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Sous la Botte (97)

JE SUIS LE JOURNALISTE ALLEMAND…

Encore une fois, j'entre dans la peau du journaliste allemand en gestation de son article de tête. - Euh ! Euh ! Ça va doucement, mon Empereur ! Hindenburg, « chef de l'état-major des armées en campagne , » c'est une victoire, cela, mais une victoire de l'opinion. J'en aimerais mieux une autre. L'opinion, a écrit Kant, est objective quand tout le monde est d'accord sur les faits qui lui servent de base. Il est certain qu'Hindenburg est un grand homme de guerre et qu'il a d'abord reculé pour mieux sauter sur les Russes. Tout le monde est d'accord, comme le veut Kant. La bonne logique exige alors que son appel au plus haut poste corresponde à un rétrécissement du front, manœuvre dont il est le spécialiste et qu'il va certainement exécuter : Kant ne se trompe pas. Oui, mais alors, nous ne mènerons plus, nous reculerons !….. Diable ! J'ai lu dans le Journal de Genève, un mois environ après la grande offensive de Verdun : « Verdun sera le tombeau de l'armée allemande. » Je n'avais pas compris et j'avais trouvé que le colonel Feyler, pour qui j'avais jadis de l'estime, car il me paraissait être de la lignée de Jomini, son compatriote, allait fort… Or, j'ai peur de comprendre : il avait voulu dire que l'état-major y laisserait son prestige. Mais si la confiance fait défaut, si notre Michel ne croit plus à l'infaillibilité du Grand-Quartier, diable ! Diable !… Ce prestige, en tout cas, est entamé. L'offensive qui devait être finale est finie simplement et Falkenhayn, son promoteur, est mis au rancart. L'inutilité du sacrifice crève les yeux : tout cela pour reculer !… Ce ne sont pas chose à écrire : je vais donc parler de la Roumanie…

D'OU PARTENT LES NOUVELLES.

L'offensive de la Somme a surexcité les curiosités un peu languissantes depuis des semaines – et même des mois. L'unique édition de la Gazette de Cologne est enlevée aussitôt qu'arrivée. Les raffinés quand ils peuvent l'avoir – lui préfèrent la Gazette de Francfort qui a la franchise un peu plus rude et insère intégralement certains communiqués qu'à Cologne on résume.

En possession du journal, l'un traduit fiévreusement tandis que les autres passent la tête sur ses épaules et regardent le texte avec d'autant plus de fixité qu'ils n'y comprennent rien. Une demi-heure après, la ville sait tout. Le compositeur Chandelier est le porteur attitré des bonnes nouvelles. Il n'en veut savoir d'autres, et les médiocres il les bonifie sans scrupule. Le sous-préfet, qui s'en amuse, l'a nommé délégué au ravitaillement moral. Chandelier, qui ignore que ia veut dire oui, est attaché en qualité de héraut au clan charmant Marc Delmas, Maurice Bicking, Gabriel et Franck Debeauvais où l'on parle l'allemand à qui mieux mieux.

Le coin sérieux est celui des Seret. Il y a là un interprète admirable, M. Armand Seret, qui balbutie l'allemand, mais le traduit à la perfection. Il entre dans l'esprit de l'auteur, que ce soit Wegener, l'intéressant correspondant de guerre de la Gazette de Cologne, Maximilien Harden, le polémiste mal content de la Zukunft et qui a sa langue à lui, hérissée de difficultés néologiques. Armand Serte passe ses veilles à pénétrer jusqu'en ses profondeurs – parfois bien obscures – l'idée allemande et à la rendre par les équivalents français. Nous nous exclamons et il jouit de son succès avec une simplicité qui encourage les indiscrétions, car on lui en demande toujours davantage. La maison de commerce Seret, malgré la guerre, restant très achalandée, il est facile d'y pénétrer et d'y séjourner sans éveiller la défiance de l'ennemi. Nous nous retrouvons, de 11 heures à midi, dans une une petite pièce, derrière la comptabilité. Les assidus sont MM. Charles Desjardins, Emmanuel Lemaire, René Jourdain, Edouard Faucheux, Vittini, Chevrolat et quelques autres. Des cartes d'état-major, longtemps cachées, sortent et servent de contrôle.

À la mairie, il y a un traducteur officiel : le jeune Goumann, le seul Roumain que possédât Saint-Quentin. Il était employé de commerce. Jusqu'à la déclaration de guerre de la Roumanie, il jouissait de certaines immunités qui ont été brusquement supprimées le 29 août, et même Gibert, craignant pour lui les brimades sérieuses, l' a attaché aux services de l'Hôtel de Ville. M. Goumann fait la traduction très fidèle des communiqués dans les journaux allemands du matin et, l'après-midi, celle de la dépêche affichée au poteau de la sans-fil. C'est M. le juge David qui, de sa belle voix d'audience, en donne lecture à l'assemblée, toujours nombreuse, et l'on se disperse rapidement pour arriver bon premier.

Enfin, des journaux français continuent de circuler sous le manteau. Ils ont été trouvés sur des prisonniers ou sur des morts. Des sous-officiers malins se les font remettre et les louent 2 francs pour quarante-huit heures à un amateur qui a des amis cotisant avec lui. Puis les journaux passent dans un autre groupe. Il parît que c'est assez productif. La date n'y fait rien…

DE GREGOROVIUS ET DE MADEMOISELLE DE MEYSENBUG.

