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Sous la Botte (96)

S E P T E M B R E 1 9 1 6

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LES SYMPTOMES.

Il y a quelque chose de changé : nous côtoyons le désordre du champ de bataille. La ville va perdant ce qui lui reste de tenue et de décence extérieure. Les Allemands ne sont pas à la gaîté. Leurs demi-confidences – quand ils en font et cela devient plus fréquent – laissent percer le doute et parfois le découragement. À la kommandantur, on est plus rogue que jamais ; dans les logements militaires plus poli. Les soldats ont eu raison de se méfier des appels de travailleurs civils : - Ils vont prendre notre place, disent-ils. Des conseils de révision fonctionnent. Le 13 septembre, il y a réunion, dans la salle à la Grande-Cheminée de l'Hôtel de Ville, des chefs de kommandanturs des environs sous la présidence du directeur des étapes, lieutenant-général von Nieber – qui s'efface beaucoup depuis quelque temps. Ces messieurs, l'automobile leur étant maintenant interdite, sont venus en voiture : charrette anglaise, demi-fortune, char-à-bancs, duc, etc., bien attelés en général. La tranchée réclame les plumitifs, les camionneurs, les chauffeurs, les ordonnances. « Faites des compressions, Messieurs. » Au retour, l'un des assistants dit au maire : - Nous comptons trouver 50 000 hommes parmi les embusqués de l'armée 2 ; les indispensables seront remplacés par des amputés et des vieux venant d'Allemagne. Les frères Camilliens eux-mêmes qui, depuis le début soignaient les blessés à Fervaques et ne font pas de vœux, vont être incorporés. On est envahi par les états-majors du front. Chez Madame Barbare, sur notre petite place Saint-Quentin, ils se succèdent. Chacun d'eux fait aussitôt monter le téléphone sans se préoccuper des fils placés par le prédécesseur. La consigne est de dire qu'on s'en revient de Laon et environs… Il y a de grands mouvements de troupes. Je vois passer un bataillon précédé de sa musique avec trois jeunes capitaine. Sur une plaque d'égout mouillée par la pluie, les bottes ferrées des soldats glissent et trois ou quatre culbutent. Au début, leur sous-lieutenant les aurait « salement attrapés » et même giflés. Il n'en est plus question : leurs camarades rient et les blaguent…. Comme des Français en pareil cas. Puis, l'Allemagne mendie. Un peu partout s'étalent des maximes exhortant à mettre la main à la poche pour l'emprunt. « Un mark, c'est peu, mais à la longue, cela fait beaucoup pour la victoire. » - « Plusieurs peu font beaucoup. Chaque mark contribue à la victoire. » C'est à pleurer !….. Et ce qui nous choque – du moins avec nos idées françaises – c'est l'autographe, reproduit en tête de tous les journaux, d'Hindenburg, maréchal d'Empire, transformé en démarcheur. «  L 'Allemagne ne vaincra pas que par l'épée, elle vaincra par l'or : souscrivez à l'emprunt ! HINDENBURG. »

Et nous ? Nous ne pouvons admettre que le canon se taise. Le 13 et le 14, nous fûmes comblés : canonnade terrible et quand le vent se mit à souffler en tempête, les vitres à l'ouest grésillèrent. On se meut, on agit dans cette atmosphère de mort. Tous les matins, le ciel est strié d'avions. Le temps est paradisiaque pendant une grande partie du mois et il semble que, dans cet air léger, le corps en équilibre participe de la nature des dieux, tandis que ces soldats grisâtres, d'allure lourde et d'air renfrogné, que viennent-ils faire sous ce soleil ? Quand par hasard il pleut, on ouvre son parapluie en panache… Bref, on est à l'espoir…

Pourtant, Péronne est évacuée….. Cela ne laisse pas que de donner la mort. Serons-nous évacués ? On a commencé par dire : « C'est impossible. » On se fait maintenant à l'idée. Les femmes sont vaillantes. - Il faut penser à ce que nous emporterions, mon ami, me dit la mienne. Et il y a un soupir étouffé en regardant l'arrangement heureux du logis et les souvenirs de famille et d'amitié si précieusement gardés pour les enfants : Nos dulces linquimus penates….. Mais qu'est cela dans la catastrophe totale ? Si nous revoyons ceux qui sont notre raison d'être, qu'importe ! La distance qui sépare maintenant la vie de la mort est si courte qu'il suffira de s'y reporter plus tard pour se trouver partout au large.

LES PRISONNIERS BIEN ACCUEILLIS.

Une arrivée de quatorze cents prisonniers annoncée par le communiqué allemand du 4 septembre donne lieu à une explosion de patriotisme extrêmement impressionnante.

C'est dans la soirée du 6 septembre que leurs longues colonnes boueuses et recrues – car ils ont fait le chemin à pied – défilent dans Saint-Quentin Huit ou neuf cents sont enfermés dans l'immense usine David et Maigret, au faubourg Saint-Jean ET quatre cent cinquante dans l'église Sain-Martin. Un groupe assez important s'arrête rue Brûlée. Malgré l'heure, des femmes et des jeunes filles se précipitent sur eux et les embrassent follement.

