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Sous la Botte (86)

DE LA « GAZETTE DES ARDENNES. »

Le premier numéro de la Gazette des Ardennes, imprimé à Rethel où était alors l'empereur allemand, arriva à Saint-Quentin au commencement du mois de novembre 1914. Il y provoqua une certaine curiosité. Dans un article de présentation, insuffisamment écrit, la rédaction développait les raisons, d'ailleurs évidentes, de la publication d'un journal pour servir de trait d'union entre les habitants des pays envahis et leur apporter des nouvelles qui étaient ce dont on manquait le plus. Il y avait moyen de réaliser cette intention sans nuire aux intérêts des Allemands et sans insulter aux sentiments des Français, mais inutile de dire que ce moyen à base de tact, les Allemands ne le trouvèrent pas. Leur « Gazette infâme » (le nom restera) commença d'être et reste une arme de guerre qui frappe à coups redoublés et abrutit littéralement ses lecteurs, surtout depuis que le traître Prévost, au début de 1915, en est devenu le rédacteur en chef. Cette crapule sait faire un journal. Les autres : Gaspari, Teschemacher,et surtout Schnitzer, le gérant-directeur, sont, en français, des ours mal léchés qui dansent la pavane, tandis que Prévost a tout : un style aisé, la connaissance du sujet qu'il traite et des hommes qu'il juge, une dialectique pressante et l'art de tirer des conclusions justes de prémisses erronées.

On reconnaît ceux de nos concitoyens qui font leur pâture de la Gazette : ils vont tête baissée, les bras derrière le dos, ruminant de tristes pensées et quand on essaye de les remonter, ils ont des « car, » des « s, » des « mais » qui vous désarçonnent. Je vous fais un aveu : en vertu du principe : Similia similibus curantur, s'il y a quelqu'un qui doive être vacciné contre les maladies…. Psychiques que peut provoquer la lecture des journaux, c'est bien un journaliste ; et bien ! J'ai cessé, de parti-pris, de lire la Gazette des Ardennes pour ne pas laisser s'ébranler ma foi de charbonnier dans notre France… et j'achète la Gazette de Cologne qui, au moins, est le « franc ennemi. » Je la traduis fort mal, mais M. Armand Seret nous la traduit si bien.

Les débuts de la Gazette ont été modestes : 3 000 numéros dans le premier mois, numéros transmis d'office à l'Hôtel de Ville avec la note, calculée sur le prix de deux, puis trois centimes. À la mairie, on repassa le paquet à des vendeurs de journaux qui étaient dans Le marasme et on leur abandonna deux centimes en leur recommandant de vendre un sou au public.

Le public ne mordit pas d'abord. On acheta un numéro par-ci par-là à la publication des listes de prisonniers, ce ut, il n'y a pas à le nier, le succès. Le prix factuté à la mairie montait toujours ; à la fin elle se débarrassa de ce cauchemar et se contenta, en enrageant, de payer la note. Elle s'en rapporte maintenant à M. Montagne, marchand de journaux, pour se débarrasser du papier, moyennant une remise de deux centimes par exemplaire vendu. Le prix pour le public, avec les suppléments, est vite passé à deux sous et le journal est devenu bi-hebdomadaire (n° 36)., puis tri-hebdomadaire (n° 89)et enfin quadri-hebdomadaire (n° 168. Le 21 juin 1916, date à laquelle je puis consulter un arrêté de compte, la vente imposée à la ville de Saint-Quentin est de 3 700 exemplaires. Elle avait été de 4 500. Le ballot arrive à la direction de l'imprimerie, d'abord confondue avec la kommandantur-campagne au Comptoir d'Escompte puis érigée en service séparé au Crédit du Nord. L'important commandant Momm y trôna d'abord ; il y est remplacé par un M. Wittich, lieutenant et grand imprimeur de son état, personnage très effacé.

La Gazette, elle, a quitté Rethel à partir du numéro 35 ; elle s'en est allé à Charleville, où est le grand État-major allemand. Pierre Dony, dont j'ai retenu et loué la perspicacité, me dit : « On sent, sur certains articles de la Gazette, la griffe impériale et si Guillaume II ne les a pas écrits de sa main, ils proviennent , à n'en pas douter, de son inspiration direct. » Et je crois cette observation très juste.

Bref, du 1er novembre 1914 au 3 juin 1916, les numéros de la Gazette des Ardennes envoyés à Saint-Quentin forment un total , suppléments compris, d'un million (967 440) pour lesquels la Ville a dû verser 48 530 francs 53 centimes. La recette n'ayant été que de 26 688 franc 45, il en résulte que l'obligation imposée à la Ville de vendre la Gazette ses Ardennes constitue jusqu'ici une charge de 21 743 francs 08 centimes.

Voici le tableau de la vente au public par trimestre :

4e trimestre 1914. . . . . . .  3 133 numéros

1er - 1915. . . . . . . . . . . . . 61 590    -

2e - - . . . . . . . . . . . .         187 034    -

3e - - . . . . . . . . . . . .        183 034     -

4e - - . . . . . . . . . . . .        124 903     -

1er - 1916 . . . . . . . . . . . 151 074      -

2e - - . (au 21 juin) . . .    171 288      -

Il est incontestable que la vente maintenant diminue.

La Gazette des Ardennes a-t-elle des correspondants français ? Hélas ! Oui. Pour le plaisir de se lire dans le journal, quelque sot envoie de son village le récit d'un fait-divers ou des réflexions bien senties à la Homais. Des jeunes filles prolongées y déposent des vers. Ce n'est que grotesque, c'est coupable. Et Humbert, cet employé de l'État, qui y touche quatre sous de la ligne et s'y fait le thuriféraire des Allemands, est un criminel. Je rends aux autres le service méprisant d'oublier leurs noms.


 

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