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Sous la Botte (81)

PIERRE BASQUIN, TRAVAILLEUR CIVIL.

J'insiste sur le fait des travailleurs civils, puisqu'il est le trait principal de la « manière allemande » en temps d'occupation. La leçon peut servir.

Le 2 mai, Pierre Basquin, un garçon de dix-neuf ans, solide et intelligent, qui prenait les pires choses du bon côté, avait reçu l'ordre de la kommandantur, avec cent quatorze autres, de se présenter à la Bourse du commerce pour y être examiné et, une fois reconnu bon, envoyé « en chantier . »

- Tiens ! Un beau monsieur, s'écria le sous-officier en le voyant. Bon pour le service ! Ce fut tout l'examen. Convoqués à 6 heures du matin (soit 4 heures au soleil), ces jeunes gens attendirent longtemps le train qui les mena à Essigny-le-Petit, à quelques kilomètres, et là…, je passe la plume à Pierre Basquin :

- Le caporal nous avait bien dit – et on l'avait répété à nos familles et à la municipalité – que nous aurions à faire « de légers travaux de culture. » En réalité, il s'agissait de mettre en état un champ d'aviation de dix-huit hectares situé juste derrière la sucrerie de Courcelles. Il y avait là quinze avions dans trois hangars, un quai d'embarquement et trois voies de chemin de fer. Les observateurs – officiers ayant grade de lieutenant – et les pilotes – sorte d'adjudants – étaient, en général, bien élevés et se montraient coulants : Ils nous laissaient repartir le soir avec d'énormes sacs de pommes de terre. Nos travaux consistèrent à faire des abris de mitrailleurs d'où les observateurs tiraient sur des cibles blindées à 250 mètres. Le blindage était constitué par les cuves de la sucrerie découpées à l'autogène. Puis on creusait des trous d'approvisionnement, on traçait des chemins. En réalité, on faisait très peu de chose, imitant en cela les soldats qui, eux, ne faisaient rien du tout. Quant à moi, promu interprète, je ne succombais pas sous la besogne….. Notre seule distraction était de voir « casser du bois, » et c'est assez fréquent. Il n'y eut qu'un atterrissage qui nécessita une civière. Nous apportions nos vivre de Saint-Quentin. Les Allemands nous disaient, les bons apôtres : « C'est par humanité que nous vous faisons travailler. Vous gagnez 2 francs 50 par jour : de cette façon, vous pouvez vous nourrir. » Oui, mais jamais la ville de Saint-Quentin, qui ne profitait pas des « petits travaux agricoles » que nous étions censés exécuter, ne consentit à nous entretenir et elle eut bien raison ! Cependant, cela allait s'arranger, quand, le 11 mai, on commença à tout démonter et emballer. Le lendemain, les quinze appareils étaient en gare et les officiers, enfermés dans des autos de luxe, attendaient le départ sur des trucks. Ils nous dirent : « Nous allons à Verdun. » Alors, c'est avec conviction que nous leur dîmes adieu. Je fus renvoyé ce jour-là même, ainsi que quelques autres, mais il en resta pour qui la ville avança enfin des salaires que l'autorité allemande promit de rembourser…

- Et au point de vue moral ?

- Mon équipe état médiocrement composé. Celle de M. Chevrolat, où abondaient les gens à brassards, valait mieux. Mais j'ai entendu là de très jeunes gens tenir des conversations affligeantes. Quelle éducation, ou plutôt quelle absence d'éducation ! Cependant, devant les Allemands, on se tenait.

LES NOUVEAUX PROPOS DE VON OHR.

Le lieutenant von Ohr, le fils de cet officier allemand qui avait cantonné à Saint-Quentin en 1871, cantonné lui-même à Holnon avec ses dragons, est revenu voir les anciens hôtes de son père après plusieurs mois d'absence. (Voir novembre 1915 : Les propos de von Ohr).

