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Sous la Botte (95)

NOTULES.

Cinq minutes de retard. - François-Fulgence Cazé, ancien tisseur, âgé de 78 ans et 4 mos, fermait les volets de sa petite maison de la rue du Vieux-Port. Il était 9 heures 5 allemandes (7 heures au soleil). Cinq minutes de retard ! La patrouille arriva pour remettre les choses en ordre et, dans la nuit, le père Cazé succombait aux suites du choc traumatique occasionné par de multiples contusions faites au moyen d'un instrument contondant – en l'espèce des crosses de fusil. Le cadavre, d'après les constatations du médecin des morts, avait le larynx écrasé et portait de larges ecchymoses aux jambes, aux bras et à la base du crâne.

Comme on répare une erreur. - Il est certain qu'en 1851, la Compagnie du Nord avait reculé devant les frais et s'était contentée, pour ses trains, d'un passage top étroit à la sortie de la gare. Ce fut une erreur de conséquence et dont les habitants de Saint-Quentin se plaignaient amèrement depuis un demi-siècle et plus. Les pionniers allemands décidèrent d'élargir, mais non point pour la commodité des habitants. - Monsieur, c'est regrettable, mais on va raser votre maison, vinrent dire trois officiers aux nombreux occupants des maisons 37 , 39, 41 de la rue de la Raffinerie et de la « Villa des Fleurs, » rue de la Fère. Personne n'y crut, mais le lendemain, à 6 heures du matin, la démolition commença. - Où logerai-je ? - Cela ne nous regarde pas, adressez-vous à l'Hôtel de Ville. C'est une scène de désolation. MM. Lefèvre-Boilet et Larcher, conseillers municipaux, rassurent comme ils peuvent tous les pauvres diables dont on met les meubles dans le ruisseau et dont on saccage les jardin – les précieux jardins ! Je contemple une petite vieille ridée et ratatinée comme une pomme d'api, jaune comme un vieux coing, portant dans ses mains trembmotantes un moulin à café dont le couvercle manque et un vase à fleurs en porcelaine cassé ! Je reconnais une des protégées de ma femme qui habitait dans un taudis où l'on montait par une échelle.

- Et vous aussi, Mam'selle Caplain ?

- Dites un peu, Monsieur, si c'est une idée de me « déjouquer » à 82 ans !…

(Les travaux furent achevés à la fin du mois suivant. Ils étaient considérables : quadruplement des voies au passage de la rue de La Fère, allongement de la passerelle, construction de quais immenses dans le Pré-Sec. Les ingénieurs allemands ont abondance de main-d'œuvre gratuite et les matériaux ne leur coûtent rien, ce qui simplifie des choses, mais il faut rendre justice au fini de l'exécution. Comme disent nos ouvriers : « C'est de la belle ouvrage. »)

Curtis. - C'est le délégué américain au ravitaillement. Type amusant et tout d'une pièce. Moins séduisant que Gilchrist Stockton, l'un de ses prédécesseurs, qui était le charme même, mais plus personnel. Nous sommes au mieux. Nous nous voyons chez les Blondet où il est naturellement comme chez lui. Il est tout en sport, laconique et réfléchi. Après la boxe, sa passion est la mandoline. Il hait, non pas les Allemands, mais l'Allemand en soi. « Le Boche est un mufle, » dit-il, car il a commencé le français par l'argot. On l'a blessé dans ce qui est l'essence même de sa droite nature : la loyauté. Il a donné sa parole, en prenant ses fonctions, de s'abstenir de tout acte et de tout propos sortant de la neutralité. Or, depuis que la bataille se rapproche – ce qui n'est pas une raison et ce qui ne le regarde pas – on le traite en gamin et on le prive de sa sortie habituelle du dimanche qu'était la conférence hebdomadaire de Bruxelles. Les camarades avaient même reculé, pour qu'il en fût, la célébration de la fête de l'Indépendance (4 juillet). En pénitence ! Il avait pourtant donné sa parole… Il n'y comprend plus rien… - Vous avez eu, cette semaine, une petite compensation, lui dis-je, une délégation américaine est venue visiter les ambulances. - Non, répond-il en avançant la mâchoire, on me l'a dit quand ils étaient partis… Tout à fait mufle.

La jolie impertinence de Madame Dècle. - Cette aimable et intelligente vielle dame – qui dirigeait avec son gendre, M. Langlois, l'importante distillerie de Rocourt – me raconte d'un air enchanté son algarade avec Frohwein. Celui-ci se présente en vainqueur accompagné d'un camarade : - Madame, nous venons chercher des pêches pour la table de son Excellence. - Monsieur, il y en a peu cette année, et quand il en mûrit quelques-unes, elles sont portées aux blessés de Vauban. Le baron tâte les pêches. - Monsieur, vous ignorez probablement qu'on ne tâte jamais un fruit. Je vais faire appeler mon jardinier, il vous cueillera ces pêches pas mûres, mais sans les gâter. Frohwein empile les pêches dans un panier. - Monsieur, on ne met jamais les pêches en contact les unes avec les autres ; on les sépare grâce à une feuille de vigne. C'est élémentaire ! Frohwein part furieux et envoie le lendemain un mandat sur la Ville de 5 francs 50 centimes. Madame Dècle le retourne avec ces mots : « Je ne suis pas marchande de pêches. » Du coup, von Mantey la mande aux étapes, lui fait reproche de ce que l'armée française emploie des troupes noires, lui prédit que les Anglais ne lâcheront pas le littoral de la Manche, se plaint que les journaux parisiens traitent les Allemands de voleurs et lui annonce enfin que, pour cette fois, on lui pardonne, mais que la prochaine, elle sera envoyée à Caudry…

Encore von Mantey. - C'est la lecture quotidienne du Figaro qui inspirait à l'adjudant de von Nieber ces idées désolatrices. Quand Gibert alla aux étapes protester contre l’enlèvement des jeunes fille de Crévecœur, l'entretien terminé avec le grand chef, il tomba dans les bras du second.

