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Sous la Botte (88)

J U I L L E T 1 9 1 6

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LA GROSSE EXPLOSION.

Au matin du samedi 1er juillet, vers 7 heures, des avions passent à tire d'aile. Un obus inoffensif les salue. Mais à 2 heures 10 (allemandes) exactement, un avion, venant du nord-ouest, pique droit sur la Basilique, l'immense Basilique qui semble la poule couveuse de la cité, la reconnît, comme disent les marins, et fait un crochet précis vers le sud. Cela l'envoie au-dessus de la gare : il laisse alors tomber des bombes et, délesté, se redresse subitement. C'est très impressionnant. Une gerbe de flammes violette monte haut, enveloppée de fumée rousse et l'on perçoit plusieurs détonations. L'aviateur, survolé par un camarade qui n'est qu'un point gris dans l'azur, tire des bordées au-dessus du quartier de la gare, malgré le lance-bombes de Cepy et la mitrailleuse de la caserne qui s'en donnent à cœur-joie.

Bien que le parc d'aviation de Courcelles soit désert, un adversaire surgit et le bombardeur et son compagnon prennent la route des nuages, à l'ouest. Le reste du ciel est dégagé. Le soleil luit, c'est une belle journée.

Dix minutes se sont écoulées quand une explosion effroyable retentit : c'est quelque chose de claquant, de craquant, de tonnant, de brisant : un jet de flammes fuse, étouffé sous un amas de vapeurs noires. Chacun a la sensation qu'une bombe explose chez soi : vitres cassées, meubles renversés, cloisons déplacées, portes s'ouvrant, poussière brouillant l'air et, pour les plus proches, impression de recevoir sans motif une tape violente : ce fut un ensemble de phénomènes et de sensations désagréables. Et le fracas formé de mille bruits se prolonge : les glaces des magasins s'abattent sur la chaussée ou se pulvérisent ; les fermetures en fer se tordent en crissant, les volets sont décrochés ou arrachés et pirouettent sur le pavé.

À la Basilique, sur le côté sud (à 1 080 mètres exactement du lieu de l'explosion), une douzaine de grandes croisées du clair-étage sont jetées sur les dalles de la nef, la grand'porte s'ouvre et, chose singulière, la croisée de la chapelle dite de l'archiprêtre, quoique du côté nord et située dans les basses-œuvres, est enlevée (meneaux et vitraux) et projetée toute au dehors. Fut-ce la sortie de l'air déplacé ?

Dans la gare, des incendies se déclarent et se propagent. À 4 heures 22, une deuxième grosse explosion renouvelle l'émoi de la première. Peu de minutes auparavant, un autre avion était venu lâcher deux bombes et tourner autour du foyer. L'artillerie anti-aérienne « fait la femme saoûle » et brûle furieusement sa poudre aux moineaux. À 6 heures 34, nouvelle visite d'avion et le ciel s'agrémente encore d'innombrables flocon. Jusqu'à 7 heures, on note cinquante-cinq explosions importantes. Il s'en succédera toute la nuit, mais plus sourdes. À 6 heures exactement, il se produit un phénomène que connaissent et provoquent en tout petit les fumeurs : un immense anneau de vapeurs, d'une régularité mathématique, qui persiste assez longtemps et s'effiloche enfin peu à peu. - C'est la couronne imp ériale allemande qui s'en va enfumée, dit-on.

Place Coligny, derrière l'Hôtel de Ville, on ramassa, le lendemain, un gros fragment d'obus, et place de Liberté, beaucoup plus près, il est vrai, un morceau de châssis de wagon pesant bien deux cents kilogrammes. Les débris et menus éclats couvraient le sol.

