inaccoutumée qui monte de la rue d’Isle. Toute la population semble s’y être donné rendez-vous et piétine en causant : besoin instinctif de bouger, de savoir, d’être ensemble sous la préoccupation menaçante qui jette chacun de nous hors de son existence ordinaire et l’isole.

L’ARMÉE ANGLAISE

       La première impression  véritable de guerre nous est donnée par le passage d’une partie de l’armée anglaise allant se concentrer entre Mons et Maubeuge. Le 13 août – première et flatteuse apparition ! – ce sont quinze automobiles chargées d’officiers impeccables, d’un « chic »consommé. L’enthousiasme qu’ils suscitent paraît les émouvoir. Le lendemain et les jours suivants, ce sont des trains chargés de troupes aux locomotives enguirlandées. Les dames et jeunes filles de la Croix-Rouge offrent du th é froid… Mais cela ne fait rien, l’accueil est chaud. Les Anglais dissimulent une grimace sous un sourire et jettent à la foule – car il y a foule sur le quai – leurs insignes de régiments. On ramasse même une bague ornée d’un brillant ! Et puis encore, ce sont des escadrilles et leur immense matériel, des ambulances auxquelles il ne manque rien, où tout est reluisant, neuf, confortable, des camions énormes, des chevaux incomparables. Et quels beaux hommes, et quelle gaîté ! Des jeunes filles se laissent embrasser à bouche que veux-tu… On se regarde : où sont les temps de Fachoda ? Jusqu’au 20 août, quatre-vingt-deux trains chargés d’Anglais passent en gare de Saint-Quentin.

                                                         

               Et c’est par les Anglais encore que nous apprenons, dix jours plus tard, que « ça va mal » Oh ! Ils ne disent rien, mais voilà que le lundi 24 août, des convois anglais, toujours aussi magnifiques, défilent les yeux au sud. Or, quand les équipages d’une armée s’éloignent du front, c’est la retraite. Elle est commencée : la bataille de Charleroi est perdue, et si sir John French tient encore Mons, il a reçu du général Joffre l’avis qu’l serait prudent de se replier aussi vite que possible. Sir John, le 26, est de sa personne à Saint-Quentin, au lycée Henri-Martin. Les officiers français, faisant partie de son état-major en qualité d’interprètes, sont fort tristes : - Tout ce qu’on vous raconte dans les dépêches, dit l’un d’eux à l’économe, est absolument faux. À 5 heures, il dit encore : - Les Allemands sont à Cambrai, c’est-à-dire à quarante kilomètres de Saint-Quentin. Et il conclut : - Les Anglais viennent de recevoir une pile formidable au Cateau. Du reste, partout où les officiers anglais étaient logés, ils donnaient le même conseil : - Fuyez ! Abandonnez tout ! Pour être envahis, vous le serez, et les Allemands se conduisent comme des sauvages : ils pillent et tuent même les enfants, sans pitié. Ce n’avait été que trop vrai en Belgique : en France, la consigne fut en général moins féroce.

LES PAYSANS BELGES. – LE RÉCIT DE DELBRUYER

 

           Dès le 24 août, nous avons un prodrome d’invasion extrêmement émotionnant : l’arrivée de paysans belges, cent cinquante le matin, quarante dans l’après-midi, chassés par la bataille. Placés d’abord dans le cirque de la rue Dachery, ils sont vite adoptés par les Saint-Quentinois qui les emmènent les uns après les autres. Je demande au mien, Victor Delbruyer, de Sars-la-Bussière, un gros village entre Thuin et la frontière, le récit de son odyssée. Le voici :

              Dimanche au matin, on nous dit qu’il y a un aéroplane de tombé. On va voir, c’était un anglais ; les Français avaient tiré dessus par erreur, et une balle avait crevé le réservoir. Le pilote n’avait rien du tout Nous nous en revenions ; il était 9 heures 1/2. Tout d’un coup, pan ! pan ! ça claque, ça siffle, le petit est rasé par une balle. On se jette à terre, on se relève. Enfin, en se défilant le long des haies et des clôtures, on arrive à la maison. Des uhlans traversaient le village ; malgré la fusillade, ils allaient tout droit. À un moment, ils ont quitté la route et piqué à travers les pâtures. La lance de l’un d’eux est restée accrochée dans un arbre du jardin ; plus loin, un autre est tombé mort, son cheval a suivi ceux de ses camarades.

