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Sous la Botte (91)

NUITS D'AVIONS.

Le 10 juillet (premier quartier de la lune le 8), la nuit est bruyante. Cela commence par un concert de bombes lointain qui va se rapprochant. À 11 heures et demie éclate la fanfare de Saint-Quentin. Le bouquet de ce feu d'artifice dure une dizaine de minutes et plus. Je perçois le petit vrombissement de l'avion – ou des avions – quoique dans la nuit pourtant claire, l'appareil me demeure invisible. C'est une pétarade où il est difficile de démêler le coup de canon, l'éclatement de l'obus et celui de la bombe.

Au matin, je cours aux Champs-Élysées : il y a déjà affluence d'Allemands et de curieux. Je dénombre près de deux cents officiers supérieurs. Dans ces conditions, les observations sont faciles à faire : la menue troupe n'est occupée qu'à saluer. Dix-sept bombes ont tracé une ligne droite allant du troisième banc de l'avenue de Remicourt à la maison de M. Fontaine, 124, boulevard Gambetta ; dix-neuf des sont abattus ensuite et tout près, sur des maisons entre la rue de l'Est et la rue Jeanne-d'Arc, y causant des ravages effrayants. Aucun accident de personne, ce qui est miracle. Les carreaux cassés sont innombrables. Chez M. et Madame Lefèvre-Châtelain, la première maison touchée de la seconde série, la bombe est entrée par le lanterneau de l'escalier et est descendue à la cave où elle a éclaté, y prévenant M. Lefèvre, qui allait y descendre aussi et que sa femme a retenu – lui sauvant la vie. La maison, presque neuve, a opposé une belle résistance : tout le sol du rez-de-chaussée, en ciment armé, s'est soulevé de soixante centimètres, a plié, mais n'a pas rompu. Le mobilier a valsé, et M. et Madame Lefèvre-Châtelain, l'escalier étant déchiqueté, sont prisonners à l'étage et attendent une échelle…. Ainsi ailleurs. Au 4 bis,par exemple, petite maison habitée par Madame Guilmot et sa mère, il est tombé deux bombes, l'une dans l'escalier, l'autre dans la cuisine. Les deux dames en furent quittes par une forte émotion et un léger commencement d'asphyxie. Mais elles se retrouvèrent toutes jaunes, et les objets et le linge touchés laissaient une empreinte jaune assez tenace aux doigts : acide picrique évidemment. M. et Madame Fontaine, qui occupent la jolie maison neuve qui reçut la dernière bombe de la première série, avaient eu la sage précaution de se réfugier dans un couloir au milieu de l'habitation. Leur chambre – qu'ils venaient de quitter – fut criblée. Et ainsi de suite ! Tous les fragments de projectiles avaient été soigneusement ramassés par une équipe de nuit.

À l'autre bout de la ville, des bombes étaient tombées contre les ateliers de Mesmay.

L'enquête fut confiée à un capitaine d'artillerie, spécialiste en la matière. Il paraît – j'eus quelques renseignements – qu'il conclut au jet de bombes, bien entendu, mais aussi à l'éclatement par choc d'obus anti-aériens. Dans la population, on n'hésite pas : ce sont les canonniers allemands qui sont des ganaches et ne savent pas régler la hauteur d'explosion de leurs obus, si bien que ceux-ci n'éclatent qu'en touchant terre ou toit. L'artilleur expert avoerait donc que les obus de la défense n'ont pas tous éclaté en l'air – on en a retrouvé qui n'avaient pas éclaté du tout – mais enfin il est évident que le gros ouvrage a été fait par les bombes….. Les points visés – et manqués – étaient l'hôtel de l'état-major d'une part et, de l'autre, l'usine de réparation des automobiles. De plus, quelques minutes avant l'arrosage, passait un convoi de grenades à main que longeait un bataillon d'infanterie. Enfin, un train de munition était remisé sur la dernière voie de la gare, en face de l'usine de Mesmay…. Les Allemands en conclurent que des officiers français, descendus par avion, faisaient des signaux lumineux ou optiques, suivant l'heure…. Et, en effet, il y a huit jours environ, me trouvant à la mairie, j'y vis Vilwerth revenir effaré de la prison. Il avait été chargé, comme interprète de la ville, de transmettre un certain nombre de demandes faites à l'agent qui s'occupe de la nourriture des prisonniers de guerre. Il y avait notamment sur la liste une douzaine de brosses à dents. Le directeur de la prison interrompit durement : « C'est pour les officiers ? Une demi-douzaine suffira, nous allons en abattre quelques-uns. » Ceci en allemand, Vilwerth, en apportant le bordereau approuvé par l'Autorité allemande, était suffoqué. Personne d'abord ne comprit. La Gazette des Ardennes se chargea d'expliquer. Elle publia, en effet, dans son numéro du 9 juillet, ce communiqué :

