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Sous la Botte (83)

J U I N 1 9 1 6


 

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LE TEMPS, L'APPÉTIT, L'ESPRIT.

Ce mois de juin est aigre, mouillé, anachronique. Vers le 11, on rallume son feu. Les 18 et 19, on surprend sur les toits, en se levant tôt, une petite gelée blanche. Les soirs sont plus que frais. Saint-Médard (8 juin) abuse de son pouvoir et le temps va d'averses en coups de vent, le tout à la glace. Il en est qui se consolent en pensant que la récolte, sur laquelle tant comptent les Allemands, sera mauvaise…

Le ravitaillement reste difficile. Les environs sont pleins de troupes pillardes et esquintées. On y envoie les gendarmes pour mettre le holà ; alors les ravitailleurs, ayant libre pratique, en profitent pour passer en fraude quelques denrées : du beurre, acheté 2 marks au Nouvion, est vendu 5 francs 25 dans la rue, mais sous le manteau ; un lapin vaut 10 francs, une poule 12 ou 13. Notre fidèle Octave vient de nous rapporter quatre salades, outrageusement vertes, pour seize sous. Au mois de juin ! Une vingtaine de femmes paient en complaisance une sorte de laisser-passer permanent et introduisent en ville ce qu'elles veulent ou peuvent. Et les soldats eux-même, quand ils franchissent les barrières, rentrent les poches bourrées et ravitaillent….. La discipline se déraidit et les revenants de Verdun en prennent à l'aise avec elle : « Il y a quelque chose de pourri….. », comme dit Hamlet, dans l'armée allemande. Verdun sera son tombeau, pénétrante pensée, forte parole qui me réconfortera jusqu'à la fin.

Bref, le 22 juin, à midi, nous recevons à déjeuner Charles Desjardins, qui est notre convive du jeudi, et M. Blondet. Ces messieurs ont apporté leur pain. Le menu va démontrer qu'on peut vivre de privations. Ma femme a combiné adroitement les ravitaillements récents et anciens, et voici ce qu 'elle offre à ses hôtes :

Radis Beurre

Aiglefin dessalé à l'Huile et aux fines herbes

Bifteck aux pommes nouvelles

Gâteau de Riz

Tarte aux cerises (Les tout derniers petits fours de chez Henry)

Vin blanc (La dernière bouteille)

Bière de Ménage

Café

Tout cela bien présenté pour que la sauce fasse manger le poisson. Les succès russes et le canon anglais de la Somme pigmentent la conversation. Nous nous amusons beaucoup de cette phrase d'un communiqué : « Les Russes on été repoussés, car il y avait des Allemands. » On n'est pas plus insolent pour ses alliés, ces pauvres autrichiens. Blondet nous répète le compliment mérité qu'il a décoché aux délégués américains : « Ce qui fait votre éloge, ce qui vous vaudra une reconnaissance dont vous paraissez parfois douter, c'est la comparaison entre notre ordinaire et celui des Allemands. La plupart du temps, ils sont nourris comme des porcs ; nous le somme grâce à vous, comme des hommes... » Ce modeste déjeuner en est la démonstration.

Et les nouvelles ne sont pas désespérantes. La dépêche anglaise du 26 juin ne laisse aucun doute et nous connaissons la véracité des communications anglaises. La voici : « Nous avons exécuté cette dernière nuit un certain nombre d'entreprises victorieuses sur différents points du front. Les lignes ennemies ont été percées à dix places différentes. Nos troupes ont occasionné à l'ennemi des pertes considérables et ont fait des prisonniers….., une vive activité d'artillerie s'est manifestée des deux côtés, etc... »

Ces choses ne s'improvisent pas. Donc, une grande offensive est en préparation. Les Allemands la pressentent . Lindequist, le « général infirmier, » comme on l'appelle, a fait une conférence pour indiquer les mesures à prendre en cas d'évacuation précipitée de la ville et il a demandé cent infirmières de bonne volonté pour soigner les blessés qu'on y abandonnerait. Pure précaution, mais aucun Allemand n'aurait envisagé cela il y a six mois.

En attendant, que de blessés ! Certains jours, vingt-cinq automobiles et plus, traînant chacune cinq roulottes, attendent leur contingent de chair meurtrie. On va voir, d'assez loin, tous ces malheureux : ils sont la preuve saignante de l'activité qu'on met à tâcher de nous délivrer. Un dimanche, il en débarque sept cents qui peuvent marcher. Troupeau calamiteux !

La nuit, c'est un passage continu de troupes et de camions chargés et surchargés de munitions. J'entends à la cantonnade la voix énergique, saccadée, d'un capitaine encourageant, dans l'ombre, ses soldats au sacrifice. Ils répondent par deux hoch ! Et des autos les entraînent vers la mort à « vitesse de guerre... »

Puis le canon et encore le canon . Canonnade de millionnaires : ce sont les Anglais qui tirent, paraît-il. On se lève, on se couche au canon. On accomplit ces actes au glas journalier qui sonne sans arrêt à quelques lieues. La vie est transposée : elle n'est plus dans le plan normal, mais c'est la vie tout de même et l'accoutumance de deux ans bientôt de menaces mortelles en apaise l'épouvante et en dissipe même l'inquiétude.

