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Sous la Botte (89)

LA GRANDE BLESSÉE.

Notre Collégiale est touchée et bien touchée. Le dimanche 2 juillet, on célèbre cependant les offices, en prenant mille précautions, dans les basses-œuvres de gauche. Après le salut, l'archiprêtre est prévenu qu'un officier le demande au grand portail. C'est Hauss. - Monsieur l'archiprêtre, dit-il, j'ai besoin de votre église, je viens la prendre. Il entre et fait la grimace devant le dommage présent et le dommage imminent, car beaucoup de pierres hésitent visiblement…

De la paille est jetée sur le dallage aux endroits les moins exposés. On réquisitionne des matelas aux environs. Quatre convois de petits blessés (pouvant marcher) se présentent : il en est arrivé deux cent cinquante de Cambrai dans cent soixante voitures automobiles. Ce qui est frappant, chez ces malheureux, c'est leut état affreux d'inertie, de passivité. Ils semblent contempler en avant d'eux un spectacle d'épouvante. Pas un bruit, pas un chant, pas une conversation à haute voix… Le temps est froid, venteux ; partout des courants d'air… Dans la sacristie on les panse à la grosse….. Au bout de deux jours finit ce martyre et les pauvres diables sont empilés je ne sais où. La Basilique est dans un état de saleté et de désordre effroyable.

On lit dans la Gazette de la Croix en date du 11 juillet cette correspondance du Quartier-général :

Les Français, qui ont attribué la détérioration de la cathédrale de Reims à la barbarie allemande, ont commencé à détruire, sans aucun sens et sans aucun but, une de leurs plus belles cathédrales. Ces jours-ci, des aviateurs français ont lancé de grosses bombes sur Saint-Quentin. Ils n'ont guère causé de dégâts militaires ; par contre, ils ont amené pour la cathédrale un désastre dont on ne peut encore déterminer l'étendue. Le formidable ébranlement provoqué par ces bombes n'a pas seulement entraîné la destruction des précieuses verrières, mais aussi en partie l'écroulement de la nef principale. Il faut s'attendre, d'heure en heure, à d'autres éboulements qui peuvent amener la ruine de tout l'édifice. En conséquence, la cathédrale a été fermée.

On ne discute pas d'aussi naïfs mensonges . Quoiqu'il en soit, d'ordres des étapes, l 'accès de la Basilique est interdit « comme trop dangereux, » ce qui est exact. M. Malgras, architecte, représentant le service des Monuments historiques, rédige un rapport extrêmement précis sur l'étendue des dégradations, et le général von Nieber, qui en a pris connaissance, envoie 3 000 marks en bons de ville « non pour contribuer à la restauration, mais pour les travaux destinés à préserver les fidèles des accidents possibles. » Il désire que cela reste secret.

Je prie Malgras de m'accepter comme « nègre » pour voir de près les dégâts, ainsi que le travail de consolidation qu'il a entrepris. Le soufflet du 1er juillet, parti de 1 080 mètres exactement, a été rude. Il a frappé surtout le vénérable édifice entre les deux transepts : le fenestrage est disloqué : les meneaux gigantesques sont rejetés de dix à vingt centimètres hors de leur base. L'un d'eux, dont je fais mesurer la flèche, est hors d'aplomb de quarante centimètres ; un autre décrit une ligne ondulée. D'énormes fûts ne sont retenus que par le chaînage, d'ailleurs mal compris et mal exécuté. (L'entrepreneur de maçonnerie du XVe siècle a volé les chanoines.)

Comme ces vieilles pierres parlent et racontent et quelles heures divines on passerait à les écouter sous le soleil ! Les réparations consécutives au grand incendie de 1688 qui dévora la toiture avèrent la méconnaissance qu'avaient de l'art ogival les architectes du grand siècle. On a l'impression déconcertante que fûts et lancettes remplacés par eux ont été « menuisés » et non taillés et appareillés. Mais enfin, c'est une pratique personnelle, originale, tandis que ce qui est affligeant, c'est la prétendue restauration du XIXe siècle en gothique d'ingénieur ! Voilà ce qu'une mélinite intelligente eût dû jeter par terre. Mais, dans son coin, contemporaine de saint Louis, une fenêtre, fine et vigoureuse comme une jeune fille sportive, s'érige intacte, ayant résisté à tout, à la longue injure du temps comme à la brutale injure de l'ennemi…

C'est là, contre le clair-étage, que l'on saisit la raison de l'écartement si prononcé des voûtes de la Collégiale de Saint-Quentin, déjà constaté au XVe siècle, presque aussitôt après leur édification et sur lequel les correspondants de guerre allemands ont écrit des pages et des pages. La construction de ce clair-étage est un défi à toutes les règles de la statique. Ces vides de quatorze mètres de haut sur cinq de large que constitue chaque fenêtre ne sont pas compensés par des pleins correspondants : les voûtes, en réalité, reposent sur du verre. Le problème était insoluble. Malgré l'erreur initiale qui fut d'une belle audace et l'exagération d'un principe de beauté, cela dure et durera.