Je répète au cours de ces notes : « Nous ne comprendrons jamais. » Mon cas ne doit pas être unique. Je représente, me semble-t-il, le Français d'esprit cultivé moyen , je ne dis pas de « culture » moyenne, expression affreuse qui évoque l'image d'un champ en friche brusquement entamé par la charrue. Or, malgré tous les efforts de mon lointain professeur de langues, tout ce qui est d'Allemagne m'échappe et m'a toujours échappé : histoire, littérature, philosophie et arts. Pour la musique, c'est différent. Un seul écrivain allemand m'enchante et encore écrit-il en français, le Grand Frédéric. Cela ne veut pas dire évidemment que Luther, Wieland, Klo^stock, Winckelmann, Lessing, Leibnitz, les Humboldt, Mommsen, Schopenhauer, Gœthe, Schiller, Nietzsche, Kant, Hegel et quelques autres aient été, à mon sens, des imbéciles : ce serait à me faire enfermer. Non, mais ils n'ont jamais rien fait vibrer chez moi et j'ai toujours préféré fréquenté ailleurs quand j'avais faim et soif d'idées, voilà tout. Il n'en mourra pas un oiseau dans les bois. Cette incompréhension du Germain par le Latin et réciproquement me paraît fréquente. Il m'en tombe sous les yeux deux exemples et donnés par des esprits infiniment supérieur au miens.

On lit peu – lapensée n'est pas à la fiction, - cependant je parcours concurremment, en ce mois de septembre, deux ouvrages dont l'un est classique, me dit-on, en Allemagne au même titre que le Télémaque en France : Corsica, de Gregorovius, et le Soir de ma vie, de Mawilda de Meysenbug. Gregorovius sait trop de choses et cela est bien gênant. Bref, il essaye de se transmuer – si l'on peut dire – en Corse pour écrire l'histoire de la Corse et d'écrire les mœurs des Corses vers 1850. Il est plus paoliste que ne fut Paoli lui-même et il fait la leçon à la mémoire du patriote corse. Or, cet historien célèbre, qui devait voir les choses d'un peu plus haut que le commun, déteste follement la France ; il ne le dit pas, mais c'est pis : cela suinte entre les lignes. Il ne la comprend pas, ni dans ses hommes les séduisants, ni dans le développement sensé de sa politique. Lui, qui veut toujours être dans le centre de son sujet, il reste là à côté, quoi qu'il en fasse, et il le montre, quoi qu'il en ait. C'est très curieux.

Le cas de Mademoiselle de Meysenbug est plus complexe. C'est une aristocrate qui a rompu avec famille, religion, patrie et s'est « libérée » par droit de génie. Elle a son pendant français, Madame Pierre de Coulevain, à qui elle eût frémi d'être comparée, et pourtant, comme, foncièrement, c'est la même femme ! Tourmentées d'idéal, elles ont cherché toutes les deux sur le tard la solution du problème des fins dernières et ont divagué semblablement, avec de la logomachie métaphysique en plus du côté allemand. Mais quand elles racontent, elles sont charmantes toutes les deux, la Française s'imagine les belles relations que l'Allemande eut réellement et elles en usent avec une aisance toute pareille. Stériles toutes les deux, elles se sont fait pourtant une famille, Madame Pierre de Couvelain comme institutrice et Mademoiselle de Meysenbug en adoptant une petite fille. Mademoiselle de Meysenbug a posé ses pénates à Rome, où elle a, d'ailleurs, connu et fréquenté Gregorovius, auteur d'une Histoire de Rome au Moyen-Age qu'on peut considérer comme définitive. Mais sa fille adoptive, elle l'a mariée en France, non pas avec un Français de race, mais enfin avec un membre de l'institut, M. Gabriel Monod, qui a merveilleusement traduit ses ouvrages. Son gendre d'élection étant l'un des grands mandarins du régime, elle se diminuerait en vitupérant le pays où il a trouvé avec tant des siens honneurs et situations. Aussi accorde-t-elle quelques phrases péniblement élogieuses aux jeunes gens de l'École normale où M. Monod est professeur, mais au fond, quel dédain total s'exprimant par prétérition ou allusion pour la France ! Elle n'y comprend rien. Et pourtant, la France, notre France, a un si beau visage et un si bon cœur et sa longue aventure est la plus jolie du monde. Elle est encore en train de prouver qu'elle… continue. Je ne sais plus quel âne bâté, au moment de la l'affaire Dreyfus, réclamait « un peu de pitié » pour elle… - Non, merci, dit Cyrano.

Le lecteur me pardonnera cette digression qui, à tout prendre, n'en est pas une. Ces faits, ces conversations, ces réflexions, ces incidents et ces … accidents de l'occupation allemande que je transporte strictement, et dans leur forme même, de mes notes journalières manuscrite en un livre ont un lien entre eux et des raisons profondes. Il ne peut être interdit à l'auteur de ce livre de chercher les rapports qui unissent les causes à leurs effets.

Et maintenant, continuons.

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