M. l'abbé Lobbé, un Saint-Quentinois de vielle souche, curé de Saint-Martin, ouvre son église, sur réquisition, à 9 heures du Soir. À la lueur des lanternes électriques, on range rapidement le mobilier dans les bas-côtés. Et les prisonniers entrent en silence. Puis : - Comment ça va-t-il ? - Ça va bien ! - Avez vous besoin de quelque chose ? - Non, pas tout de suite ; nous avons été admirablement accueillis dans les villages traversés. - D'où venez-vous ? - Aujourd'hui ? De Monchy-Lagache seulement. - Où avez-vous été pris ? À Vermandovillers. On avait sauté deux tranchées ; à la troisième, nous nous sommes trouvés entre deux feux. Il a fallu capituler. Après deux ans de guerre, c'est enrageant. Un officier allemand s'approche et ordonne au curé de se retirer. - Il n'est pas permis de causer avec des soldats.

Le lendemain, dès le matin, le faubourg est en rumeur. C'est l'imposante sœur Saint-Martin qui dirige le mouvement avec une autorité indiscutée. J'y passe ma matinée et mes yeux se mouillent plus d'une fois. On a déjà confectionné le repas des prisonniers et il arrive sans cesse des paniers débordants et des boîtes de lait. Les Allemands objectent qu'une cuisine roulante est là, pleine de soupe – mais de bien médiocre apparence. On parlemente. Le poste est commandé par un sous-officier à l'air paterne et le gendarme de service – un superbe garçon, entre parenthèses – n'est pas sans pitié. Ils cèdent, organisent le défilé et même prennent des mains des porteuses les victuailles et la vaisselle – car c'est la vaisselle qu'on sait que les prisonniers manquent le plus : sans cette précaution, ils ne sauraient ni comment, ni dans quoi manger. Les ouvrières laveuses de l'usine Cliff envoient une délégation avec le produit d'une souscription qu'elles ont ouverte : cent trente francs ! - C'est d'une origine moins pure que le denier de la Veuve, Monsieur le curé, mais c'est à mettre en parallèle, lui dis-je. - Eh ! Oui, cher Monsieur, il sera beaucoup pardonné… Un jeune garçon entre au presbytère porteur de 9 kilos de riz, d'un paquet de tabac, d'un kilo de savon, d'un pain et dépose le tout sur la table. - Combien êtes-vous à la maison ? - Cinq et maman. - Quel âge a l'aîné ? - Onze ans – Et tu m'apportes un tel paquet ! Tu es un brave petit fieu. Voilà pour toi (une coupure de dix sous.) - Oh ! Non, Monsieur le curé, maman m'a bien dit de ne rien accepter. C'est pour les Français !

Le lendemain, à 5 heures, on fait sortir les captifs sous prétexte d'hygiène, mais trois enregistreurs de cinématographe fonctionnent à la porte : c'est pour relever les courages en Allemagne et affirmer l'exactitude des communiqués.

Quand ces prisonniers s'en allèrent – les uns envoy és en Allemagne, un certain nombre gardés provisoirement pour des travaux de routes, d'autres enfin casernés, en attendant le départ, rue Wallon-de-Montigny, dans l'usine Bernheim – ils avaient chacun une musette avec chemises, chaussettes, savon, serviettes, cache-col et mouchoirs sans compter les cigares, les paquets de tabac et même des pièces d'argent jetés dans leurs rangs. C'était une acclamation continue. Ils répondaient : « Ça va bien ! Merci ! On n'a pas fini de se souvenir de Saint-Quentin. »

Ce ne fut pas une petite affaire que de nettoyer l'église. La sacristie et la tour du clocher avaient servi de cabinets. Malgré les baquets, on pense en quel état étaient ces lieux… Vingt personnes de la paroisse entreprirent l'assainissement de l'édifice et s'en tirèrent à souhait. Il y avait quantité de parasites dans la paille. - Bah ! Disaient ces braves gens, ce sont des poux français !

Au faubourg Saint-Jean, le dévouement patriotique fut égal. Heureusement, le chef du poste de gendarmerie à l'usine David et Maigret avait été changé : il était, au contraire de son brutal prédécesseur, doux et juste , et il disait à Madame Leriche : - Quand ça concorde avec mon service, je tâche de faire bien. Cette dame Leriche est une active épicière établie au coin des rues Calixte-Souplet et Denfert, juste en face de la porte de l'usine et qui jouit de la confiance des gendarmes du poste permanent. Elle fut l'intermédiaire méthodique et intelligente entre la population et les prisonniers et prépara chaque matin, pendant huit jours, 920 rations : pain, boulettes de riz, gâteaux, etc. Elle fit remettre à chacun une chemise et quelque linge. - Je n'ai que l'embarras de recevoir, disait-elle gaiement. Elle avait aussi celui de distribuer….

Rue Brûlée, c'est Madame Gray qui se chargea de tout.

Deux ou trois de ces garçons étaient des Saint-Quentinois : ils obtinrent d'embrasser leurs parents en présence d'un interprète.

À la suite de la manifestation du faubourg Saint-Martin, les mouvements de ces nombreux prisonniers (conduite à la gare, changement de résidence) s'opérèrent en de grands camions automobiles pour éviter des démonstrations que les Allemands durent se reconnaître impuissants à réprimer sans effusion de sang, et l'époque est lointaine où l'un des premiers commandants de Saint-Quentin disait : « Nous n'en sommes pas à coucher vingt mille femmes par terre à coups de fusil. » (Voir septembre 1914 : Réquisition d'hommes.)

 

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