La simple, mais efficace consolidation de M. Malgras est logiquement comprise, tout est prévu, et en voilà pour un demi-siècle, à supposer que la poudre ne parle plus aux environs. Ce travail dangereux est exécuté par une équipe de charpentiers qui œuvrent comme s'ils étaient des compagnons du XIIIe siècle. Leurs noms méritent d'être conservés : MMM Fanchon, chef charpentier, Hameele, gâcheur, Varin, Mercier, charpentiers, Israël, maçon.

La paroisse est transférée à la chapelle de la Croix, rue du Gouvernement, fermée depuis les décrets… L'affluence y est grande.

LA SURPRISE DE NEUERBURG.

Blondet et Neuerburg sont occupés à assurer le ravitaillement des populations évacuées sous la pression anglaise, croit-on, qui passent en gare de Saint-Quentin : il y en a 3 000 à Avesnes qui viennent de la région de Combles et du nord de Peronne ; 1 600 au Nouvion et 1 8000 à Aulnoye de la région de Bapaume ; 3 400 à Solesmes de la région Péronne-Nesle ; enfin, 1 500 au Quesnoy de Cartignies et Montigny-Hervilly. Ceux de ces dépaysés qu'a vus Blondet ont un moral excellent. Leur opinion est : « ♀8a va bien, il n'y en a plus pour longtemps. » Et ils chantent la Marseillaise. L'adjoint de Solesmes, faisant fonction de maire, M. Jules Cartegnie a dit au capitaine Neuerburg qui, d'ailleurs, s'est montré parfait en la circonstance : - Nous sommes surchargés, Monsieur le capitaine, mais ce sont des Français, il suffit ! Chaque habitant prendra son ou ses évacués, suivant ses moyens.

Neuerburg cause volontiers. Banquier à Londres, il connaît l'Angleterre et les Anglais. Il dit donc : - C'est merveilleux ce qu'a faitce pays. C'est même invraisemblable : l'Angleterre créant une armée et improvisant une artillerie.

Il est de fait que personne ne s'y attendait. Tout s'annonçait si bien : une guerre fraîche et joyeuse ; une paix qui ne pouvait plus être celle du départ, mais qui restait en puissance honorable et même avantageuse… Et voilà qu'à l'est les Autrichiens « 'f…. le camp en musique » du coté de la Bukovine, qu'au sud les Italiens reconduisent les kaiserlicks dans la montagne et qu'au nord les Anglais tapent comme des sourds ; sans compter, à l'ouest, Verdun qui compte double. Tout cela était exprimé par le geste à la fois indigné et désolé de Neuerburg luisant à souhait d'œil, de peau et d'habit, et ayant l'air de dire : « On n'a pas idée de ça ! » - C'était à aller lui serrer la main, à ce pauvre ami, ajoutait Blondet en riant.

LA VILLE REPREND SON ASPECT DE GUERRE.

Saint-Quentin, en juillet 1916, n'est plus la bonne petite garnison de tout repos qu'elle était insensiblement devenue. Les automobiles, disparues depuis longtemps, reviennent et coupent les rues « à vitesse de guerre, » broyant même par ci par là un passant ou une passante ; des équipages de toutes sortes charrient des choses hétéroclites, les officiers flâneurs de l'heure de la musique se hâtent comme s'ils n'avaient que le temps de sauver la caisse ; les dieux à bandes rouges de l'état-major confèrent sur la voie publique, ; le soldat du front, le vrai, harassé, sale, fusil à la bretelle et porteur de paquets, erre en quête d'un gîte. Le soir, l'obscurité est complète : bicyclettes et autos doivent même éteindre leurs lanternes à l'entrée de la ville. Les rapports avec la population se nuancent de politesse et se teintent de mauvaise humeur. Des quantités considérables de fils de fer barbelés arrivent en bobines à la Société industrielle et repartent en pièges. Il pleut des généraux : l'un a amené chez Madame Barbare, notre voisine, une immense cage à poules et un porc dont il ne se sépare pas ; il est vrai qu'à côté, chez Madame Museux, un de ses collègues a remisé une vache – maladie d'intestins, paraît-il. Le respect s'en va. B….., qui connaît l'allemand, entend un général demander à un groupe de soldats l'adresse du magasin d'habillement. La scène se passe contre sa fenêtre, rue de Mulhouse. Les soldats font les ignorants. Le général insiste : - On m'a dit que c'était par ici. Ahurissement de plus en plus profond des soldats. Le général rompt, et quand il est à distance, l'un des soldats prononce une phrase correspondant exactement à celle-ci en français : - Plus souvent qu'on te le dira, eh ! Gros cochon !

