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Sous la Botte (99)

LE VIEUX MARCHEUR.

Cette communication arrive à la mairie le 27 :

On doit donner connaissance qu'on a l'intention d'évacuer sous peu par la Suisse des habitants du Nord de la France.

Entrent en question, en première ligne, des femmes, des enfants, des vieillards et des malades.

Les habitants de Saint-Quentin qui ont ce désir doivent se présenter à la mairie pour le 30-9-16.

La mairie doit communiquer à la kommandantur pour le 1-10-16 une liste exacte des personnes qui demandent à être évacuées ; donner tout de suite un nombre approximatif stable.

SCABELL.

L'émoi est grand ben ville. On se précipite et les plus pressés sont ceux qui n'eurent pas assez d'indignation contre les précédents évacués et les traitèrent de lâcheurs, sinon de lâches. Bref, le 30, il y avait 2 249 inscrits. Cent environ s'étaient « ravisés » et étaient venus retirer leur adhésion. Un officier de l'état-major qui logeait chez Madame V… lui dit : - Il n'y a pas à s'émouvoir. Ce train ne peut partir, nous n'en avons pas un en trop pour nos troupes. En effet, les étapes avaient, depuis avril, annoncé que cette mesure serait prise en septembre. Elle était prise, mais le grand-quartier mettant brusquement son veto, il n'y eut plus qu'à obéir…

La comédie était jouée.

L'officier qui, faisant l'intérim de Bernstorff, avait signé la communication mérite une mention spéciale. Il est incontestablement le plus populaire des Allemands à Saint-Quentin. On l'a affublé de sept ou huit surnoms ; il ne l'ignore pas et s'en guaudit. C'est le « Vieux Marcheur » classique, ayant été joli homme en son temps, haut en couleur et blanc de poil, sanglé, poitrinant, pommadé, avec une raie jusque dans le dos et lançant à chaque femme qui passe un regard qui la déshabille. Il occupait, dit-on, un appartement à Paris, près de la porte Maillot, possédait une villa à Nice et une écurie de courses ; enfin, il aurait épousé une Rémoise. On en croira ce qu'on voudra, mais en dépit de ses soixante-cinq ans, il monte à cheval comme un lieutenant de hussards et conduit son boghei avec le chic anglais. À la musique, quand on entame une valse, il virevolte en arrondissant le bras sur sa cravache. Bien entendu, il cultive une relation galante et mûre, ce qui ne l'empêche pas de peler du fruit vert à l'occasion. Il commande le 18e régiment de la landsturm. Deux ou trois fois, il voulut faire de l'autorité sur le dos de la population. Il n'est pas Allemand pour rien et il serait taxé de tiédeur – lui surtout- s'il ne commettait pas quelque injuste stupidité, mais il n'a pas « la manière ; »la douceur parisienne l'a amolli et Gibert, avec quelques grasses plaisanteries, le manœuvre à peu près comme il veut.

NOTULES.

M. Dhéry. - M. Dhéry, conseiller général et maire d'Hargicourt, sort de prison le 2 septembre. Il y était au secret depuis le 28 août. Ordre lui est donné de regagner Hargicourt à pied. Il demande en vain des explications : il ne saura jamais pourquoi il a été enfermé. Il suppose, me dit-il, que c'est une conséquence de l'affaire des Anglais de Villeret. (Voir juin : Les Anglais de Villeret.) Deux contrebandiers, les frères Marié, avaient joué un rôle assez louche…. Les Allemands remarquèrent la présence, toute naturelle à Villeret, du maire d'Hargicourt, un jour que les Marié étaient là car ils circulaient beaucoup, et il n'en avait pas fallu davantage pour échafauder des complicités…

Le regard du Russe. - Il débarque à la gare tout un lamentable troupeau de « petits blessés. » Un Russe qui travaille, avec quatre cents autres à l'établissement des grands quais, se sentant protégé par un signal, s'appui sur sa pelle et les regarde longuement. Puis il lève les yeux qui rencontrent les miens – je suis sur la passerelle – et un sourire de satisfaction rend encore plus charmante sa belle figure blonde d'homme jeune, sain et fort. Trois et quatre fois il renouvelle le manège comme si la vue de cette souffrance sans dignité le remplissait d'une joie infinie et lui faisait oublier son long exil et son atroce condition.

Les imprudences. - Le 15 septembre, une maison à usage de cabaret saute en partie rue Dachery, tout au bout ; les bruits les plus fous circulent ; c'est un obus français venant du front… Plus simplement, c'est une imprudence de chauffeurs ayant oublié une cartouche de dynamite près de la cuisinière.

Rue Denfert, un enfant ramasse sur un tas d'ordures un détonateur de grenade. Il le manie devant quatre petits camarades admiratifs. Un choc : explosion! Demilly (9 ans) est affreusement blessé à la main et à la face ; Porchet (8 ans) a un œil emporté ; les autres, sauf un, s'en tirent à meilleur compte. Cela se termine par deux amputations et une énucléation.

