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Sous la Botte (94)

L'ÉVACUATION DE PÉRONNE.

Cette fois, nous en avons la certitude : Péronne , notre voisine, avec laquelle nous étions restés en relations jusqu'au mois de juin dernier et qui, au cours des siècles, a vécu une histoire si mouvementée. Péronne, la petite ville héroïque, est évacuée… Avant même que la Gazette de Cologne nous l'apprenne, M. Marchandise, venu pour une question de ravitaillement, du Cateau où la plupart des Péronnais ont été évacués, me raconte en phrases entrecoupées, émues, l'exode des Péronnais.

- Nous avons eu d'abord quinze jours de bombardement. Nous ne comprenions pas toujours pourquoi, non plus qu'aux combats d'aéros qui se livraient sans cesse au-dessus de nos têtes. Les éclaireurs faisaient éclater une sphère de métal et il se formait une couronne de fumée rousse et persistante. Nous savions ce que cela voulait dire et bientôt il pleuvait du fer sur le quartier ainsi désigné.

- Il y eut des victimes ?

- Oui. Vingt-quatre. La sœur Clémentine, préparant la soupe populaire, fut broyée avec huit personnes autour d'elle. Un projectile fit s'effondrer une maison dont les ruines étouffèrent les quatre habitants. Ainsi des autres. Pas d'impression de terreur. On en parlait comme d'une nouvelle. - Madame une telle est tuée. - Ah ! Tiens ! Et c'était tout. La vie, elle, continuait.

- Et vous ?

- Moi, je crois avoir échappé cinq fois à la mort, miraculeusement, puis-je dire. Exemple : l'officier allemand que je logeais me force à quitter la maison à cause de la direction du tir. À l'heure habituelle où je m'habillais, un obus entre dans mon cabinet de toilette et y éclate… Le lendemain, on déménage, malgré moi, un petit bureau de la mairie où je me croyais en sûreté à cause de l'épaisseur du mur. Il était temps : un moment après, mon mur protecteur était pulvérisé. Et ainsi de suite…

- D'où tirait-on ?

- Les batteries françaises qui nous arrosaient étaient situées d'abord à Vaux-Eclusier, puis à Herbécourt, à 7 kilomètres. On ne s'expliquait pas bien leur acharnement contre nous. Les Allemands n'en avaient cure. Les Français cependant, à un moment, arrivèrent très près, jusqu'à Biaches, mais ils durent reculer.

- Et les Allemands ?

- Le commandant me disait : - Vous croyez que les Français vont être ici. Cela se voit : vous devenez impolis avec nous. Mais vous vous trompez, il n'arriveront pas. S'ils prennent Péronne, nous reprendrons Péronne. Mais, malgré tout, malgré même la vraisemblance, car Péronne, de ce côté du moins, ne pouvait être un but, on gardait l'espoir, espoir qui faisait tout supporter, quand arriva l'ordre d'évacuation. Le 30 juin, on avait déjà enlevé et envoyé à Solesmes les hommes de 17 à 50 ans ; puis on en avait fait revenir une partie à Vermand et aux environs


 

, pour les travaux des champs, paraît-il. Le samedi 10 juillet au matin, le commandant de place me mande à la vieille citadelle où, grâce à l'épaisseur des murailles, on était à peu près en sûreté, et me dit : - Toute la population sera évacuée aujourd'hui, à 5 heures du soir. Je me récrie, je discute. - Nous ne partirons jamais ! C'est de la barbarie ! - Il y a un ordre, me répond-il. Je l'exécuterai. Et puis, c'est pour vous. Il y va de votre vie. Le bombardement va augmenter. Vous ne pouvez rester. Je me fais délivrer une copie de l'ordre. La population est prévenue. On ne veut pas y croire. Devant les dénégations, les récriminations, la désolation, je conseille de former un groupe de dix ou quinze personnes qui iront à la citadelle voir le commandant de place. Cela se fait, et quand elles reviennent, leur mot est : « Il faut partir ! » Il s'agissait de gagner Roisel à pied par Boussu. Pourquoi ce détour ? Bref, un calvaire de treize kilomètres sous les obus. Je me hâte de vous dire qu'il n'y eut pas d'accidents. La colonne s'organisa : les malades, les impotents dans des charrettes, dans des voitures trouvées où l'on a pu, attelés comme on a pu. Sur sa brouette, chacun avait mis un bagage, trop de bagages généralement, mais le désespoir donnait des forces. L'autorité allemande avait conservé six « otages. » Otages de qui et pourquoi ? M. Linné, faisant fonction de maire, le vicaire, faisant fonction de doyen, le président du tribunal, le directeur de la succursale de la Banque de France, celui de la banque Serre et moi. À 10 heures du soir, quand ce fut terminé, on vint nous chercher en voiture. Ce trajet dans la nuit, parmi le fracas de l'artillerie !… C'était un roulement continu… Voilà, pensions-nous, ce qui était peut-être réservé à Péronne et en tout cas sûrement de la part des Allemands si les Français y étaient entrés… À Roisel, nos 2 000 concitoyens s'étaient accrus de 1 200 évacués des villages. Ils furent emmenés par sept trains. Ce fut une cohue….. Il y avait 20 000 kilogrammes de bagages….. Les Allemands n'en tolèrent aucun dans les voitures. On les abandonna le long des voies. Le maire de Roisel fut chargé de les faire parvenir… À minuit, mes compagnons et moi montâmes dans le dernier train, composé de wagons à bestiaux. Le nôtre, par faveur, avait des bancs. Nous arrivâmes au Cateau à 8 heures et demie du matin. Le maire, M. Picard, était à la gare. Il me dit : - Je vous garde, mais vous eul, les autresn'ont pas fini. Et, en effet, les malheureux durent, par tous les moyens de fortunes, gagner les village de la kommandantur qui leur étaient assignés comme séjour.