Le 19 juillet, von Below et son état-Major partent en cinq automobiles pour Cambrai ; c'est von Gallwitz qui le remplace au commandement suprême de l'armée 2. Pour changer le limonier au milieu du gué, il faut qu'il se soit couronné...

Nieber a un assez joli mot : - Quand je veux savoir si les Français vont attaquer, je n'ai qu'à me promener dans Saint-Quentin ; je le vois quarante-huit heures d'avance à la physionomie des habitants. Von Nieber nous croit infiniment mieux renseignés que nous ne le sommes – puisque nous ne le sommes pas du tout -et, lui aussi, d'ailleurs, est atteint d’espionnite aiguë mais il y a du vrai dans son observation : quand on entend le canon et qu'un communiqué, lu entre les lignes, laisse place à l'espoir, la ville prend un air silencieux de fête.

Il passe des groupes de prisonniers qui n'ont pas mauvaise mine. Quelques-uns sont même réjouissants, tels que ceux du 7 juillet qui rient aux éclats de l'allure des vieux landsturms qui les gardent et nous crient : - Courage ! On les aura ! À bientôt !

Et les blessés ? On estima, vers la fin du mois, à quarante mille le nombre de ceux qui avaient touché la barre à Saint-Quentin. Les médecins se succèdent par équipes : Il en vient de Berlin, il en vient de Serbie, il en vient de Tergnier. On déblaie les « attigés » tant que l'on peut par la gare aussi des légions. Le 29 juillet, il en « transite » seize cents pendant la nuit ! C'est le record. Spectacle d'horreur ! Ils sont entassé dans l'Hôtel Métropole vidé par les explosions du 1er juillet. Les cars du tram se succèdent devant les portes et l'on y voit monter péniblement des blessés de l'œil, de la tête, des bras, d'une jambe, ceux que l'obus n'a pas rendus impotents et qui ont amené eux-mêmes leurs souffrances de Péronne à Saint-Quentin. Le premier pansement a été fait sous les averses, dans l'argile grasse, collante du Santerre, striée, du rouge de leur sang. Les malheureux en sont plaqués, figure et mains comprises ; ils sont en ocre. Leur démarche, à la plupart, est d'un aveugle. Beaucoup s'appuient des deux mains sur un bâton en plaçant avec effort un pied devant l'autre….. Et ce qui est le plus affreux, c'est l'expression abrutie de toutes les figures dont la fièvre agrandit les yeux, des yeux où se logent l'hébétude et l'épouvante. Qui n'aurait pitié ? Les patrouillards, par une pudeur qui s'explique, éloignent les curieux.

Les inhumations sont si nombreuses qu'il n'est plus question de cortèges. Les cercueils partent de la Morgue, rue de la Comédie, dans des fourgons de blanchisseurs. La musique et le piquet d'honneur attendent au cimetière, plusieurs heures parfois, et un aumônier et un pasteur arrivent à la fin, qui récitent les prières et bénissent les tombes.

Évidemment, les blessés français pâtissent de cette affluence de … collègues allemands. Ils sont d'ailleurs peu nombreux. Quant aux Anglais, Gibert me disait : - Si vous pouviez arriver à connaître le nombre des blessés anglais soignés à Saint-Quentin et établir la proportion des décès, vous seriez surpris… Elle est grosse. Pour les Allemands, je sais que la proportion des décès est seulement d'un à deux pour cent des blessés.

Et pour finir, le bon Curtis, le délégué américain au ravitaillement, qui espérait aller célébrer à Bruxelles l'Indépendance Day, est consigné à Saint-Quentin. Rien, ni personne ne doit sortir, l'ordre est absolu…

 

 

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