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Sous la Botte (84)

L'APPEL DES CHEVAUX.

Qu'on ait deux jambes, deux ou quatre pattes, on n'échappe pas au dénombrement. À la campagne, la volaille, les cochons « et autre bestiaux, » comme disaient les instructions, étaient recensés périodiquement. En ville, la kommandantur eut assez à faire avec les hommes, mais cependant elle récola deux ou trois fois les chevaux. Aurait-on jamais cru que, le 7 juin 1916, il restait encore six cents chevaux à Saint-Quentin ! Pauvres bêtes, boiteuses, tiqueuses, corneuses, jardonnées, éparvinées, squelettiques et la plupart hors d'âge. Les propriétaires de ces carnes les avaient amenées à leurs gendarmeries respectives où on les avait numérotées au licol. Puis, en route pour les Champs-Élysées ! Un colonel prononce sans appel. Le numéro du cheval et son âge sont clamés à haute voix par un soldat qui tient le bordereau. Un autre présente l'animal et lui fait faire un temps de trot. Le colonel, quand il juge la haridelle inutilisable, dit en français avec un accent bizarre : « On prend pas, »et ces mots sacramentels sont répétés – avec le même accent – par un sous-officier. La bête est remise à son propriétaire. Quand « on prend, » elle passe à gauche contre une forge de campagne où elle reçoit profondément la marque à l'encolure. On prend beaucoup et c'est ainsi que sur les onze chevaux qui restaient à M. Delhaye, cultivateur au faubourg Saint-Jean, sept sont marqués : on ne lui laisse qu'un boiteux, un cornard et deux ancêtres.

J'avais vu plusieurs fois la même opération faite par des officiers de cavalerie français. On est tenté de penser : « Combien les Allemands vont plus vite et font cela plus simplement ! » Apparence ! Ils agissent en maîtres et qui ne doivent à personne la raison de leurs faciles décisions…

Les chevaux « pris » sont envoyés en Allemagne.

ART ET CHARITÉ.

Je vois partir (le 10 juin) des magasins Seret tout un lot de chose hétéroclites emportées par une corvée de travailleurs civils : étagères, tables volantes, groupes en terre cuite, pendules, vases à fleurs, ustensiles de ménage, paravents japonais, vanneries, tableaux de maîtres à 37, 50 francs, sièges de tous styles….. Ces objets, s'ils ont une âme, doivent s'effarer d'être ensemble.

Je m'arrête. M. Armand Seret me dit : - C'est pour le théâtre… une partie des accessoires. Il en va de même à chaque représentation. - Qu'est-ce que ça devient ? Maintenant, on nous les rapporte quelquefois d'ailleurs bons à mettre au feu ; mais à l'époque où l'on croyait n'avoir pas de comptes à rendre, les acteurs et surtout, paraît-il, les actrices chipaient tout cela. Ces « messieurs et dames » se meublaient à nos dépens. L'art a ses exigences !

Si l'art a ses exigences, la charité a ses déceptions.

Mademoiselle Lamouret, qui est la bonté même et qui donne ce qu 'elle peut de vivres, d'argent et de bonnes paroles à tout un peuple d'affamés, reçoit la visite d'une fillette qui lui dit que son père, souffrant de l'estomac, a besoin de lait. Elle offre aussitôt une boîte de lait concentré. - Oh ! Non, pas celui-là, on ne l'aime pas à la maison. Mademoiselle Lamouret, assez scandalisée, ne voulut pas que le trait fût perdu et en fit l'objet d'une petite leçon à quelques-unes de ses protégées réunies. - Concevez-vous cela ? Leur dit-elle. L'une d'elles montra une grande indignation. - C'est pas comme chez nous, Mam'zelle ; nous l'aimons mieux que du miel. Vot'boîte, sitôt qu'elle arrive, o' s' mettons tous autour avec une cuillère et en deux minutes, c'est fini !

LA QUATRIÈME VISITE DE L'EMPEREUR.

Le mercredi soir, 14 juin, M. Camus, tapissier, fut requis avec trois de ses ouvriers d'avoir à décorer aux couleurs allemandes la salle des pas-perdus de la gare et à l'orner de plantes vertes et de branches de sapin. Cela dura toute la nuit, et le jeudi, dans la matinée, un service d'ordre et d'honneur prit possession de la gare et de ses entours.

À une heure moins le quart, un train de luxe venant de la direction du nord s'arrêta à quai. Les grands tapis de la Basilique formaient un chemin de laine rouge jusqu'à la voie n° 3. Le général von Below, commandant de l'armée 2, se détacha du groupe des officiers et alla recevoir l'empereur à sa descente du wagon. Tout ce qui est simple soldat, sous-officier et ouvrier avait été mis sous clef dans le bâtiment du chemin de fer de Guise. M. Camus, seul, fut autorisé par Hauss à rester sur le quai, dans un coin.