- N'est-il pas resté quand mêmes quelques habitants à Péronne ?

- Oui, une trentaine, paraît-il ; mais ils n'ont pu tenir et, le 25 juillet, on les a expédiés à Origny-Sainte-Benoîte. Le commandant avait décrété que les réfractaires seraient considérés comme espions…. Voilà qu'elle fut l'évacuation. Depuis, j'organise le ravitaillement de ces pauvres Péronnais et je tâche à réunir les familles dispersées. J'ai pour cela quelques rares facilités. Un dernier mot : la morale de l'histoire. Je suis en relation obligatoire avec un colonel assez causeur. Je lui disait hier : - Cette évacuation de Péronne, tout horrible qu'elle soit, peut encore s'expliquer : il ne s 'agit que d'une bicoque ; mais si s'était une grande ville, Cambrai ou Saint-Quentin ? - Ce serait la même chose, me répondit froidement l'officier. Partout où nous reculerons, ce sera le désert.

ENCORE L'EMPEREUR.

Le vendredi 11 août, sixième visite de Guillaumme II. Dès le matin, un régiment précédé de la musique de cirque attachée à la kommandantur se masse dans le boulingrin de gauche des Champs-Élysées. Les hommes sont coiffés de la casserole d'acier, et ce moutonnement bleu dans le brouillard et sous les arbres (il avait, la veille, abondamment plu sur la terre chaude) ne laisse pas que d'être impressionnant. La circulation est interdite aussi bien aux habitants qu'aux Allemands.

À 7 heures sur le clou (5 heures au soleil), une auto de la 2e armée s'arrête rue de Baudreuil, au coin de la rue de Remicourt ; elle porte l'empereur et le général von Gallwitz. Guillaume II est en tenue de campagne, mais extrêmement soigné ; il a grand air. Il va remplir une fonction militaire ; il officie. Il descend d'auto, rectifie les plis, puis la pose et s'avance majestueusement, le mot est exact. Les soldats poussent un hoch ! En face de la fontaine du Bœuf sont rangés une quinzaine d'officiers généraux, dont l'un, jeune, élégant et de fière mine, ayant en serre-file un lieutenant à qui l'on avait paru faire fête. L'empereur devant lui, celui-ci rend le salut, puis lui serre la main et cause. C'est l'aviateur Witgens, qui a vingt et une victoires à son actif et qui devait, quelques jours plus tard, être descendu près de Saint-Quentin. L'empereur lui aurait dit : « Je sais quelle dose de courage et de témérité il faut pour aller chercher l'ennemi là-haut, dans les ondes de l'éther. » Puis, c'est le tour des torsades. Le régiment est divisé en deux parties égales qui se font face. Guillaume II passe sur le front pendant que la musique joue, inlassable, tapageuse et grêle. Un étendard jaune à croix de fer a été apporté de Mézières. L'empereur le présente au régiment, composé de très jeunes gens et qui doit être une formation récente., en prononçant une allocution de quatre minutes d'une voix bien timbrée. Il aurait dit en substance que la victoire était proche et qu'il n'y avait plus qu'un effort à faire. Un général à la voix de stentor propose de pousser trois hourras en l'honneur de Sa Majesté et trois hourras, cris de fureur concentrée et sauvage, partent avec une régularité mécanique. Les troupes se massent dans l'avenue de Remicourt et défilent par demi-compagnie. Beaucoup de flottement. Les distances sont gardées au câble, les hommes en serre-file, ayant en main une corde dont l'autre extrémité est tenue par le serre-file de la section suivante.

