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Sous la Botte (92)

LE MARTYRE DES RUSSES.

Mes fonctions à la Commission de contrôle des Bons régionaux me mettaient en relation avec M. l'assesseur Khron, conseiller financier de l'étape – le seul allemand sympathique que j'aie rencontré. Un jour que, de la fenêtre de son bureau où il m'avait convoqué, nous regardions passer un lamentable troupeau de Russes, il laissa échapper ces mots : « l'esclavage antique ! » Il avait des lettres ; j'aurais pu discuter, citer le De Legibus et énumérer les garanties données aux esclaves tant à Rome qu'à Athènes, mais fidèle à ma tactique de silence, je répondis par une banalité. Non, ce n'était pas l'esclavage antique, pas du tout ; c'était plutôt la bande de captifs poussés devant eux par les barbares à la suite d'une razzia. Et encore, non : la razzia était finie depuis longtemps et la poussée primitive s'était continuée par un voyage en chemin de fer… Cela n'a donc pas d'équivalent historique.

Ces Russes sont grands, bien charpentés, ont l'œil doux et la peau fine et blonde sous le hâle fait d'huile, de charbon, de poussière. Ils ont laissé toute espérance et ne mendient même plus un regard de pitié, et ce regard on ose à peine le leur accorder, car, s'il était trop prolongé, il constituerait un délit brutalement puni. Deux d'entre eux portent sur une civière le corps d'un de leurs camarades qui vient d'être assommé par une poutre. Hier, j'en voyais un, à qui une fillette – qui fut giflée et battue – avait lancé un morceau de pain, le défendre contre un Allemand et recevoir des coups de crosse terribles plutôt que de le lâcher. Au faubourg d'Isle, de braves femmes font cuire et égoutter du riz salé et l'entassent dans des sacs de toile en forme de saucissons longs. Elles les jettent par-dessus les murs, là où les Russes travaillent ou gîtent. Les incidents qui me sont rapportés sont affreux : un Russe, mourant, se couche contre un talus ; on ne vient l'enlever qu'à la nuit. Un autre n'obéit pas assez vite ; une brute lui lance un pavé en pleine poitrine : le Russe tombe en vomissant le sang…

Un officier russe – qui partageait la misère de ses soldats – disait en excellent français : - Je n'oublierai jamais ce que les Saint-Quentinois ont essayé de faire pour nous, mais j'oublierai encore moins ce que les Allemands ont fait contre nous.

NOTULES.

L'explosion de la gare. - Voici un fragment de la lettre qu'un Allemand écrivit à sa femme sur l'événement. Ce n'est pas palpitant, mais enfin…

«  On se dit : Il y a un aéro. - Où ? On cherche. Plusieurs crient : On va bombarder ! L'aviateur jette une ou deux bombes, je ne sais pas au juste. Une tombe sur le magasin et le feu se communique au train de munitions. (La vérité doit être que la bombe est tombée sur le train lui-même.) Le régiment n° 17 qui était embarqué doit avoir éprouvé des pertes. Au bureau du matériel, nous déménageons les papiers sur l'ordre du chef. Dix wagons de munitions d'artillerie et trois wagons de vivres (dynamite) sautèrent, mais de cinq trains qui étaient en gare, trois purent être sauvés. Vers six heures (quatre heures solaires), une commotion fit trembler la ville. Une couronne épaisse de fumée, immense, colossale, flotta longtemps en l'air. Vers neuf heures, j'ai cherché longtemps mon chef, mais il n'était pas là. J'ai pris une bouteille de vin blanc et un bain pour me réconforter et me reposer. À sept heures un quart arrivèrent encore deux avions qui furent violemment canonnés, mais qui jetèrent encore deux ou trois bombes. L'une tomba sur notre bureau, bureau vide, et n'y détruisit que quelques paperasses et une machine à écrire. La ville, surtout aux environs de la gare, offrait le plus triste aspect : carreaux cassés, fenêtres arrachées, etc., etc. »

Il paraît que c'est un officier – eux, en général, n'ont pas peur – qui alla décrocher les wagons que l'on put retirer en les attelant à une locomotive . Ce garçon, au moins , risqua quelque choses.

Le rire de M. Allard. - M. Allard, conseiller municipal, a le rire facile et contagieux. Il se trouvait sur la place de la Gare où grouillaient deux ou trois cents Allemands, des blessés et des autos, le lendemain de la grosse explosion, quand une bombe attardée éclata et M. Allard se trouva seul, tout seul… Il fut pris d'un rire inextinguible qui cessa quand il se vit empoigné par deux patrouilleurs. Et ce qui ne le fit plus rire du tout, c'est leur rapport, où il était accusé d'avoir refusé, par dix fois, de circuler et de s'être approché à moins de cinquante mètres des voies du chemin de fer. Cela devenait grave. Heureusement pour lui, un honnête sous-officier, appelé comme témoin, traita de menteurs les patrouillards et l'accusation tomba, mais M. Allard n'en avait pas moins passé deux nuits et un jour au poste et dans des conditions déplorables. Le comte de Bernstorff lui fit dire assez bonnement par son secrétaire : - Nous savons que vous êtes jovial, mais observez-vous dehors, car on sera très sévère…