Guillaume II serra la main de von Below, salua lestement les autres et traversa la gare d'un pas rapide, entraînant une escorte assez nombreuse. Au lieu de ses impeccables gants , il en avait aux mains de très usagés, en peau de chien. De l'opinion de tous ceux qui le virent et dont il me fut possible de recueillir les impressions, son manque d'entrain, dû probablement à un médiocre état de santé, s'accusa pendant tout le séjour.

Les autos gagnèrent la rue de Lorraine et l'hôtel du commandement. La table pour l'empereur (douze couverts) était dressée dans la salle à manger. Dans le grand salon, une autre table de vingt-deux couverts reçut la suite et les invités de la garnison et des étapes. Entre les deux pièces, sur tout le parquet du petit salon, s'étalait un tapis de fleurs. Guillaume II demanda des nouvelles de « Monsieur Gibert, maire de Saint-Quentin, » et si « les rapports entre les soldats et la population étaient convenables. »

Vers une heure et demie, un camion s'arrêta devant la grand'porte ; on en sortit deux canons en bois montés sur roues en fer plat, plus de nombreux accessoires. Ces engins furent roulés dans le jardin où une démonstration fut faite. Des légendes ont couru là-dessus et des plus bizarres . Puis, une conférence se tint devant une petite table recouverte d'une carte. L'empereur fut photographié et se prêta en souriant à cette formalité.

À 2 heures et demie, il regagna la gare dans le même appareil qu'à l'arrivée et fut conduit jusqu'à son wagon par le général von Below. Serrement de main, salut rapide aux autres, portière fermée et… attente. Le train mit dix minutes à s'ébranler dans la direction du sud.

La note pour la décoration de la gare ne fut présentée à la Ville que quelques jours après l'événement. Il était convenu que celui-ci devait rester secret…

PÉRONNE A TOUCHÉ DU FER.

Une fois par mois – sinon plus – on discute sur ce thème : « Péronne est à feu et à sang. » Et il arrive par le train quelque Péronnais ou Péronnaise qui s'étonne de cette nouvelle qu'il ignore. Mais, cette fois et depuis le dimanche 25, Péronne a touché du fer. Les batteries anglaises de Maricourt arrosent la petite forteresse picarde. Les Anglais ont prévenu, par billets d'avions , que la danse allait commencer ; les Allemands n'y ont pas cru, n'ont pas fait évacuer et ce sont les habitants qui pâtissent. On nous amène des blessés à Saint-Quentin. Un grand garçon orphelin, à qui les hasards de la guerre ont détaillé un obus dans les fesses, me raconte sa malaventure : il tressait des couronnes mortuaires en perles à l'hôpital quand une trentaine de marmites arrivèrent : la première entra à la Caisse d’Épargne. À l'Hôtel-Dieu, placé près de la gare, l'on était tout aussitôt descendu dans les caves. Normand, lui, était resté dans son réduit : un obus vint lui tenir compagnie, éclata et il eut l'incroyable chance de s'en tirer avec six petits éclats quelque part… Dans le lit d'hôpital, à côté du sien, gît une fillette : elle a reçu une balle de shrapnel dans l'aisselle et a perdu beaucoup de sang… Quatre ans et demi ! Quel tribut avait-elle à payer à Moloch ?

Je me rappelle qu 'en janvier 1871, à Noyon, par des nuits glaciales d'une admirable pureté, je me couchais sur la terre durcie pour percevoir les bruits cadencés d'un autre bombardement de Péronne… C'est vraiment trop dans une seule vie…. Que doivent croire nos enfants, à la lecture des dépêches, de l'autre côté de la tranchée ? Saint-Quentin bombardée par les aviateurs, Péronne bombardée par les Anglais, c'est le carnage en perspective, l'affolement, la peur ?…

Pas du tout. C'est à Saint-Lazare, tout au bout de la ville, du côté de l'est, que nous nous posons la question, chez nos amis Blondet qui, sous leurs grands arbres, nous offrent une tasse de thé. La belle Julia Hiolle fait un énorme bouquet d'œillets, de roses, de pois-de-senteur, de digitales et de reines-des-près que nous rapporterons tout à l'heure pour fleurir la véranda. Des lapins blancs broutent à nos pieds. Calme, repos, poésie…. Ce grondement monotone, n'est-ce pas celui de la mer prochaine ! Non, c'est la guerre !

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