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Sous la Botte (93)

JOURNALISTES.

Le 1er août, une dizaine de correspondants des grands journaux de l'Allemagne visitent Saint-Quentin sous la condite d'un officier. Celui-ci les conduit vers le front en auto, en dépose deux à Nesle, deux à Ham, deux à Roye, etc., et les laisse en assurant leur retour dans des camions de munitions rentrant à vide . Ils restent deux jours à recueillir des impressions et reviennent les rédiger à Saint-Quentin.

Il n'y a pas que des journalistes allemands qui poursuivent l'information jusque sous le feu. Dans le New-York Times, le reporter Browy interroge, ce que n'oseraient faire ses confrères allemands, le « généralissime, » lissez Below :

- L'offensive anglaise se ralentit-elle, Excellence ?

- Non, les Anglais sont tenaces. Ils faut rendre justice à nos ennemis et les prendre tels qu'ils sont en réalité. Les Anglais n'ont pas perdu jusqu'à présent l'espoir du succès et malgré leurs lourdes pertes, que je connais bien, ils donnent toujours. Ce sont des ennemis acharnés. - Combien de temps durera l'offensive ? Le général répond : - L'offensive a été arrêtée et son maximum est déjà franchi, mais les Anglais continueront leurs attaques sans espoir peut-être encore un mois, deux mois vraisemblablement et peut-être plus longtemps. Ils sont tenaces, et je suis complètement préparé à une campagne d'hiver. Mais quant à percer mon front, ils ne le peuvent pas, cela leur est défendu.

Le correspondant estime à un million et demi d'hommes les armées qui combattent sur la Somme et dit que les forces sont maintenant réparties assez également. - Il n'en était ainsi au début de l'affaire, dit le général ; nous nous attendions bien à une offensive, mais nous ne comptions pas sur une attaque à fond, avec de telles masses d'hommes et un tel amoncellement de munitions. L'ennemi s'est, en réalité très bien préparé pour l'offensive, mieux que nous ne le pensions. Il a beaucoup appris de l'expérience.

À la question du correspondant : « Quelle est l'âme de la bataille de la Somme ? » le généralissime répond : - L'artillerie, l'artillerie et toujours l'artillerie ! Le parti qui pourra envoyer le plus de munitions au visage de l'adversaire et dont l'infanterie lancera le mieux les grenades gagnera du r=terrain. Mais l'artillerie joue le principal rôle dans cette bataille. Au commencement, lorsqu'il était nécessaire d'établir un feu de rideau, une de mes batteries avait à couvrir un secteur du front de 800 yards. J'ai maintenant une batterie tous les 100 yards (soit 91 mètres) pour faire le même feu de rideau.

Ce qu'il est plus intéressant de connaître, ce sont les « papiers » même des journalistes allemands. Nous avons cité déjà un article du professeur Georg Wegener, « correspondant de guerre sur le théâtre de l'ouest » pour la Gazette de Cologne. (Voir mai 1915 : Saint-Quentin vu de chez les Allemands.) C'est encore à lui que nous nous adressons et nous lui emprunterons une chronique – un peu longue peut-être – sur la situation des combats. Armand Seret nous la traduit avec un sens profond du texte. Il n'y faut chercher, cela va de soi, aucune appréciation, mais la vision directe des choses et notée par un homme qui sait son métier.

Nous rencontrons dans un village, en approchant du front, un officier de l'état-major de division que nous voulons interroger sur l'état des combats. « Qu'y a-t-il de nouveau ? Quelle était cette canonnade terrible de cette nuit ? » - Venez un instant dans mon bureau. Je vous dirai volontiers ce que je sais ; vous verrez que ce n'est pas énorme.

Nous entrons dans son bureau, une chambre avec les cartes de front habituelles, deux sous-officiers aux téléphones. Ce que nous dit le capitaine nous place en plein souffle de ces combats terribles et confus. Toutes les nouvelles que l'on a de l'action récente sont obscures et embrouillées. Constamment les détails arrivent par bribes, soit par des messagers ou par le téléphone rétabli peu à peu, et il faut les coordonner pour se faire une idée claire. Une attaque sérieuse avait eu lieu contre notre tranchée avancée dans la région entre Belloy et Estrées. Belloy et Estrées sont eux-mêmes depuis longtemps entre les mains des Français. Mais entre les deux villages existait encore une position avancée de tranchées dont les adversaires, malgré les plus furieuses attaques, n'avaient pas encore pu se rendre maîtres, bien que sa défense fut rendue très difficile par la position des villages sur ses flancs.

Sans doute, l'expression « tranchée » est un euphémisme. Les ceintures de fortifications du front original, organisées puissamment des deux côtés, ont été abandonnées par les deux partis depuis la poussée des Français au commencement de l'offensive de la Somme. Là où les armées sont en présence, il n'y a plus que ce que l'on a pu créer, d'une façon rudimentaire et hâtive, sous le feu du duel d'artillerie. Et véritablement, dans la première ligne, on ne peut pas parler d'une tranchée continue. Ce n'est guère qu'une chaîne de trous de grenades, offrant aux troupes l'abri le plus élémentaire contre les éclats d'obus qui volent de tous côtés. Parfois, les trous dont on essaie de faire une tranchée d'abri sont reliés entre eux à ce point qu'il est possible de circuler d'un trou à l'autre sans être vu. On ne peut pas faire davantage, ou plutôt restaurer davantage après l'écroulement quotidien, car, dans le jour, il n'y a pas moyen de mouvoir la moindre partie du corps sans provoquer immédiatement le feu précis de l'adversaire. Immobiles, sans toit pour les protéger contre le soleil et la pluie, sans le moindre abri pour les garantir contre les projectiles venant d'en haut, les hommes sont là, dans ces trous, dans une promiscuité épouvantable avec les blessés, que l'on ne peut pas enlever avant la tombée de la nuit, avec les morts, que l'on ne peut pas enterrer et qui, sous l'ardeur du soleil d'août, entrent rapidement en décomposition. L'ennemi ne cesse pas d'arroser le terrain de ses schrapnels, de labourer le sol avec ses obus lourds, dont un seul creuse un entonnoir où y tiendrait une petite maison. Et les aviateurs ennemis survolent les lignes à faible hauteur, aperçoivent naturellement les hommes dans les trous, dirigent avec une précision fatale, au moyen de leurs observations communiquées à l'arrière, le feu de l'artillerie ennemie, ou bien mitraillant eux-mêmes les hommes tapis dans leurs trous.