«  Pertes françaises et anglaises :

Avion ayant atterri pour déposer des espions : I. »

Les officiers vont donc passer en conseil de guerre comme espions, et les Allemands, depuis l'histoire des bombes, sont autorisés à croire qu'il y en a d'autres en ville.

Si on les « abattit, » personne ne le sut.

C'avait été, à la première bombe, une dégringolade générale des Allemands dans les caves, pies nus et souvent en bannière volante. Si c'est une consigne !… Bref, sur le lieu du sinistre, chacun racontait sa petite histoire, mais l'impayable était celle de M. de La Rousserie, conservateur des hypothèses. Il loge en sa vaste maison de l'avenue de Baudreuil dix infirmières qui ne sont pas peu exigeantes entre parenthèses. On frappe à sa porte. Il ouvre et se trouve en présence d'un troupeau de femmes en chemise qui piaillent : « La cave ! La cave ! » Il allume posément une bougie et les guide, faisant des constatations assez indiscrètes sur les anatomies qui bourlinguaient devant lui. Quant à la servante de M. de La Rousserie, elle avait tellement ri devant la chevauchée nocturne de ces Walkyries qu'elle n'avait pu les suivre et qu'elle se tordait les côtes quand elles remontèrent dans leur Walhalla.

Et comme conclusion, arrive à la Ville ce poulet :

« À la Mairie,

Pour tout dégât qui a été ou sera occasionné par jet de bombes et par incendie, la Mairie et chaque propriétaire seront responsables seuls,. Les autorités allemandes se refuseront à toute mesure de s sécurité vis-à-vis des habitants français.

« BERNSTORFF. »

APPARITION DE L'EMPEREUR.

Le dimanche 16 juillet, l'empereur allemand fait une apparition à Saint-Quentin. C'est pour ainsi dire à la dernière minute qu'un coup de téléphone annonce l'arrivée imminente du « Seigneur de la guerre. » Le général von Below, dont l'état de fatigue ou d'abattement était visible le matin, était encore à dîner avec son chef d'état-major, von Plâttenberg et quelques autres. Ils n'eurent que le temps de sauter sur leur casque ou leur casquette. Le cortège venait par Rouvroy, ayant quitté, à Harly, la route de Guise. Il se composait de quatre voitures dont les larges armoiries avaient été effacées, sauf à la seconde, un landaunet où se tenait l'Empereur avec un seul officier. Dans les trois autres, des officiers, dont l'un était en grande tenue degala. Le maréchal de la cour ? Le service d'ordre, organisé à la hâte par la kommandantur, n'employa que quelques gendarmes. L'auto impériale entra seule dans la cour de l'hôtel Pascault. La conférence fut secrète, mais il en transpira cependant qu'on va amener des canons de plus gros calibres pour tâcher de faire taire l'artillerie anglaise. Puis, en quelques tours de roues, on fut à Fervaques. Le personnel supérieur attendait en rang d'oignons sur la dernière marche du degré. L'Empereur, très bien portant et leste, monta suivi de tout son monde ; il avait à côté de lui un soldat de la garde en pantalon blanc, l'air extrêmement godiche, qui s'embarassait d'un petit panier à légumes où étaient des décorations que Guillaume II remit au personnel médical et ambulancier. Il dit sans doute aux blessés qu'il venait pour leur procurer des camarades, beaucoup de camarades, et il disparut, reprenant le chemin de Rouvroy et emmenant von Plâttenberg. Il était resté moins d'une heure à Saint-Quentin.