Les dégâts sont grands partout, et c'est ainsi que, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, les plus beaux magasins et cafés sot sérieusement endommagés, mais place du Huit-Octobre commence le vrai désastre. On y est en plein dans l'aire de l'explosion. La plupart des maisons ont dû être évacuées . De même sur le quai du canal qui fait face aux voies du chemin de fer : ateliers, dépôts, halles n'ont pus de toit, les portes sont défoncées, les vitrages broyés, les murs ébranlés. La vaste maison de M. Faucheux, quai Gayant, entrepreneur, est brûlée en partie. Sur le canal, en face, neuf péniches flambent : les mariniers ont fui sous la grêle des éclats portés au rouge. Cela forme, dans le port, une sorte de marécage d'où sortent les armatures en fer des proues et des gouvernails. On aperçoit dans la gare aux marchandises, de nombreuses carcasses de wagons.

Par delà la barrière de la rue de la Fère, c'est moins grave, le vent de l'explosion ayant soufflé du sud au nord. Cependant, les constructions hâtives du boulevard Cordier et la belle maison de M. Fayolle ont été consumées. Au marais Chantraine, tout a été balayé.

Dans la gare même, il était de toute évidence, bien qu'on ne pût y aller voir et malgré les dénégations des Allemands, que c'était un ou deux trains de munitions qui avaient sauté. En tout cas, l'effet si connu de la dynamite explosant s'était produit en un point : une excavation régulière qui n'avait rien de moins que cinq mètres de profondeur et une vingtaine de longueur : tout autour, les rails étaient coupés net. - Ce qui aurait explosé, me dit Henri Gillet , qui conserve quelques rapports avec le personnel de la gare, ce seraient des mines de 800 kilos : Il y en avait deux par wagon sur quatre wagons, soit 6 400 kilogrammes de dynamite ! Plusieurs centaines de wagons (270) étaient endommagés ou détruits, contenant et contenu : munitions, essence, œufs, café, conserves, grains, pommes de terre, confitures, beurre, fromages, bière, cidre, eaux minérales, uniformes, lingerie, matériel d'ambulance, etc., etc., et un wagon de tabac attendu avec impatience s'en alla en fumée, mais en gros.

L'horloge de la gare est crevée en son centre et les aiguilles marquent 3 heures 8 allemandes, soit 1 heure environ au soleil. Le campanile n'a donc pas été atteint du premier coup.

L'attitude générale des Allemands en face de ce cataclysme – contre lequel il n'y avait pas à réagir immédiatement, c'est entendu, fut assez piteuse. Beaucoup d'officiers en ville et près de la gare déployèrent jusqu'à la gauche un manque complet d'héroïsme , même de vulgaire sang-froid. L'Allemand doit être très accessible à la peur et n'en a que plus de mérite à être brave, quand il l'est. Sur la ligne de Vélu, une partie du 71e d'infanterie était embarqué. Ce fut une fuite éperdue : tout fut jeté par les portières ou abandonné sur les banquettes, armes et fourniment. Les blessés légers qui, en colonne de promenade, remontaient la rue Saint-Thomas étaient verts. Des officiers sentencieux, entrant dans les corridors ou descendant dans les caves, disaient : « Voilà ce que font vos amis les Anglais. »

La population qui avait mis les pieds dehors fut pourchassée, refoulée, bourrée par les gendarmes et les patrouillards.