- Je suis allé un peu partout depuis six mois, dit-il à André Venière, et j'ai passé trois semaines devant Verdun. C'est le taux. On n'y peut tenir davantage et c'est la raison de tous ces mouvements de troupe que vous voyez à Saint-Quentin et aux alentours. Toute l'armée française est à Verdun et toute l'armée allemande y passe. C'est le champ-clos où se terminera la guerre. La bataille y est infernale. J'ai vu des fronts avec un canon tous les cinq mètres, tirant jour et nuit. En face, c'était la même chose. Les prisonniers que nous faisons lâchent leur coup de fusil, même quand ils se sentent bien pris, et il faut du sang-froid à nos soldats pour ne pas les massacrer. Vous n'auriez peut-être pas la même patience. Vos officiers sont héroïques : ils restent les derniers partout et il faut les chasser des tranchées ou des blockhaus avec des jets enflammés qu'on lance à la seringue, c'est à dire à quelques pas….. À part cela, on a de l'estime et, à l'occasion, de la cordialité entre soldats et même entre officiers ennemis. Un de mes camarades a été invité à dîner dans la tranchée d'un lieutenant-colonel français. Il n'y a que nous, Allemands et Français, qui comptions. - Prendrez-vous Verdun ? - Je ne le crois pas et on ne le croit pas. Le but de nos attaques paraît être d'user l'armée française, qui avait là cinquante-et-une divisions quand j'y étais . Tout y passera. - Et vous ? L'usure est réciproque et certainement plus rapide du côté de l'assaillant….

Un silence.

- Vos soldats faits prisonniers, reprit von Ohr, en ont assez. Disent-ils, mais ils ne sont pas démoralisés et restent plein d'espoir dans le succès de la guerre. - Vous aussi sans doute. Ce n'est pas fini ! - Oh non ! Personne ne peut savoir quand ce sera fini. Et tout cela de la faute de l'Angleterre. - L'Angleterre, elle, ne s'use ni sur terre, ni sur mer. - L'Angleterre ? Conclut von Ohr en riant de son mot, elle tiendra jusqu'au dernier soldat … français, et quand elle sera maîtresse de la situation – et c'est possible – elle dictera ses conditions… à vous comme à nous.

M. Venière, qui venait d'être témoin d'un acte de brutalité dans la rue, dit à von Ohr : - Comment se fait-il que vos gendarmes soient de pareilles brutes ? J'ai vu des scènes révoltantes, même pour un tempérament allemand. Et vous devez savoir qu'avec les Français, il y a la manière… - Cela n'a rien d'étonnant, répond tranquillement le jeune officier : le gendarme, c'est le rebut de l'armée. - Comment cela ? En France, au contraire, pour entrer dans la gendarmerie, il faut des notes exceptionnelles. - Pas chez nous. Ainsi, j'avais, ces temps derniers, dans mon escadron, un sous-officier dont je ne pouvais rien faire tant il était bête et brutal. J'ai réussi à m'en débarasser au profit de la gendarmerie. C'est comme cela. (Voir avril 1916 : Sur la gendarmerie allemande.)

Une autre fois, l'on revient à Verdun – qui domine tout. - L'empereur est à Verdun ? Demande Adrien Venière. - Non, répond von Ohr, Sa Majesté est à Mézières. Elle nous a passés en revue, nous, les officiers, nous a serré la main et a eu un mot aimable pour chacun. Vous savez que l'empereur est un charmeur. - On le dit, mais on est plus réservé sur le compte de son fils. - Oh ! Le prince héritier n'a pas la vaste intelligence, ni les dons extérieurs de son père, mais il est plus populaire que lui. - Pas possible ? - Si, l'empereur a le visage énergique, la parole énergique, mais il n'a pas le cœur énergique. C'est un sentimental. On avait tout préparé pour ravager l'Angleterre : il s'y est opposé sous le prétexte que c'est le pays de sa mère. Le prince héritier n'a pas cette sensibilité. Il ne voit que l'intérêt de l'Allemagne qui, en ce moment, prime tout. De là, une désaffection très visible en Allemagne, où je viens d'aller passer un mois, pour l'empereur et, au contraire, une énorme popularité en faveur de son fils.

Et von Ohr de répéter que la bataille de Verdun est loin d'être finie et qu'on ne peut prévoir ni l'issue, ni le terme de cette guerre infernale.

 


 

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