L'empereur remet des décorations en bloc, notamment, dit-on à des soldats qui n'ont pas imité leurs camarades du reste de la compagnie : ceux-ci s'étaient rendus comme un seul homme.

L'auto vient chercher l'empereur devant la fontaine du bœuf et s'éloigne par la rue du Gouvernement, la rue Croix-Belle-Porte, la place et la rue Saint-Martin, dans la direction de Ham.

LES JEUNES FILLES DE CRÈVECŒUR.

Je rentre à peine des Champs-Élysées où, quoique refoulé, j'ai pu suivre la scène qu'on vient de lire, que Pierre Dony accourt et me dit : - Venez à l'Hôtel de Ville, cela en vaut la peine. Nous montons dans la salle des mariages, où nous trouvons le maire, M. Ancelet, M. Soret, le curé de Montauban (dans la Somme) atterrés et les larmes aux yeux. Ils viennent de recevoir une vingtaine de jeunes filles évacuées et que l'autorité militaire allemande a enlevées à leurs familles pour les amener travailler à Saint-Quentin. Ne sachant quel parti prendre, on les a dirigées sur la Pension alimentaire, rue des Patriotes. J'y cours.

Elles sont là dix-neuf et leur aspect déroute. Ces « travailleuses » se trouvent être de jomies paysannes, saines, l'air doux et modeste, très jeunes, habillées avec une extrême propreté. L'une d'elles, la seule, Mademoiselle Léonie Tavernier, est femme d'âge mûr, vêtue de noir, une croix d'or au cou, l'ait très comme il faut. Je la prie de m'expliquer ce qu'il en est. Voici son récit :

- Nous sommes presque tous de Sailly, dands le Pas-de-Calais ; il y en a deux de Montauban et une de Crévecœur. Sailly étant bombardé, on a évacué la population, il y a un mois environ, sur Crévecœur et Guizeaucourt. Dire que nous avons été très bien reçues à Crévecœur, non, mais enfin….. Hier, on fit l'appel des évacués sur la place. Ensuite, un sous-officier désigna au hasard, du moins je le crois, une vingtaine d'entre nous et les fit mettre à part. On demanda des explications. À la fin, il dit : « C'est pour aller à Saint-Quentin. » Aussitôt, ce furent des pleurs et des cris : « Ma pauvre enfant ! Sauvez-vous ! » Enfin, vous devinez la désolation. Nous essayâmes de fuir et nos parents tentèrent de nous délivrer, mais des soldats étaient accourus et avec les canons de leurs fusils chargés ils repoussèrent tous ceux et toutes celles – il y avait surtout des femmes, les hommes étant réquisitionnés – qui tentaient d'approcher. Cinq ou six tombèrent par terre, comme mortes. On nous poussa dans l'ancien couvent. Nos familles furent autorisées à nous apporter des vêtements. La nuit se passa à pleurer, et nous voilà…

Je crois devoir les avertir – aussi discrétement que possible – de ce qui leur est réservé. Je cause avec chacune d'elles. Il y a une enfant de quinze ans, une autre venue de Paris pour passer le 14 juillet 1914 et quelques jours de vacances chez sa grand'mère et qui avait été prise par l'invasion. - Mes enfants, leurs dis-je, il paraît que c'est pour vous mener à l'usine Cliff qu'on vous a enlevées à vos familles. Je vais vous faire du chagrin, mais il faut que vous soyez prévenues. C'est un très mauvais lieu. Vous y êtes très exposées. Serrez-vous les unes à côté des autres. Groupez-vous autour de Mademoiselle Tavernier, qui est votre aînée. Vous serez appelées à cotoyer ce qu'il y a de pire dans l'armée allemande et la basse population de Saint-Quentin. Défendez-vous. La Ville va s'occuper de vous ; ce serait un crime de ne pas s'opposer au crime qui se prépare.

Ce fut alors un concert de sanglots. Moi-même je n 'avais pu terminer…

L'usine Cliff est un endroit ignoble. Quelques braves femmes – des vielles – y travaillent, mais elles disent que ce qu'elles entendent et ce qu 'elles devinent les fait frémir. Les Allemands ont choisi comme surveillant français un gredin qu'ils ont jugé digne de l'emploi ; ils avouent avoir peur des « femelles » qui sont là et qui lavent du linge affreusement sale sans savon…, avec de la potasse qui brûle l'épiderme. Métier et personnel d'enfer. Et c'est là que l'autorité militaire allemande envoie des vierges arrachées de force à leurs parents !