Des gens qui se conduisirent très bien, ce furent nos pompiers et leur chef, le capitaine-commandant Beaugez. Ils avaient été requis à 3 heures 15. Quand ils arrivèrent au bord du cratère c'était encore tout chaud. Rien à faire d'efficace, par conséquent, et, du reste, Beaugez m'a confié qu'il n'était pas pressé du tout d'éteindre quoique ce fût. Bref, nos sapeurs se groupèrent d'abord derrière le Moulin, à l'entrée de la gare aux marchandises, où s'étaient réfugiés les soldats du 71e. C'était de très jeunes gens, pâles et tremblants. On essaya par trois fois de mettre en batterie, mais c'était folie. Le général Von Nieber vint rejoindre Beaugez et lui dit : - Bravo ! Vous êtes partout les premiers. L'Excellence s'amusait sans charité de la mine déconfite de Bonsmann, Hauss et autres plumitifs de la kommandantur qui auraient voulu tout mener, mais qui bien abrités, n'osaient bouger. Cependant, Bonsmann signala que le feu prenait chez Braconnier, au coin du quai Gayant. Beaugez y détacha l'une des deux pompes à vapeur. Puis ce fut à la loge maçonnique, boulevard du Huit-Octobre. Bonsmann, étant de la boutique, voulait tout sacrifier pour la sauver, mais Beaugez s'y refusa et le pauvre temple flamba jusqu'au troisième appartement. La nuit se passa et la journée du dimanche à noyer les décombres et non sans risques. Sur les soixante-quatorze sapeurs que compte la compagnie – et presque tous vétérans et auxiliaires, car la mobilisation y a fait le vide – soixante-neuf tinrent bon jusqu'au lundi, à midi, et un seul se grisa. Ils remontèrent en ville avec leur matériel, alignés impeccablement.

Les morts maintenant. Cheulin, contremaître de maçonnerie périt, carbonisé, dans un terrier d'abri. Un vieux serviteur de M. Faucheux, entrepreneur, Gouge, fut assommé par une tuile projetée violemment du toit à l'intérieur d'un bâtiment. Il mourut sans avoir repris connaissance. Il y eu des victimes allemandes, car les enterrements furent ainsi répartis : sept le dimanche, dix le lundi, vingt-et-un le mardi. Que ces morts soient tous tombés à la gare, je ne puis l'affirmer et les Allemands le nièrent. En tout cas, ils ne donnèrent de solennité qu'à la cérémonie du lundi, bien ordonnée par Hauss, dont c'était l'emploi à Strasbourg. Les employés du chemin de fer, d'une tenue remarquable, y suivaient trois cercueils qui, au dire des Allemands, contenaient les seules victimes de l'aviateur anglais.

Car c'était un Anglais. L'Allemand qui le poursuivit le descendit à Villeret, mais sans dommage autre qu'à son appareil. Ramené à Saint-Quentin sur l'heure, il ne cachait pas sa joie à chaque explosion et essayait de la faire partager aux officiers qui l'accompagnaient en auto. Ce gamin de dix-sept ou dix-huit ans était joli comme une fille. Le lieutenant Heintze, de l'état-major, organisa en son honneur une réception somptueuse chez Madame Marville, boulevard Gambetta – c'était l'usage – puis il fut conduit à la prison. La ville solda l'addition.

PROTESTATION DE MAURICE BICKING.

Dès le soir même de la grosse explosion et avant l'heure du couvre-feu, le colonel von Malzhan et ses gendarmes racolaient sans aménité des passants et les envoyaient « déblayer, » ce qui, d'ailleurs, n'était que théorique. Mais le lendemain, cette « presse » s'exerça en grand, et c'est ainsi que tout un cortège funèbre en haut-de-forme et gants noirs, sortant du cimetière, fut dûment encadré, dirigé vers la gare. C'était la répétition de la brimade du 15 avril 1915. (voir avril 1915 : L'explosion de la gare.) Notre bon ami L e Gentil fut une fois de plus victime de sa légendaire distraction. Il est allé « voir ça » de près, sans remarquer des allées et venues qui auraient dû le mettre en méfiance. À la barrière , le soldat de garde lui fit signe de s'adresser à son sous-officier, un peu plus loin. - Tiens ! On visite, dit Le Gentil. Le sergent lui intima l'ordre de retirer sa jaquette et de se joindre à une équipe qui déplaçait des traverses. Pour comble d'infortune, Le Gentil avait une canne achetée quelques années auparavant à Londres et portant une marque anglaise très apparente. Pris pour un Anglais, il fut copieusement injurié et bousculé. Le soir, courbatu, noirci, rendu, il s'en expliqua devant l'officier de service, qui lui dit : - Soit ! Retournez vous laver. Aujourd'hui, vous n'aurez droit qu'à vingt-quatre sous, tandis que si vous revenez demain matin, on vous donnera deux francs quarante. - Ne comptez pas trop sur moi, dit Le Gentil en s'esquivant.

