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Sous la Botte (85)

LA BATAILLE EN L'AIR.

 

Tout un vol d'avions est dans notre ciel…. Évidemment, c'est une poursuite. Le canon lance d'abord deux bombes, puis il se tait. En effet, les Allemands sont en nombre et tâchent d'accrocher un monoplan qui fuit vers l'ouest avec des retours offensifs : les mitrailleuses crépitent. Des maisons me cachent le vol des terribles moucherons. Je cours vers les Champs-Élysées pour retrouver le plan de ciel où se livre le combat. Plus rien ! Une jeune fille très pâle est là – Qu'avez-vous vu, en définitive, avec vos yeux de vingt ans ? Lui demandai-je. - Le Français a été touché et a piqué, mais des boches qui, autour de moi, témoignaient de la joie, se sont tus brusquement. Le Français a dû faire payer cher sa défaite. Une heure après, je repasse au même endroit et je vois des autos-camions transportant des débris d'avions allemands tombés à la Croix-de-Fer. La jeune fille, travaillant sur son banc à un ouvrage de broderie, n'a pas quitté la place. Elle se lève et, toute rose, les yeux brillants, me crie : - Monsieur, voici le testament du Français.

LES ANGLAIS DE VILLERET.

Charles Desjardins m'amène à la fin du mois Madame Lelong, de Villeret, qui a obtenu un laissez-passer pour venir chercher à Saint-Quentin 3 000 marks d'une amende qui lui a été infligée pour un honorable « crime » dont le bruit est venu jusqu'ici. Il y faut quelques démarches, car les marks sont rares, mais enfin cela s'arrange.

Et voici l'histoire des Anglais de Villeret :

Le 2 septembre 1914, le sergent Robert Digby et le caporal John Edwards, blessés à Gouy et pansés par le curé du lieu, M. l'abbé Morelle, poussèrent jusqu'à Villeret et demandèrent aux habitants de les cacher. Mais bientôt, Willy X…, surnommé « Papa, » marié et père de trois enfants, Thomas Domec, David Martin, O'Sullivan, Jim X… er Harry May, errant de boqueteau en boqueteau, tombèrent sur leur camarade Digby, qui les installa dans une maison que le propriétaire, M. Florency-Desenne, leur abandonna. C'était une vraie garnison ! M. Lelong, boulanger, l'approvisionna de pain, les gens du village firent le reste. Robert Digby contracta même une liaison galante et eut un enfant… Les Anglais s'ennuyaient et commettaient des imprudences. Ainsi, leur sport favori était d'allumer leur cigarette au cigare des soldats de passage en leur parlant picard. L'affiche condamnant à mort les soldats des armées ennemies de l'Allemagne qui seraient découverts après le 1er mai et à des peines graves ceux qui les auraient recueillis fit réfléchir Jim, O'Sullivan et May, qui dirent à Madame Lelong : - Nous ne voulons pas que le pays subisse des troubles à cause de nous, ni que vous soyez exposés, vous et les autres, qui ont été bons pour nous. Ils partirent, furent pris tout de suite à Malaincourt. Comme ils étaient dans le délai accordé, ils furent considérés comme prisonniers de guerre, John Edwards, très dégourdi, avait préféré filer tout seul – ce qui était le bon sens même – et l'on n'eut plus de ses nouvelles.

M. Lelong fit comprendre aux quatre autres le double et grave danger de la situation. On leur donna des provisions, de l'argent, un guide (le jeune fils de M. Lelong), et bon voyage ! Or, le 28, ils étaient de retour – mais secrètement – après avoir constaté l'impossibilité de franchir la ligne… On se résigna.

Le contrôle des chevaux de la kommandantur du Catelet fut un prétexte à perquisitions et nos Anglais – qui avaient tout le temps d'y échapper – furent pris assez sottement dans le grenier de Desenne. Seul, Robert Digny sauta par une fenêtre et se sauva, mais sur les instances d'un conseiller municipal, il alla se rendre au Catelet quelques jours plus tard.

Les gendarmes vinrent furieusement arrêter M. et Madame Lelong, le maire et quelques habitants. Il était évident qu'à l'instruction un des Anglais mangeait le morceau. Il accusa même M. Lelong d'être l'auteur des faux laissez-passer qu'on avait saisis sur les premiers fugitifs. L'attitude des Lelong fur parfaite : - Oui, dirent-ils en substance, nous avons nourri et soigné des alliés et ce serait à refaire qu'on le referait et si nous avions su que ceux-ci étaient de retour, nous serions allés les prévenir quand la patrouille est arrivée….. - Vous deviez les dénoncer . Que penseriez-vous de vos femmes si elles allaient dénoncer vos soldats à leurs ennemis ? L'officier instructeur répondit sans colère - Cependant, vous n'aviez pas le droit. Mais cette franchise servit aux Lelong, comme on va voir.

La séance du conseil de guerre, le samedi 20 mai, dura cinq heures. L'autorité compétente (le directeur dr étapes) prononça la sentence le 26. Les trois Anglais étaient condamnés à mort ; M. et Madame Lelong à dix ans de travaux forcés et 10 000 marks d'amende chacun ; Camille Marié, faisant fonction de maire, à huit ans et 10 000 marks ; Madame Morelle-Florency, chez qui les Anglais prenaient quelquefois leur repas, à un an de prison et 1 000 marks d'amende. Le garde champêtre était mis hors de cause.

Robert Digby, jugé à part, fut condamné à mort, mais comme il avait avoué être l'auteur des faux laissez-passer saisis sur ses camarades, le juge d'instruction réclama la révision du procès en ce qui concernait les Lelong, qui virent leur peine abaissée à 3 000 marks d'amende : on les savait bons pour cette somme et plus, tandis que toutes les autres peines pécuniaires étaient … théoriques

Les trois Anglais furent avertis, le vendredi 26, à 4 heures et demie du soir, qu'ils seraient exécutés le lendemain. Ils passèrent une nuit effroyable et se répandirent en lamentations et en imprécations. M. le pasteur Cheminé, de Nauroy, et M. l'abbé Morelle (Thomas était catholique) les assistèrent. Puis , subitement, le matin, ils prirent le parti de chanter des chansons écossaises, des cantiques et des parodies d'airs allemands. Ils écrivirent à leurs familles, mais les lettres furent enlevées des mains de MM. Cheminé et Morelle. À 6 heures du matin, on vint chercher Willy, Thomas et David. « Papa » fit mauvais visage à la mort. Alignés dans le fossé de l'ancien château du Catelet, derrière le calvaire, ils furent passés par les armes.

Robert Digby eut le même sort le mardi 30 mai. Il mourut très bravement.

Quant à Madame Morelle-Florency, dont le mari, soldat, est prisonnier, lorsqu'on l'enleva pour la conduire en Allemagne, on lui permit d'embrasser son petit enfant. Elle le cajola et lui sourit. - Tu ne pleures pas, lui dit sa sœur. - Pleurer devant ces gens-là… J'aime mieux être malade de l'effort que je fais pour me retenir.

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