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Sous la Botte (87)

NOTULES.

Au Café de l'Univers. - De quoi s'abreuvent les consommateurs ? C'est fort simple et c'est hygiénique : café, cacao, quinquina et quelques sirops. L'intendance fournit d'abord la bière, mais les brasseries allemandes crièrent à la concurrence et la bière fut supprimée. Il y avait bien encore quelques alcools réservés aux clients sérieux et aux officiers exigeants. Mais, en mars 1916, les flacons encapuchonnés et étiquetés furent saisis. L'opération s'exécuta sous la surveillance d'un gendarme qui enleva la bouteille de fine champagne dont un gros capitaine se « gargarisait . » L'officier protesta ; le gendarme tint bon : « C'est l'ordre, je l'emporte. » Puis il alla la boire à même dans le corridor. La maison fut retournée, les matelas furent éventrés. Maintenant, avec la pénurie du sucre, le mazagran lui-même va devenir un mythe. Quoiqu'il en soit, l'Univers garde ses habitués ; quelques Allemands y viennent, mais il entre dans les intentions de la kommandantur qu'il y ait un grand café français.

Chalopé et l'impératif catégorique. - Chalopé, revenu de Péronne, où il travaillait civilement sur les routes, était recherché parce qu'il avait présenté à la gendarmerie une carte manifestement truquée. Traqué rue Bénézet, il se glissa dans la cheminée. Trop tard : il avait été vu ! Un patrouillard se posta sur le toit, un autre alluma le feu. Chalopé sortit par le haut, avec la fumée. Il reçut une première tripotée, puis on le conduisit dans une des cellules du fond, à l'Hôtel de Ville, où il en reçut une seconde. Chalopé, dès le lendemain, profita de ce qu'on en-trouvait sa porte pour l'ouvrir tout à fait, bousculer le gardien et passer comme un singe par- dessus la haute grille du petit jardin. Les soldats du poste n'y avaient vu que du feu. Il fut malheureusement rattrapé le lendemain quand, en plein jour, l'imprudent ! Il essayait de sortir de la ville. Il passa, le 12 juin, devant le conseil de guerre et fut salé.

Mais – et c'est ici que l'histoire de Chalopé devient très allemande et totalement incompréhensible aux Français – le lieutenant Bonsmann, de la kommandantur, entendit démontrer, pat l'exemple au poste assemblé, que c'était trop facile de s'évader – à la grille près – et lui aussi enfonça la porte ouverte, bouscula un landsturm et… s'envoya royalement à terre. Il se releva violet et fit conduire en prison…. Le tout petit employé de l'état-civil qui scribouillait dans la pièce de l'étage, juste au dessus de la cellule n° 1, parce que, d'après Fitche, Hegel et Kant, il avait dû voir Chalopé escalader la grille et n'était pas accouru pour le dénoncer aussitôt…, ce qui était un devoir absolu…

Cette scène avait occasionné un rassemblement considérable.

« O s' reindons. » - Gadel, de Bohain, me raconte avec gaîté qu'on a eu à loger des soldats de la 10e division bavaroise, retour de Verdun. Des cyclistes notamment se réunissaient en cachette et apprenaient, des gens du pays, à dire en français : « Ne tirez pas, nous nous rendons ; » en bohainois : «  N'irez pont, o' reindons. » C'est assez drôle.

L'aventure de M. Léon Basquin. - Elle n'a rien de tragique, cette aventure, mais dénonce, une millième fois de plus, l'espionite dont sont atteints les Allemands, du petit au grand. Le 22 juin, M. Léon Basquin passait donc devant la petite, mais élégante maison qu 'a choisie le commandant en chef de l'armée 2, au coin de la rue de Remicourt et des Champs-Elysées. Il dit au domestique gardien de l'immeuble qui a servi chez lui et prenait le frais : « Tu loges toujours le vieux ? » Et il s'arrêta quelques secondes ; puis continua, emboîtant le pas, sans s'en douter, au général lui-même (le vieux) qui remontait comme lui l'avenue de Remicourt, sa promenade habituelle. L'une des deux sentinelles n'hésita pas et en induisit que notre honorable concitoyen méditait de tuer von Below et avait commencé par se renseigner auprès du gardien sur la personnalité de sa victime. Il poussa M. Léon Basquin dans la guérite et se mit devant. Impossible de s'expliquer, l'animal ne comprenait pas un mot de français ! Tout le monde saluait en passant , serrait la main du prisonnier, demandait le motif. On alla même chercher un manteau, car il faisait frisquet. L'Allemand était ahuri, mais ne bougeait non plus qu'un Terme. Enfin, le baron de Frohwein survint. Il avait fait la connaissance de M. Léon Basquin dans la cave de celui-ci, les caves étant son domaine. Il s'informa, s'étonna et essaya de convaincre le factionnaire, tout en le félicitant grandement de son flair et de sa vigilance. Rien n'y fit. L'autre tenait son assassin et n'entendait le lâcher que contre la Croix de fer. Frohwein, assez ennuyé, car enfin il se rendait compte du ridicule de la situation, alla chercher le sergent. On se transporta en corps à l'Hôtel de Ville, au poste, et M. Léon Basquin fut relâché, pour ce motif qu'il était le cousin du « Monsieur qui a logé l'empereur. »

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