Mais voici qui est plus sérieux, Maurice Bicking, âgé de 37 ans, avocat à la Cour d'appel de Paris, est légalement domicilié à Saint-Quentin, où son père et son frère possèdent une fabrique importante de toiles d'Alsace. À la mobilisation, il s'était rendu à son lieu d'appel et avait été désigné pour l'armée auxiliaire. Comme tant d'autres, il attendit l'ordre de partir et ce furent les Allemands qui arrivèrent. Lettré, érudit, il passait le temps à lire, à apprendre l'italien et à faire de la reliure.

Je reproduis le mémoire qu'aussitôt rétabli, il remit à M. Vittini à la demande de celui-ci :

Saint-Quentin, le 8 juillet 1916.

Monsieur le sous-préfet.

En réponse à votre demande du 5 juillet, voici quelques explications au sujet des violences et voies de fait dont j'ai été victime de la part des Allemands.

Dimanche dernier, 2 juillet (lendemain du jour où se sont produites à la gare de marchandises les explosions causées par les aviateurs anglais), comme je sonnais, vers 4 heures de l'après-midi, à la porte de Madame veuve Debeauvais, boulevard du Nord, je fus interpellé par un soldat allemand qui, m'ayant aperçu de loin, cinglait vers moi à bicyclette. À quelques mètres de moi, M. Maillard, économe du lycée, et M. Flamant-Horlaville, rentier, accompagné de sa femme, furent également arrêtés. Le soldat nous demanda à tous trois nos cartes d'identité, les mit dans sa poche et nous enjoignit de nous rendre immédiatement au poste de gendarmerie installé rue de Cambrai.

N'ayant pas obtempéré à cet ordre, je fus recherché quelques minutes plus tard chez Madame Debeauvais par un gendarme qui m'emmena au poste. Là, se trouvaient réunis plusieurs promeneurs « ramassés » comme moi et parmi lesquels je reconnus, outre M. Maillard, déjà nommé, M. de la Rousserie (63 ans), conservateur des hypothèques, et M. Chauvac, receveur des finances ! Faisaient également partie de ce groupe M. Raymond, contrôleur des contributions indirectes, M. Sirieix (64 ans), propriétaire, M. Cavagnaro, mercier en gros ; en tout une dizaine de personnes, toutes correctement vêtues.

Un gendarme nous fit prendre aussitôt le chemin de la gare.

En route, je lui exposai, en allemand, qu'il était inutile de m'emmener pour travailler, que je ne fournirais aucun travail et qu'il ferait mieux de me relâcher sur le champ. Il me répondit que sa consigne était de nous conduire à la gare où l'on nous garderait jusqu'à 9 heures du soir (heure allemande), mais qu 'arrivé là, si je préférais rester sans travailler, il ne ferait rien, quant à lui pour m'y contraindre.

Sitôt arrivé sur le lieu des explosions, je demandai à parler à un officier. On me répondit qu'il n'y en avait pas ; et, de ce fait, je n'en aperçus aucun à ce moment sur le chantier où une centaine de civils étaient occupés, sous la surveillance de gendarmes et de soldats armés de triques, au déblaiement des voies couvertes de décombres.

Je réitérai à celui qui nous escortait ma volonté de ne pas participer à ce travail (qui servait essentiellement aux fins de la guerre) et lui demandai à qui je devais m'adresser pour recouvrer ma liberté ; je le priai même de me conduire à la kommandantur. Il s'y refusa, mais me dit que des officiers allaient arriver d'un moment à l'autre, que je pourrais m'expliquer avec eux ; et il me conseilla, en attendant et pour m'éviter toute avanie de la part des autres gendarmes, de faire au moins un simulacre de travail. Fort de cette espèce de promesse, j'ôtai mon veston, à l'instar de mes compagnons de route, et passai quelques temps à errer sur le chantier, affectant, lorsque je me sentais surveillé, de ramasser quelque objet parmi les décombres et le rejetant quelques mètres plus loin, dès que l'attention se détournait de moi. Je pus ainsi, sans travailler et sans être maltraité, attendre l'arrivée des officiers.