L'Empereur ne serait-il pas venu pour annoncer à Below la division de l'armée 2 : un front français, un front anglais ? C'est assez vraisemblable, mais il ne me l'a pas dit…

À titre de curiosité, je reproduis cette pièce :

Ordre du jour de l'armée

Sa Majesté l'Empereur et Roi, très haute et très puissante, lors de sa visite d'aujourd'hui au commandement suprême de l'armée, a exprimé sa chaude reconnaissance pour la résistance héroïque de la 2e armée contre un adversaire bien supérieur en nombre. Sa Majesté est pleinement persuadée que ses troupes continueront à tenir bon et à terrasser l'ennemi assaillant, par un élan absolu dans l'attaque et un acharnement ferme dans la défense. Les chefs et les troupes peuvent être fiers de cette confiance dure comme du roc de leur Seigneur de guerre. Que chacun à sa place continue à le justifier.

Cet ordre de l'armée doit être porté immédiatement à la connaissance de tous ceux qui appartiennent à l'armée.

Von Below.

Cette littérature est pour nous d'un bon augure.

LES RAISONS D'ESPÉRER.

Et nous continuions à ne rie savoir ! Savait-on même quelque chose de l'autre côté de la tranchée ? Les communiqués nous apprenaient bien qu'on se battait dans la Somme et citaient des noms familiers de localités où l'on avait chassé, pêché, où l'on était allé jadis visiter parents ou amis. Simples épisodes, croyons-nous, dans le drame général. Nous n'apprendrons que plus tard ce que fut l'offensive rude, longue et décisive de la Somme… Cependant, de tout ce qu'on voyait, entendait, devinait, il résultait que l'armée 2, celle que nous avions sous les yeux, était « accrochée. » Le grand état-major ne menait plus, il suivait. Ses troupes n'attaquaient plus, elles résistaient, oh ! Parfois avec succès et toujours avec vaillance - de cela aucun de nous ne doutait – mais si la Victoire paraissait devoir ouvrir une barrière, ce n'était plus devant l'armée allemande : Verdun et la Somme lui bouchaient l'horizon.

Pour précaire que fût notre situation locale, nous l'acceptions avec toutes ses conséquences, parce que l'Espérance nous frôlait de son aile. Et ceux qui la ramenaient, cette divine Espérance, c'étaient – qui le croirait ? - les prisonniers. Les braves garçons ! Quelle foi et quelle gaîté foncière !

Le 22 juillet, M. Lechantre, directeur de l'école Theillier-Sesjardins – et je dois beaucoup à M. Lechantre qui, bon observateur, renseigné et populaire, m'apporta mainte note intéressante – M. Lechantre reçoit ce billet : « J. Barathieu, adjudant, inspecteur primaire à Montmorillon (Viene), membre de l'Entente, prisonnier, de passage ici, adresse au camarade Lechantre l'expression de ses sentiments bien cordiaux, le verrait avec grand plaisir, mais ne le croit pas possible. Ça va bien pour nous. »