- M. Gibert, dit von Mantey, je vais vous parler amicalement. (Aïe ! Pensa Gibert, qu'est-ce que je vais prendre?) Les Français sont si intelligents ! Ils souffrent pendant la guerre avec un courage si admirable ! Pourquoi se sont-ils laissés entraîner par les Anglais ? Et les Anglais garderont toute la côte nord de la France.

- Mais nous ne nous sommes pas laissés entraîner du tout, riposte M. Gibert . C'est vous qui nous avez mis en pleine guerre. Nous y étions si peu disposés! Tenez, à l'époque où j'ai été nommé conseiller municipal, nous ne pouvions pas faire sortir nos fils habillés en soldats sous la conduite de leur officier sans qu'ils soient sifflés…

Von Mantey. - Sifflés ! Ce n'est pas possible ! - M. Gibert. - C'est à la lettre. Nous n'avons même pas pu maintenir les retraites militaires et c'est nous qui avons battu en retraite en les supprimant, d'accord avec l'autorité militaire . C e n'était pas brillant ! - Von Mantey. - Ce n'est même pas croyable ! Mais maintenant vous parlez de fusiller notre empereur, de morceler l'Allemagne. - M. Gibert. - Je ne sais si c'est en France libre qu'il a été question de tout cela. - Von Mantey, - C'est dans les journaux. - M. Gibert. -Oh ! Alors ! Vous venez de dire que nous sommes très intelligents, c'est vrai. Nous avons le droit de tout écrire, même des bêtises, mais nous savons lire. On n'en retient que ce que l'on veut. Pour en revenir à la guerre, pourquoi n'avoir pas laissé l'Autriche se débrouiller avec la Russie ? - Von Mantey. - Mais elle aurait été battue ! Et nous avions un traité. - M. Gibert. - Nous aussi. Ne nous reprochez donc pas ce que vous avez fait vous-même. - Von Mantey. - Cette guerre est affreuse : il y a eu un très grand combat dans la journée (17 ou 18 août), Cent mille hommes sont restés sur le terrain : 30 000 Allemands et 70 000 Français et Anglais.

- Monsieur le colonel, les avez-vous comptés ? Pensa Gibert. On se sépara avec effusion.

Le roi de Saxe. - Le 30 août, dans l'après-midi, des patrouilleurs en casque montent la garde depuis la rue de Vermand jusqu'au Moulin-Blanc et barrent la rue Saint-Martin. À 4 heures 12, l'auto du commandant de ville passe en vitesse devant l'Hôtel de Ville, suivie de six autres où l'on distingue des bras qui s'agitent pour saluer en découvrant des revers rouges. L'auto de queue est celle du général en chef. Personne ne peut dire avoir vu distinctement le personnage attendu : l'obscurité était presque complète au fond des voitures fermées dont les glaces embuées restaient opaques. C'est le roi de Saxe qui vient dîner avec son jeune fils. La réception eut lieu rue de Lorraine et le dîner compta une soixantaine de convives. - On a bu beaucoup de champagne, disait le lendemain un des serveurs allemands, mais on ne nous en a pas donné. On dut causer à table de la déclaration de guerre de la Roumanie. Des officiers, par groupes, commentant de toute évidence l'événement, étaient soucieux. Dans plusieurs maisons, l'on en parla aux occupants. Voici les deux opinions recueillies : « Tant pis ! La guerre durera six mois de plus. » « Tant mieux ! Ce sera plus tôt fini. » Cette dernière opinion émise exclusivement par les soldats.

Le jeune prince héritier de Saxe villégiaturait toujours à Bellevue, mais il allait bientôt (le 8 septembre) rendre cette belle habitation à son cousin Meiningen, qui s'ennuyait décidément dans son duché et préférait les hasards de l'arrière-front. M. Henri Basquin recevait, en conséquence, l'ordre de céder sa jolie habitation du chemin de Rouvroy à l'héritier saxon, et Hauss, de la kommandantur, l'en prévenait en ces termes : - Il faut que demain, à 10 heures, vous ayez le chapeau sur la tête. Dans le même temps, le prince Eitel-Frédéric s'installait pour quelques jours chez Madame Carré-Beudeker.

Duc et grand-duc. - Un bruit éclate : le grand-duc de Mecklembourg a eu un cheval tué sous lui ! Renseignements pris, il s'agit d'un bidet d'acajou qui s'est effondré sous son Altesse. Madame Brucker a été mandée et mise en demeure de faire réparer le meuble….. La maison de sa mère, Madame Carré-Beudeker, rue Saint-Thomas, continue d'être l'hôtel des souverains. Les deux Mecklembourg y ont fait des séjours assez fréquents : l'un – celui qui s'occupe des ambulances, je crois, et qui est bonhomme et bel homme – déballe chaque fois un immense portrait de son père défunt qu'on pend au bon endroit, qu'on dépend au départ et qu'on réintègre dans sa caisse. L'aute Mecklembourg, comme le sage, porte tout avec soi, de sa batterie de cuisine à la cristallerie de table, ce qui n'a pas empêché ses gens d'enlever le beau linge de table de Madame Carré-Beudeker. Un prince de Hohenzollern a passé par là aussi et s'y trouva si dépourvu de sucre qu'il dut en emprunter, pur son café, à la femme du jardinier. Il n'en fit pas rendre et ne remercia pas. C'est un rien, mais ce sont ces riens qui font qu'on ne se comprendra jamais.

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