Patriotards. - Le colonel von Mantay, des étapes, en a eu jusqu'ici « de bien bonnes ; » il vient d'avoir la meilleure. Il pénètre, le 7 juillet, dans le cabinet de Gibert et lui dit tout de go : - Monsieur le maire, je veux que vous me donniez la liste des patriotards. Von Mantay est arrivé à parler assez correctement le français à force de lire le Figaro. Gibert le regarde avec inquiétude. - Oui, répète von Mantay, je sais qu'il ya beaucoup de patriotards à Saint-Quentin ; il m'en faut la liste. - Monsieur le colonel, répond le maire avec beaucoup de politesse, cette liste, je ne puis vous la donner : les patriotards, ce sont ceux qui f….. le camp quand arrivent les Prussiens.

Le mot est injuste, mais joli, et von Manlay s'en contenta.

Pauvre Bamboula. - Le mardi 4 juillet, à 4 heures et demie du soir, deux prisonniers attendaient sous la marquise extérieure de la gare….. L'un d'eux était un nègre dont quelques Allemands qui passaient se moquèrent. Bamboula jeta sa cigarette et, prestement, « entra dedans, » cassant un bras, envoyant d'un coup de tête un officier les quatre fers en 'air et arrachant une baïonnette derrière laquelle il se mit en garde… Ç'avait été la débandade. Mais on lui tomba à douze dessus et à coups de crosse. Il fut mis en capilotade et jeté, pantelant, sous la banquette du car du tramway. Arrivé devant la kommandantur, on le tira à terre où il resta inerte. Une voiture d'ambulance vint à la fin le ramasser.

Or, avec un œil crevé, des côtes enfoncées, le crâne à vif, etc., il n'est pas mort et se guérit à l'infirmerie de la prison.

Le départ de Malzahn. - Le fameux colonel de gendarmerie a quitté Saint-Quentin à la fin du mois sans avoir réalisé son souhait qui était de pendre deux cents Saint-Quentinois. Un autre de ses mots se réalisera plus certainement. - Après la guerre, nous ne pourrons plus poser une patte en Europe. Nous avons accumulé pour cent ans de haine contre nous, disait-il au sous-préfet. En partant, il fait un tour à sa façon. Il logeait chez Madame Dubois, rue Antoine-Lécuyer. Cette dame avait quitté la ville. La maison était somptueuse. On y avait d'abord envoyé le prince de Salm qui, par scrupule d'aristocrate, s'était retiré en disant : - C'est trop bon pour la guerre. Malzahn, appréciant la beauté du linge, fit mettre vingt-cinq paires de draps dans son bagage. - Après quinze mois de séjour, ce n'est pas possible, Monsieur le colonel, s'écria Mademoiselle Dufour qui avait la garde de la maison. - C'est la guerre, répondit Malzahn et, ironique jusqu'au bout, il ajouta : - C'est pour les blessés. Il revint quelques jours après et ne passa qu'une nuit rue Antoine-Lécuyer. Le matin, on trouva dans son seau de toilette, le résidu de sa digestion, tandis que son ordonnance, gardant les distances, s'était borné à expulser sur son lit le résidu de la boisson. Dans les Mémoires de mon temps, Frédéric II cite l'un des ancêtres de ce porc comme l'un de ses bons officiers.

Le ruban du petit père Gengemme. - Le petit père Gengemme pêchait dans le canal quand s'approchèrent deux patrouilleurs qui lui firent signe d'avoir à enlever le ruban tricolore de sa médaille du travail. Gengemme leur fit signe que non. - J'ai mis quarante ans à la gagner, ce n'est pas pour le roi de Prusse. Les patrouilleurs appelèrent à l'aide un camarade et, se mettant à deux pour immobiliser le brave petit vieux, le troisième arracha le ruban. Puis ils emmenèrent Gengemme au poste. Les pêcheurs voisins accoururent consternés, mais une batelière, dont la péniche était amarrée là près, sortit de sa cabine, un énorme couteau à la main (et, en effet, elle portait le ruban tricolore de la médaille du sauvetage). Viens-y donc, grand lâche ! Crapule ! Etc. L'Allemand fit « celui qui n'entend pas ».

Débris antiques. - L'état-major fait creuser par des prisonniers civils une tranchée extrêmement profonde (1 mètre 80) pour recevoir des fils électriques. Rue d'Alsace, la bêche et la pelle remuent des débris de poterie en terre jaune et des fragments d'un cercueil de plomb, puis des crânes et des ossements : c'est l'emplacement de l'ancien cimetière des Jacobins. Rue Fréreuse, découverte encore plus intéressante. La fouille met à jour d'énormes pierres équarries et alignées qui doivent être les assisses de la porte de l'enceinte du IXe siècle. Je m'y rends avec Emmanuel Lemaire et quelques concitoyens rencontrés et une petite conférence d'archéologie locale s'improvise. Notre collègue à la Société académique, M. Alfred Cardon, regardant l'épaisseur de la chaussée au-dessus de ces restes vénérables, murmure : - Je ne me doutais guère que nous n'étions qu'à soixante centimètres du neuvième siècle !


 

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