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Sous la Botte (80)

LA COLLECTION FAVRESSE.

C'est une histoire joyeuse. La duchesse de Saxe-Meiningen, enchantée d'exercer la régence, maintient de tout son pouvoir le duc, son époux, sur le front – ce qui est une manière de parler. Il y va du prestige de la dynastie !

Le duc s'ennuie princièrement à Bellevue et fait des bêtises. (Voir mars 1916 : Saxe-Meiningen. - Notules.) Voici la dernière : M. Laporte, mort aujourd'hui, fut un avocat saint-quentinois et un homme fin et distingué, mais collectionneur, ce que lui permettait sa belle fortune. Comme beaucoup de ses pareils, il se faisait d'extraordinaires illusions et, au surplus, dans les derniers temps de sa vie, il était entre les mains d'un marchand d'Amsterdam connu pour l'habilité de ses truquages et l'audace de ses états-civils.

Donc dans la collection Laporte, pour quelques bons morceaux, il y en avait vraiment trop de douteux. Tout naturellement, elle s'enorgueillissait d'un Rembrandt, l'inévitable Saskia. L'art du dix-huitième siècle, dont j'ai quelques lumières, y était représenté par des barbouillages d'élèves et des copies au-dessous du médiocre, le tout orné de noms illustres : Pater, Lancret, Boucher, etc.

M. Laporte mourut et son fils chercha aussitôt à « laver la galerie. » Il préférait une auto à un Giotto. L'honorable M. Favresse, possesseur d'un garage important, fournit le véhicule et acheta la collection à tout hasard… pour faire une affaire. Un amateur noyonnais qu'il connaissait et qui s'y connaissait lui avait dit : « Rien qu'avec les primitifs, vous vous en tirerez ; pour le reste, vous vous débrouillerez . » Et il est de fait que deux ou trois primitifs, de petits formats, avaient presque tout payé, de sorte que M. Favresse posa ce principe – un peu trop absolu – que plus un tableau est petit, plus il se vend cher. Inutile de dire qu'ausstôt la ville occupée, le garage Favresse fut vidé jusqu'au dernier boulons et même l'intendance parla d'y ouvrir une « épicerie de campagne. » M. Favresse, très avisé, s'apercevant que les Allemands bibelotaient beaucoup, y installa somptueusement i ce qui restait de la collection Laporte : un vrai musée ! Ce truc innocent lui réussit au-delà de tout espoir : l'épicerie fut installée ailleurs et pour la suite je lui laisse la parole et on peut l'en croire, car il est fort honnête homme :

- M. Monsieur le capitaine Greyer, attaché à la personne du prince de Saxe-Meiningen, se présenta chez moi comme grand collectionneur, raisonna de haut des maîtres et acquit incontinent quatre toiles qu'il me dit qu'il payerait plus tard, et enfin m'annonça la visite de quelqu'un susceptible de tout acheter en bloc. Et, en effet, il revint avec deux vieux messieux : l'un, dont le nom ne fut jamais prononcé devant moi, était le duc de Saxe ; l'autre son chambellan, le baron de Brandestein. Le duc s'en alla au bout de dix minutes, mais les autres firent défiler sous leurs yeux, par mon magasinier, la collection tout entière. Ils arrêtèrent leur choix sur cent seize toiles et quarante gravures, dont je demandai 97 000 francs. Le baron me répondit : Non, 70 000 francs. Pas un sou de plus. L'affait=re traina huit jours et fut enfin conclue à 83 000 francs. Comme il y avait défense récente aux Allemands d'acheter des objets d'art en France, le baron spécifia que la convention ne serait définitive qu'après l'assentiment du général directeur des étapes. L'autorisation fut donnée, puisque je reçus l'ordre d'emballer et d'expédier, partie à Berlin, partie à Meiningen. Brandestein alla rejoindre les tableaux et me remit 79 000 francs d'acompte en billets de ville à cause de l'affiche interdisant aux Allemands de payer quoi que ce soit en marks. Quant au capitaine Greyer, il me rapporta ses tableaux , dont je comptais bien ne jamais lui réclamer le prix : il était, m'expliqua-t-il, par suite d'une mauvaise chance, complètement démuni de fonds pour l'instant...Cela m'inquiéta un peu. Après un mois d'attente, je réclamai timidement les 4 000 francs restant dus ; en réponse, je reçus l'ordre d'avoir à me présenter aux étapes. Je m'y trouvai en présence de l'Excellence von Nieber, de de Brandenstein, personnage muet et penaud, et de Bernstorff, le commandant de ville. Nieber m'enjoignit d'avoir à reprendre tous les tableaux sous prétexte qu'ils n'avaient pas la valeur indiquée, sinon c'était le conseil de guerre. Je voulus m'expliquer. - Tisez-vous, me dit-il. Je pus cependant lui démontrer que je n'étais pas ce qu'il croyait et, catalogue et contrat d'assurance en main, lui prouver que l'affaire avait été honnêtement traitée. - Je ne vous prends pas pour un voleur, dit von Nieber, mais il n'y a pas à discuter : remettez l'argent, avant 5 heures, au maire, que je nomme séquestre. Je m'executai et, quelque temps après, m'arrivèrent mes tableaux avec invitation à solder les différentes factures concernant l'emballage, le port d'aller, le déballage, le remballage, le port de retour et le camionnage, ci : 652 marks. Greyer fut envoyé sur le front.

On eut quelques détails.

Il paraît que, recevant le lot à Meiningen, la duchesse avait poussé des cris d'horreur et réclamé des experts. Ce qu'il Y a de tout à fait drôle, c'est que l'expert qui vint à Meiningen, « un des plus célèbres pinacologues de l'Allemagne , » déclara que ces œuvres d'art enrichiraient incomparablement la galerie de la résidence, Elisabethburg, et qu'on les avait eues pour rien. Mais la duchesse tint bon et, à Berlin, d'autres experts prononcèrent un verdict accablant : « ce sont des croûtes ! »

M. Favresse avait reçu de grands compliments de son marché, et les plus sincères venaient des connaisseurs saint-quentinois, heureux d'être débarrassés de ce cauchemar à l'huile. Le sous-préfet Vittini lui dit : - Malgré la loi qui punit tout commerce avec l'ennemi, je demanderai pour vous les palmes académiques. Vous les avez bien méritées : c'est une action d'éclat.

Excellent Favresse, votre boutonnière restera vierge !

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