                   Les Français étaient à Thuin, les Allemands à Anderlu. Ils étaient arrivés là en se cachant dans les bois. Notre pays est couvert d’arbres et les forêts sont toutes proches. Ça devient effrayant. Des salves de balles envoyées par les mitrailleuses renversent mon mur et creusent des trous comme ma tête. Les fenêtres de ma maison sont arrachées et jetées au fond des pièces. Le bourgmestre parcourt les rues en criant : « Sauve qui peut ! C’est la bataille ! » Ma femme met un peu de linge dans une serviette ; je lâche mes trois vaches dans la pâture et nous partons avec nos deux filles et le garçon. À côté, mon frère s’obstine à rester et il descend dans sa cave. Le reverrai-je ? Nous allons vers Erquelines en compagnie de gens de la Bussière, de Fontaine-Valmont, de tous les villages des environs. Il y a une heure de marche. Un train est sous pression. La gare est vide et il parait que tout est préparé pour faire sauter les voies. Les ponts sur la Sambre sont détruits. On monte dans le train et l’on attend en tâchant de dormir jusqu’à 3 heures du matin. C’est long ! On entendait le canon. D’ailleurs, depuis quatre jours, nous y étions habitués. Enfin, à 3 heures, le train démarre. On a commencé à descendre à Aulnoy et il y en aura jusqu’à Creil.

              Pourquoi, vous, Delbruyer, êtes-vous descendu à Saint-Quentin ? –  Parce  qu’un de mes beaux-frères m’a dit qu’il y connaissait quelqu’un…

Le lendemain passent encore des trains d’émigrants parqués dans des wagons à bestiaux ou affalés sur des plates-formes. L’orage qui montait a crevé et ces malheureux, recroquevillés, serrés les uns contre les autres, se protègent de la pluie battante comme ils peuvent. Une mère tient un parapluie ouvert au-dessus d’un berceau…

L’EXODE. – LES FAMILLES SE DISLOQUENT.

                   Les Saint-Quentinois commencent à quitter la ville. La mairie a délivré 6 000 laissez-passer. Il nous parait sage d’envoyer chez leur grand’mère, en Provence, notre fille et sa fille. Celle-ci arrive le même jour d’Angleterre où elle a passé les vacances. À Boulogne, les officiers anglais voulaient la retenir avec la religieuse qui l’accompagnait. « Saint-Quentin, trop dangereux ! »La nonne était épavaudée, suivant l’expression picarde, mais cette enfant de onze ans fit tant de pieds, des mains et de la langue qu’il fallut bien la laisser partir. Et pour partir encore aussitôt arrivée.

                     -Mais, grand-père, qui vous défendra contre les Allemands si je m’en vais ? dit-elle.

                     Et, parcourant la maison, elle prononça ces mots prophétiques : « Adieu tout ce que j’aime et que je ne reverrai jamais ! » Nous les faisons monter, sa mère et elle, avec les sentiments qu’on devine, dans un fragment de train qui semblait oublié sur une voie, mais qu’une locomotive accroche heureusement et en route !

                     La famille se disloque complétement : mon fils Jean, mobilisé à Montélimar, est presque aussitôt réformé, étant donné son très mauvais état de santé à l’époque. Mon fils André, libre de toute obligation militaire, travaillait à mes côtés comme secrétaire de la rédaction du journal. Transcrivant les triomphantes dépêches officielles, il me dit : - Encore quelques victoires comme celles-là et l’on se battra dans la cour du Louvre. Je vais m’engager.

                     Son ancien colonel, à Laon, ne veut pas de lui sous ce prétexte qu’il a déjà trop de monde. Ça ne durera pas ! Enfin, par faveur et après de nombreuses démarches, j’obtiens de le faire entrer, en qualité de canonnier de seconde classe au 41e d’artillerie, à Douai. Il fera toute la guerre honorablement, blessé deux fois, atteint d’une douloureuse maladie de tranchée : l’anthrax, et, sans l’avoir cherché ni demandé, sera nommé officier avec les citations les plus élogieuses.

LES ESPIONS

                       Les mouvements de troupes succédant à l’exode des familles belges augmentent l’émoi de la population. Le 26e territorial (Valenciennes) passe par Saint-Quentin, en retraite. Les hommes sont esquintés et démoralisés. Des officiers belges traversent la ville. Ils sont silencieux, mais l’expression grave de leur physionomie en dit long. Et toujours des Anglais. Leurs manœuvres s’exécutent en silence avec calme. Les blessés chantent. Un highlander, la baïonnette ensanglantée, prétend avoir embroché un colonel allemand ; il a une balle dans la jambe, il ne s’en préoccupe pas autrement. Sur le trottoir, un pauvre boy meurt : il se passe doucement la main sur la figure comme pour chasse une mouche. Un frisson, il se raidit, c’est fini ! Des femmes s’évanouissent. On apporte de la paille pour les blessés couchés sur le pavé, abandonnés, stoïques.