Je vais à la provende aux environs et trouve assez de vivre pour permette d'attendre l'inscription au registre du ravitaillement américain. Bien mieux, les braves femmes du quartier, qui savent ce qu'est l'usine Cliff, ne se contentent pas de manifester leur indignation : c'est à qui réclamera une de ces jeunes filles pour la loger.

Gibert avait immédiatement déposé une demande d'audience du général von Nieber. À la kommandantur, on exigea d'en savoir le motif, puis on réclama des explications par écrit… Et les dix-neuf jeunes filles furent convoquées pour se rendre au travail. Gibert n'y tint plus et se présenta. On le renvoya de Caïphe à Pilate. Enfin, il tomba sur Finzler, un goujat, mais non un sot, qui, rageur, lui dit : - Je ne puis que vous répéter l'ordre. - Je demande qu'il y soit sursis jusqu'à ce que j'ai vu le général, répliqua Gibert et, avec cette facilité qu'il a de trouver l'argument ad hominem et de ce ton bonhomme et détaché qu'il prend sans effort, il continue : - Soit ! Monsieur le lieutenant. Et je ne vous cacherai pas que, comme Français, je suis enchanté de ce refus. Vous allez commettre, en envoyant ces innovcentes dans le bordel Cliff, un acte qui soulèvera la réprobation du monde civilisé. Voyez le raffût que font les histoires de Lille, sur lesquelles nous ne sommes guère renseignées,mais enfin, nous en savons assez pour nous douter qu'elles ne vous sont pas agréables. Quant à ce qui se passe chez Cliff, vous comprenez bien que je ne l'ignore pas. C'est infect. Envoyer là-dedans des jeunes filles, de vraies jeunes filles, ça n'a pas de nom. Quand on règlera les comptes, je présenterai une protestation. Donc, je serai hors de cause ; j'aurai fait tout ce que je pouvais faire. Vous vous débrouillerez comme vous pourrez. Je ne vous tendrai pas la perche à ce moment-là, tandis que je vous la tends maintenant. Vous préférez vous enfoncer ? D'accord !

Et il se leva pour partir. L'officier fit semblant d'hésiter : - Nous attendrons, dit-il enfin et de mauvaise grâce, la décision de Son Excellence.

Le maire fut reçu le 18 août seulement aux étapes. Von Nieber avait pris le temps de se renseigner et de réfléchir. - Monsieur le maire, vous rationnez juste, dit-il aussitôt, et il tâcha de s'expliquer : - Je déplore des procédés comme ceux-là. Voici l'idée qui m'avait guidé : parmi les évacués du front, il y a beaucoup de femmes dans le besoin. J'avais essayé d'améliorer leur sort en leur donnant 2 f 50 à gagner. Mais l'idée a été mal comprise et encore plus mal exécutée. Je vais punir très sévèrement le responsable dans la kommandantur où les faits se sont passés. Quant aux personnes emmenées contre leur volonté, elles vont être renvoyées où elles ont été prises et rendues à leurs familles. Et von Nieber assura de nouveau le maire de Saint-Quentin de toute sa sympathie.

Je vais voir, le 31 août, mes jeunes protégées, qui se réunissent tous les jours dans une petite maison de la rue de Vermand où logent cinq d'entre elles – les autres sont auprès – et leur annonce qu'elles vont être ramen »ées le lendemain d'où on les a fait venir…. Ce fut une joie triste, car le temps est bien sombre de leur côté : il est vrai qu'au-dessus de nos têtes, ce n'est pas l'azur non plus.

C'est un échec pour la kommandantur, qui a fait « la retape » pour trouver des travailleuses volontaires. Sur la foi de promesses alléchants, il en est venu de Bergues-sur-Sambre, du Nouvion, du Cateau et de Maubeuge, une dizaine peut-être. Sans exeption, elles s'en vinrent dire à la mairie : - On nous a trompées. C'est infâme ! Nous voulons nous en aller !

La kommandantur, battue, entend avoir le dernier mot : le maire attrape 150marks d'amende pour n'avoir pas fourni le nombre de femmes dont les services allemands avaient un impérieux besoin et les patrouilleurs arrêtent dans la rue les dames pour leur demander leur carte jaune. Celles qui ne l'ont pas sur elles en sont pour les 5 marks protocolaires.


 

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