Après trois quarts d'heure, j'en aperçus un de loin, et me dirigeai vers lui. C'était un jeune homme, légèrement boiteux et s'aidant d'une canne pour marcher. Il n'attendit pas que je lui eusse adressé la parole et, du plus loin qu'il me vit, me héla et m'invita, par gestes, à entrer dans une équipe qui transportait des poutrelles de fer. Je le priai, en allemand, de me faire relâcher, ma présence sur ce chantier étant inutile, puisque, lui dis-je, « je ne dois pas travailler. » Il faisait semblant de ne pas m'entendre et me fit signe de me baisser comme les autres pour saisir le fer et le charger sur l'épaule. Je me dérobai. Aidé d'un soldat, il essaya de m'y contraindre ; je lui opposai une force d'inertie invincible ; dans la lutte, la manche de ma chemise se déchira à la hauteur de l'épaule ; mais, après quelques tentatives, appuyées de légers coups de canne, il n'insista pas et me laissa m'éloigner.

Plus heureux que moi, MM. Chauvac et de la Rousserie furent relâchés quelques minutes plus tard, l'un à raison de ses fonctions et sur ordre exprès de la kommandantur, l'autre à cause de son âge et après une courte explication.

Quant à moi – estimant, dès lors, avoir régulièrement affirmé auprès de qui de droit ma résolution de ne pas travailler, résigné désormais à toutes les suites d'un refus formel d'obéissance – j'allai remettre mon veston. Les conséquences ne se firent pas longtemps attendre.

À ce moment même, une partie de la corvée, sous la conduite d'un soldat, s'en allait à la soupe. J'assistai à la distribution, faite à quelque distance du chantier, tout près du buffet de la gare. Leurs écuelles de « rata » vidées à la hâte, les hommes s'apprêtaient à retourner au travail, lorsque trois gendarmes apparurent et se mirent à invectiver grossièrement et à molester ces malheureux, sous prétexte qu'ils n'allaient pas assez vite. M'apercevant moi-même à quelques pas de la bande, l'un d'eux s'avança vers moi, l'insulte à la bouche et commença à me bousculer aussi et à me pousser derrière les autres dans la direction du chantier. Je me bornai à opposer la force d'inertie. Parvenus à la hauteur du petit édicule utilitaire qui borde à droite le quai du chemin de fer de Vélu, les travailleurs se dépouillèrent de leurs vestes qu'ils avaient remises pour aller manger et les déposèrent sur une rampe de fer qui se trouvait là. Je ne suivis pas leur exemple. - À quoi bon, dis-je aux trois gendarmes. Je ne dois pas travailler. C'est alors que l'un d'eux se jeta sur moi et de toute sa force me frappa quatre ou cinq fois au visage. Soucieux de conserver à l'incident le caractère de protestation passive que j'avais entendu lui donner, je ne fis aucun geste, même de défense, et me contentai de répliquer à chaque coup que je recevais : Tant que vous voudrez. Devant l'inefficacité de ce premier procédé, le gendarme essaya du plat de son sabre, puis me saisit au collet, me secoua, me jeta par terre et, du talon de sa botte me laboura les reins. Je répétai mon antienne : - Tant que vous voudrez. Ces divers rites accomplis, au milieu d'un concert de cris et de jurons dont la plupart dépassaient mes connaissances de la langue allemande, les trois individus, me considérant comme mûr désormais pour le travail, m'empoignèrent par les épaules, me remirent sur pied et me reconduisirent au chantier à coup de plat de sabre et à coup de poing.