                                                                     

                       Certains officiers anglais se départent de leur silence pour se plaindre d’avoir été « lâchés » au Cateau : - Nous étions vainqueurs si nous avions reçu quelques renforts français, prétendent-ils. Ils se disent enveloppés d’espions allemands et n’ont pas tout à fait tort. On en voyait partout, des espions, mais peut-être pas là où ils étaient. L’incident le plus curieux fut celui de cet officier de marine semblant sortir d’une coulisse de l’Opéra-Comique, accompagné d’un sergent-major de la ligne. Ces gens se mêlaient aux groupes d’officiers et parcouraient les rues avec une sorte de frénésie. La gendarmerie, méfiante, les happa au passage et les déposa à la prison. Leurs grands airs en imposèrent au gardien-chef qui leur rendit la liberté sur parole. Ils en profitèrent pour monter dans les bureaux de la mairie et exiger une attestation de service commandé (ils n’expliquaient ni leur service, ni d’où ils en tenaient l’ordre.)

                        C’était le 28 août au matin.

- Vous n’aurez jamais de moi cette pièce, et pour cause, dit fermement le secrétaire de la mairie en regardant les deux hommes.

                         Le sergent-major se troubla.

-  Vos papiers ? continua M. Ancelet.

-  Les gendarmes ne me les ont pas rendus.

                       On dépêcha à la gendarmerie : elle était vide ! Il n’y restait qu’un gendarme habillé en civil et ne sachant plus comment s’en aller. Il vint réclamer une bicyclette qu’on lui refusa d’ailleurs. Mais nos deux gaillards, à force d’insistance et d’audace, obtinrent et une vague attestation et deux bicyclettes pour rejoindre, dirent –ils, les lignes françaises. Or, quelques jours après, la ville étant occupée par conséquent, M. Beaugez, capitaine des pompiers, trouva sous sa porte une enveloppe fermée avec ces mots : « Méfiez-vous d’un prétendu officier de marine et d’un soi-disant sergent-major, ce sont deux espions.» Photographies étaient jointes que M. Beaugez, très ému, apporta à la mairie. C’était bien eux !

ÇA VA MAL !

 

                        Il est certain que les choses vont mal. Ce qu’on voit de ses yeux, ce qu’on entend de ses oreilles, ce qu’on ressent dans son âme dément le texte des dépêches officielles imperturbablement affichées deux fois par jour en treize endroits de la ville, et les dépêches dites « visées », publiées docilement par les journaux.

                       Le 287e, le régiment de réserve, a été engagé –déjà ! – et l’on annonce comme certaine la mort du commandant Cappe, connu depuis si longtemps à Saint-Quentin.  

                        Un représentant de charbonnages, garçon très intelligent, avait pu pousser jusqu’à Béthune. Il en est revenu, le 26 démoralisé.

-L’invasion par le Nord, vint il me dire aussitôt, a été une surprise pour les autorités civiles et militaires. Le désordre est affreux. Les Allemands descendent en masse profondes et ne trouvent personne devant eux, etc. »

                       Je cours à la sous-préfecture. M. Vittini a un geste de découragement. – M. Touron, dit-il, et c’est de lui que je le tiens, a parlé à son ami, le général Ebener, de la défense de la frontière nord, lui demandant quelles précautions étaient prises. L’es-chef de l’état-major général a répondu au sénateur de l’Aisne : - Nous y avons pensé et nous avons gardé par là quelques bataillons de territoriaux pour arrêter les patrouilles de uhlans qui s’y égareraient…

                            Le fonctionnaire continue : - Le général Persyl, du cadre de réserve, qui nous arrivait de Nancy en qualité de commandant d’armes, vient d’être rappelé, ce qui semble indiquer, en effet, que l’ennemi n’est pas loin. D’autre part, le maire de Saint-Quentin sort d’ici et m’a annoncé son départ. – Parce que ? – Parce qu’il est Alsacien et que les Anglais de l’état-major lui ont affirmé que les Allemands fusillaient impitoyablement les maires alsaciens, ce qui n’est pas prouvé. Il entraine avec lui le premier adjoint, qui est Lorrain. Je l’ai supplié d’attendre encore un peu. – Impossible, s’est-il écrié, les Allemands seront ici cette nuit. – Mais si M. Gibert, le deuxième adjoint, est fusillé à votre place ? Hasardai-je. – Je le regretterais profondément pour lui, me répondit-il avec le plus grand sérieux.

                        Le mot était à la fois tragique et comique, mais le comique l’emportait et nous éclatâmes de rire.

                     - Et vous, Monsieur le sous-préfet ? – Mon préfet m’a donné pour consigne de le rejoindre à Château-Thierry. Je ne partirai, est-il besoin de vous le dire, qu’à la dernière minute.

                         Nous allons voir un peu plus loin que la montre du sous-préfet retarda…

       

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