Les nuits sont courtes et souvent éclairées par la lune. Il n'y a pas de chemins d'accès couverts pour aller vers l'avant comme dans une position fortifiée. Il faut camper à ciel ouvert. Et, même la nuit, l'adversaire fouille sans cesse le terrain au moyen de ses projectiles lumineux qui éclairent tous les mouvements. Et cependant il faut bien, pendant la nuit, amener des renforts, des munitions, du ravitaillement, emmener les blessés, transmettre les nouvelles et les ordres. Bien que les troupes hardies des téléphonistes rétablissent sans cesse et d'une façon sommaire les fils arrachés, les obus de l'adversaire ne tardent pas à les détruire à nouveau. On réussit rarement à donner des aliments chauds aux hommes qui sont à l'avant, en pleine épouvante. Les cuisines de campagne ne peuvent naturellement pas approcher si près. Les hommes sont obligés de ramper pour apporter le manger à l'avant. Chacun d'eux le porte dans des bouteilles attachées à la ceinture. Ils ont aussi de l'eau de seltz, car le manque d'eau potable à l'avant est l'un des soucis les plus graves et amène assez souvent les hommes à boire l'eau sale des trous formés par les obus sans se préoccuper des cadavres et des excréments qui s'y trouvent.

Dès qu'une attaque est déchaînée sur les lignes, l'horreur de ce séjour dépasse toutes les descriptions possibles. Le feu de tambour de l'adversaire s 'abat du ciel avec fureur comme la pluie de feu sur Gomorrhe. Le peu qui restait des tranchées et des trous est en peu de temps complètement bouleversé et comblé. Avec un grondement de tonnerre, les obus lourds, les mines gigantesques projettent dans les airs les blocs de terre comme un cratère de volcan qui éclate et ensevelissent tout ce qui est vivant dans le domaine de leur explosion. En même temps, la pluie des balles, des schrapnels crépite et tombe, les nuages toxiques des grenades à gaz se déroulent. Il n'y a pas à penser à se défendre, on ne peut que rester là, calme et stoïque ; on cherche à s'abriter comme on peut, ou bien à porter secours au camarade comme on peut. Il existe pourtant des moyens de se protéger, absolument inconcevables, à en juger par ces éléments de vieux soldats que l'on voit dans la plupart des régiments, ils ont fait toute la campagne, ont pris part aux actions les plus terribles et en sont revenus, comme s'ils étaient invulnérables. Ils ne le sont naturellement pas, mais ils ont acquis une adresse extraordinaire, devenue instinctive, à se garantir dans le combat. Ceux qui restent en vie attendent donc le moment où le feu se tait ou se déplace pour recevoir l'adversaire qui avance à l'assaut. Naturellement, le feu de notre propre artillerie ne s'arrête pas, il cherche, au contraire, à accabler avec une puissance égale l'artillerie de l'ennemi pour la réduire au silence, à couvrir ses tranchées pour décimer les troupes rassemblées pour l'assaut, à rendre infranchissable, au moyen d'un feu de barrage, le terrain en avant et en arrière. C'est alors un double orage qui éclate et répand sa fureur de tous côtés, qui assourdit les oreilles et tend les nerfs jusqu'à les arracher. Puis c'est l'assaut, l'horreur des corps à corps, et le meurtre, les yeux dans les yeux.

- Déjà, au cours de la journée d'hier, nous explique le capitaine, l'artillerie lourde de l'adversaire avait bombardé la position allemande entre Belloy et Estrées, des mines avaient explosé, et notre commandement était convaincu qu'une attaque des Français était en cours sur notre ligne de tranchées, ou pour mieux dire, sur la chaîne de postes qui représente notre tranchée avancée et sur nos lignes de l'arrière. Impossible d'apprendre rien de précis, le réseau téléphonique étant détruit et les messagers ne pouvant pas passer. Des blessés revenaient, tout émotionnés et effarés et, comme toujours, dans leur affolement, ils faisaient les récits les plus contradictoires. Nous fîmes, en tout cas, à la tombée de la nuit, un puissant feu de barrage devant notre tranchée avancée et nous envoyâmes des renforts. Ceux-ci cherchèrent dans les lignes de derrière les débris des compagnies qui s'y trouvaient et qui avaient pu tenir dans ce feu d'enfer d'une façon presque inimaginable. D'après les renseignements qui nous sont parvenus jusqu'à présent, la première ligne de postes, que nous avions cru perdue, avait pu se retirer en grande partie. On ignorait encore si les Français étaient encore dans cette première ligne, ou plutôt sur le terrain comblé où se trouvait jadis cette ligne. On ne pourra probablement pas le savoir avant le soir, lorsque tous les renseignements seront réunis, et alors, si la position est réellement perdue, le commandement aura à décider s'il faut la reprendre, si la chose vaut un tel sacrifice.

(Gazette de Cologne du 24 août 1916.)

Traduction d'Armand Seret.

Voilà ce qu'est devenu, avec le progrès matériel, le champ d'honneur : un champ d'horreur.


 

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