Le bruit de mon arrivée en cet équipage, mes vêtements en désordre, ma face tuméfiée attirèrent l'attention d'un officier que je n'avais pas vu encore et qui, je crois, appartient au personnel de la kommandantur. Il s'approcha en toute hâte et me dit en français, avec une politesse singulière : - Pourquoi, Monsieur, ne voulez-vous pas travailler ? - Je ne le dois pas et je ne le peux pas, répondis-je. Il essaya de grossir la voix et articula assez péniblement : - Si vous ne travaillez pas, vous ferez beaucoup, beaucoup de prison (sic). Nullement effrayé de cette menace qui, je le sentais, n'était pas sincère, je répétai ma phrase : - Je ne dois pas et je ne peux pas travailler. Il devint de plus en plus poli : - Si vous avez une raison, Monsieur, dites-la.Êtes-vous docteur ? Faites-vous partie d'un service ? Je songeai alors à certains tissus pour pansement que mon père avait fournis aux ambulances, et sans vergogne, je répondis : - Précisément, j'appartiens au service sanitaire. Il se déclara satisfait de cette réponse qu'aucune preuve n'étayait et dont le moindre examen aurait révélé l'inanité, et comme le commandant de place, comte de Bernstorff, arrivait à ce moment, il lui expliqua mon cas et je fus officiellement dispensé de travail et invité à m'asseoir hors du chantier, jusqu'au moment où la corvée prendrait fin, c'est à dire jusqu'à 8 heures. Je fus même autorisé à rentrer chez moi sans escorte, tandis que les travailleurs, rangés par quatre, étaient conduits à la kommandantur où l'on devait prendre leurs noms pour les faire retravailler le lendemain et les jours suivants.

Je n'ai apporté quelque détail dans l'exposé d'un incident si mince en lui-même que pour vous permettre, Monsieur le sous-préfet, d'en tirer les enseignements généraux qu'il comporte.

Il prouve d'abord que lorsqu'un civil, emmené contre son gré pour coopérer à un travail d'ordre militaire, refuse d'y prendre part, les gendarmes, voire les officiers allemands ne se font pas faute d'essayer de l'y contraindre, soit physiquement par la violence, soit moralement par l'intimidation (coups de canne, coups de poing et coups de pied, menaces d’emprisonnement.)

Le gouvernement que vous représentez saura en faire état le jour du règlement de comptes, quand l'Allemagne vaincue ne manquera pas de soutenir pour sa défense que le travail fourni par les civils français, dans les territoires occupés, était un travail volontaire.

Mais l'incident prouve, d'autre part, que si le civil, après avoir été brutalisé et menacé, persiste néanmoins dans son refus, l'autorité militaire allemande, ne voulant pas assumer la responsabilité d'une violation officielle du droit de la guerre consacré par la Convention fde La Haye., s 'empresse de relâcher ledit civil, sans prononcer contre lui aucune condamnation.

Je ne veux tirer de cette seconde remarque aucun grief contre personne, ni aggraver le cas de tant de nos compatriotes à qui l'on pourra demander plus tard pourquoi ils ont aidé l'ennemi à terrasser les tranchées, à équarrir les bois, à fabriquer les ronces, à sortir des hangars les avions destinés à détruire les nôtres. Peut-être trouveront-ils une excuse dans leur misère ou dans leur ignorance du droit.

En ce qui me concerne, j'aurais été sans excuse si je n'avais agi comme j'ai fait et n'ai, par conséquent, aucun titre aux éloges que vous avez bien voulu m'adresser.

Veuillez agréer, Monsieur le sous-préfet, l'assurance de ma parfaite considération.

Maurice BICKING

Docteur en Droit

Avocat à la Cour d'appel de Paris.

Politique, ô politique ! Bicking est putôt du clan sous-préfectoral et, traditionnellement à Saint-Quentin, la sous-préfecture et la mairie sont en délicatesse. Et justement, ces temps-ci, à propos du ravitaillement, Vittini a pris sur la mairie quelque avantage. Aussi quand, dans le cabinet du maire, j'exalte la belle conduite de Bicking, cela tombe dans le vide...

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