Trois cent cinquante-huit prisonniers des 258e, 362e, et 364e de ligne, presque tous Corses et capturés à Biaches, étaient enfermés dans l'immense usine David et Maigret. Par un gamin qui travaillait à nettoyer la cour et qui comprit à demi-mot, M. Barathieu avait pu faire passer son billet. M. Lechantre courut à l'usine et se heurta à une consigne inflexible. Il n'avait pas, bien entendu, prononcé » le nom de son camarade. Or le lendemain, lui arrivait l'autorisation de le voir en présence d'un interprète. Comment s'opéra ce miracle unique ? Lechantre ne pensa pas à le demander. Il tomba dans les bras de Barathieu, qui lui murmura à l'oreille : - Ça va bien pour nous. J'ai été fait prisonnier bêtement à… (le nom échappa.) Et l'on causa à bâtons rompus, car on n'avait pas le droit de parler des événements et l'on aurait voulu ne causer que de cela. Pour avoir dit :  « Le corps enseignant a été très éprouvé, » Barathieu fut rappelé à l'ordre. Enfin, on se rabattit sur la famille (M. Lechantre, hélas ! Venait d'apprendre la mort héroïque de son fils Marcel) et la vie de chaque jour ; on s 'embrassa encore la larme à l'œil et il en resta que : « Ça va bien pour nous. »

Une auto d'ambulance traînant trois roulottes reste en panne rue de Baudreuil. Un blessé soulève le carreau de mica et fait signe à un promeneur. Celui-ci, notre concitoyen, M. Hardy, s'approche avec une certaine crainte. - N'ayez pas peur dit le blessé, un homme d'aspect très distingué, je suis du 1e de ligne et j'ai été ramassé à Estrées. Je veux vous dire que ça va bien. - Le moral est bon ? - Excellent. Dites-le, répétez-le. - Ce sera encore long ? - Oui, mais c'est sûr. - Et les Anglais ? - Nous sommes enthousiasmés de nos camarades anglais : ils tapent encore plus dur que nous…. Le chauffeur – qui y avait mis de la complaisance ou de l'indifférence – corna et partit en voyant s'approcher curieusement des femmes.

M. Leroy, directeur de l'usine à gaz, requis de boucher une fuite qui s'était déclarée à l'ambulance Vauban, mit un « bleu, » prit la trousse et y alla lui-même. Il parvint à lier conversation avec un sous-officier, un Parisien, qui lui dit : - J'ai été pris à Estrées….. Un moment d'emballement ! Ça va bien. Rien ne résiste à notre artillerie. Quant à des munitions, il y en a des champs à perte de vue ! Territoriale, active, jeunes et vieux, tout combat ensemble et vive la France !

En moins d'un jour, le « Ça va bien » avait fait le tour de la ville. Et l'on faisait des comparaisons avec l'attitude allemande qui était moins que triomphante : on citait plus d'un petit fait caractéristique ou quelque aveu échappé à un ennemi en veine de confidences.

L'autre jour, en tête d'une colonne et en serre-file de son rang de quatre, derrière l'officier à cheval, un soldat, ivre et titubant, faisait signe au poste, sorti pour les honneurs, de rentrer, comme ayant l'air de dire : « Pour ce que nous avons fait, ce n'est pas la peine ! »

Les soldats revenant du front – et on les reconnaît à la bande grise qui cache le bourdalou rouge du calot – errent par les rues, dépaysés et décontenancés, saluent mollement « les cochons d'étapes, » comme dit leur chanson de marche. Un sous-officier entre chez les Seret et demande : - Est-ce que ça va durer encore longtemps ? - Vous voyez, lui répond M. Armand Seret en allemand. Ça commence chez nous, sur la Somme. On va s'user comme à Verdun. - Non, dit l'autre ; dans deux mois, la guerre est finie….. parce que l'Allemagne est vaincue, conclut-il brutalement.

Le 30 juillet débarquent dix officiers « neutres : » un Chinois, un Argentin, un Mexicain, un Danois, un Suédois, un Hollandais et quatre autres, dont un nègre du plus beau noir. Ils sont reçus à l'état-major. Au moment de partir du côté du front, on leur passe au coup le tube de fer blanc contenant le masque contre les gaz. Ils reviennent le soir, se mettent en grande tenue pour le dîner. Or pendant le repas, le nouveau général en chef von Gallwitz et le général commandant l'artillerie quittent la table précipitamment, très soucieux… À 9 heures et demie, des landaus viennent chercher les neutres et les conduisent à la gare. On les a assez vus...


 

 

 

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