COMBAT NAVAL.

Le 2 juin, à la relève de la garde, avant le concert, le comte de Bernstorff, sortant de la kommandantur, un papier à la main, lit une dépêche relative à un succès que la flotte allemande aurait remporté sur l'anglaise, le 31 mai au soir, à l'ouest du Jutland. Le premier hourra, laissé à l'initiative de chacun, rate. Le comte de Bernstorff bat la mesure et commande le mouvement : c'est mieux. Les officiers restent froids : ni expansion, ni enthousiasme. Pour eux comme pour nous, le poids est trop lourd… Mais qu'est ce que cela veut dire ? La grande affiche manuscrite clouée sur la guérite de la kommandantur, le lendemain matin, le commandant l'arrache de ses propres mains… ! La carcasse d'un immense transparent dont on avait réquisitionné le calicot et commencé de rédiger l'inscription glorieuse, reste là, par terre, comme un navire échoué...

Étant donné le fanatisme de Guillaume II pour sa marine, une victoire navale, même très disputée, devrait être pour lui un triomphe personnel dont l'éclat illuminerait le monde….. Rien ? Donc, c'est la déception, le demi-échec. À mon estime chaque bateau allemand valait notoirement mieux, équipage compris, que chaque bateau anglais du même rang. Mais les Anglais en ont tant que la discussion prolongée avec eux n'est pas possible. Et puis, ils possèdent de race un « esprit marin » plus solidement ancré que chez les Allemands et, quoi qu'il arrive, ils tiendront mieux.

Les dépêches, pour nuageuses qu'elles soient, confirment assez exactement mes déductions : le même tonnage a été envoyé par le fond, mais ce qui est une piqûre pour l'Angleterre est une amputation pour l'Allemagne.

LA VISITE Å REMAUCOURT.

Les Desjardins ont décidément la spécialité de loger des Hurons. J'ai rapporté leur conversation avec un colonel prenant congé. (Voir août 1915 : Quelles drôles de façons!) Un autre colonel arrivant fut tout aussi stupéfiant que son collègue partant, mais je passe, car ce serait la répétition d'une scène déjà dite. Cependant j'insiste sur un troisième dont à notre grande joie Madame Desjardins nous récite et mime l'entretien. Il s'agit d'un hobereau, grand propriétaire prussien, chargé d'un important service agricole, habillé de gris, bien entendu, avec des molletières jaunes et des éperons. Madame Desjardins s'en était donc allée, pour la première fois depuis la guerre, à son château de Remaucourt, près de Saint-Quentin, afin d'y rechercher quelque papier.

Voici la scène :

- Entrez, Madame, vous pouvez. Madame Desjardins entre chez elle. - Voici le salon, il est bien tenu. Vous pouvez vous asseoir. Madame Desjardins s'assied. - Voulez-vous prendre un verre de vin ? - Merci ; je ne bois jamais de vin. - Vous êtes peut-être malade ; voulez-vous de l'eau de Vichy ? Madame Desjardins décline l'offre. - Et M. Desjardins ? Il n'est pas venu avec vous ? - Il est souffrant. J'irai le voir. Vous êtes très riche ? Madame Desjardins fait un geste évasif. - Très ! Je me suis renseigné. Habitez-vous un château à Saint-Quentin ? - Une modeste maison de famille. - J'irai. À Paris, habitez-vous un château ? - Non, un appartement dans une maison bourgeoise. - Vous avez deux gendres. Que font-ils ? - Rien. - C'est curieux ! Il y a beaucoup de français qui ne font rien.

- Ici une pause.

- Vous avez une fille qui a épousé un comte. Elles sont jolies, vos filles. Voulez-vous me montrer leur portrait ? Je n'ai pas leur photographie ici. - Elles habitent Paris : vous aussi en hiver. C'est une jolie ville. - Mon Dieu ! Monsieur, on dit que c'est la plus belle ville du monde. - Oui, on le dit. Il y a de grandes couturières. Un petit lieutenant qui, perché sur le bord d'une chaise, assiste à l'entretien susurre : « Mademoiselle Paquin ! » - Madame Paquin n'est pas seule, Monsieur : Doucet, Worth et cent autres. - Il y a aussi de très belles femmes à Saint-Quentin. - Je crois que si vous voyez les Parisiennes, vous les trouveriez mieux encore . - Donnez-moi votre adresse à Paris. Madame Desjardins ( pour avoir le plaisir de le mettre à la porte plus tard) : 62, rue Moromesnil. - J'irai vous voir après la guerre. Puis, il faut faire le tour de la maison. Le capitaine montre à Madame Desjardins sa propre chambre qu'il occupe et lui fait remarquer que l'armoire est bien rangée ; il y a mis ses uniformes et son linge. Quant au reste, tout est balayé à la grosse et pas trop sale pour quelqu'un qui n'y regarde pas de trop près. Madame Desjardins prétexte une visite dans la ville pour s'échapper. Elle jure qu'on l'y reprendra plus.

Évidemment, cela ne prouve pas qu'il faille pendre tous les prussiens, mais vous imaginez-vous un gentilhomme bas-breton aussi naïvement stupide en présence d'une dame poméranienne ?

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