L'Anglais aviateur. - Le 17 septembre, on amène à la prison un petit Anglais tout jeunet, blond et rose comme une jeune miss. Il s'était perdu… en aéroplane. La nuit arrivant, il prend son parti d'atterrir . C'était tout près de Ribemont. Il se dirige vers les premières maisons, frappe…. On ne lui ouvre point : l'heure est passée ! Voyant de la lumière au-dessus d'une porte, il cogne : c'est tout justement le poste allemand ! Les hommes, croyant à un officier, se lèvent et rectifient la position. Il éclate de rire, ce qui n'est pas allemand, et il est découvert. On le traite avec égards, vu sa gentillesse et sa bonne humeur. Au jour, on court à l'aéro et l'on y découvre une douzaine de petits chats… en carton dans le ventre desquels l'Anglais, gamin, avait caché les journaux qu'il devait semer en route et qui n'étaient, hélas ! Que l'insignifiante Voix du Pays.

Les deux idiots. - Il y a des gens qui ont encore la naïveté – quelques un l'infamie -de se plaindre à la kommandantur comme si elle était chargée de faire régner la justice immanente sur cette terre en folie.

Un individu achète un kilogramme de très belles pommes de terre nouvelles à une femme du marché qui lui en demande huit sous. L'homme en donne six en objectant qu'on les paie cinq à la halle au taux de l'affiche allemande. - Ce n'est pas les mêmes crie la marchande, et puis voilà vos six sous, rendez-moi mes pommes de terre. - Vous allez voir, hurle le Fesse-Mathieu, et il va se plaindre à la kommandantur où, trop heureux de l'incident, on le flanque de deux soldats qui vont arrêter la paysanne et la conduise au violon. L'autre était tout fier d'avoir « maintenu son droit. »

Un petit rentier du faubourg d'Isle a un jardin derrière chez lui. Deux soldats viennent sans façon y déterrer des pommes de terre le soir. Notre homme n'ose rien dire, mais le lendemain il va se plaindre à la kommandantur. - À combien estimez-vous le dommage ? Lui demande Bonsmann. - Au moins à trois francs. - Bien, voici un bon de réquisition de trois francs sur la ville. L'autre est déconfit et s'en va avec son papier. On le hèle. - À propos, quelle heure était-il ? - Dix heures et demie. - Il faisait nuit ; comment avez-vous vu que c'étaient des Allemands ? - J'ai ouvert ma fenêtre. - À dix heures et demie… C'est défendu. Quinze francs d'amande ou cinq jours de prison. L'imbécile préféra payer.

Feu la Justice. - On se souvient peut-être de ce mot d'un député radical de l'Aisne qui était le contraire d'un sot, Dupuy de Vervins : « En politique, il n'y a pas de justice. » En voici le pendant. (Au surplus, les analogies entre la doctrine radicale et la « manière » prussienne sont frappantes et fréquentes.) Un soldat alsacien est appelé à la kommandantur, tancé d'importance et menacé parce qu'il est arrivé une lettre de son frère qui sert dans la Légion étrangère en France. - Ce n'est pas de ma faute, dit-il, et ce ne serait pas juste de me punir parce que mon frère est allé de l'autre côté nien avant la guerre… - En guerre, il n'y a pas de justice, lui répond brutalement l'officier.

Beware !….. - Malzhan, le colonel de gendarmerie avec qui on n'a jamais fini (voir juillet : Le départ de Malzhan), revient à Saint-Quentin pour quelques semaines. Comme son ancien logement chez Madame Dubois, rue Antoine Lécuyer, n'est pas libre, il s'installe en face, chez le docteur Cassine, mais y fait transporter son mobilier de chambre à coucher qu'il trouvait particulièrement confortable. En partant, il avait donné un bon conseil à Mademoiselle Dufour qui gardait la maison : - Faites donc disparaître ce que vous avez de plus précieux, croyez-moi. Et Mademoiselle Dufour, à tout hasard, avait remplacé l'argenterie par du ruolz. Arrive un général et son état-major. Le général est bonhomme. Il commande un grand déjeuner de treize couverts. - Mettez tout ce que vous avez de mieux, c'est assez bon pour nous ! Le lendemain, il s'en va avec toute la table du déjeuner, y compris les chaises ; il dut faire la grimace quand il s'aperçut que l'argenterie… n'en était pas. Lui succède immédiatement un autre général avec un autre état-major. Ceux-ci, de goûts moins matériels, s'en prennent aux œuvres d'art et râflent les bonnes peintures et les jolis bibelots. M. d'Arnim, qui avait logé aussi chez Mme Dufour, en partant, lui du moins les mains nettes, pour Valenciennes, avait, comme Malzhan, mis en garde Mademoiselle Dufour : - Beware ! Beware ! Cachez tout cela, il passe bien du monde en ce moment par Saint-Quentin.

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