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Sous la Botte (79)

M A I 1 9 1 6

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DE L'ÉTAT DES ESPRITS.

Du milieu d'avril à la fin de mai, notre moral fléchit, avec quelques ressauts cependant. Celui des Allemands me semble suivre une courbe parallèle, voire plus descendante. Au 15 avril, on ne se serait presque plus en guerre : ni canonnade, ni avions, peu de soldats dans les rues. Où est-on ? Que fait-on ? Qu'attend-on ? Notre situation est absurde. De plus, Saint-Quentin finit de vivre sur sa propre substance. Les apports de la campagne sont définitivement interdits. C'est un problème que de se nourrir. Il est vrai que ce souci en chasse d'autres ! La faim, mauvaise conseillère,inspire des paroles amères contre le commandement français : « Il n'y a que de la résistance là où il faudrait de l'attaque, etc. » On ne se dit pas qu'un chef prudent ne peut compromettre son plan parce que nous manquons de haricots. L'attente des privations réelles rend injuste et agressif. C'est un mauvais moment.

Mais voilà que, le 1er mai, la canonnade, de nuit surtout, prend une effrayante intensité. M. Roger (du Buisson) m'avait dit la veille : Nous sommes bien découragés à la campagne : on entend même plus le canon, et c'est ce qui nous remonte! M. Roger doit être remonté, à l'exposition, les huis craquent et les vitres, à l'exposition du midi, vibrent. Des averses subites tombent, mêlées de grêle, accompagnés de tonnerre et que le baromètre ne fait pas prévoir.

On ne sait rien…, rien…, rien, et l'on trouve que c'est long…, long…, long.

Le foin manque dans trop de râteliers. Tous les potins, pourvu qu'ils soient malveillants, son accueillis, colportés et enflés à chaque bouche. Les queues des Halles ont été – s'il est permis de se servir de cette image – comme le serpent de la calomnie. Colères et sifflements. Contre quoi ?….. Contre qui ? ….. Même les gens de bonne condition laissent leurs nerfs prendre le dessus et font face de carême à la dépêche du soir, toujours excessive et que confirme bien rarement celle du lendemain. Les grandes victoires navales et les prises de forts annoncés le lundi, à 6 heures, deviennent, le mardi, à 11 heures du matin, des rencontres douteuses et la conquête précaire de trois moellons. Mais l'effet déprimant a été produit.

Si en août 1914, Cassandre, « descendue des cieux, » nous avait dit : « Mesdames et Messieurs, vous serez encore sous la botte au joli mois de mai 1916, » quelle explosion : « Il y a bel âge qu'on serait mort de faim ! Il y aura des révoltes populaires ! On n'aura plus rien à se mettre sur le dos ! Etc. » Eh bien ! L'on vit. Personne n'est absolument sans ressources ni provende. Beaucoup de misérables, forcés de borner leurs envies, sont dans une prospérité relative. Chacun s'est adapté à la situation et tâche à en tirer le meilleur parti personnel possible. Et puis, nous ne sommes pas au fond de la boîte de Pandore : l'Espérance y gît encore, mais sous combien de feuilles d'éphémérides ? Dieu seul le sait !.

Il y a, il y a eu plus malheureux que nous. Le 6 juin pénètre dans l'imprimerie un soldat de passage, d'une division de la Garde. Il demande, pour son lieutenant, qu'il paraît avoir en haute estime, un échantillon des Bons de guerre. Il s'exprime bien en français, mais avec un accent alsacien prononcé ; il parle, il parle sans que je l'y invite – pour se dégonfler un peu : - Je suis herboriste à M….., me dit-i, et mes parents avaient conservé des sentiments français. Les Allemands (il ne dit pas nous) l'ont emporté dans cette guerre grâce à leur admirable organisation qui leur tient lieu de tout. Je n'aperçois qu'un point noir : le ravitaillement….. J'ai fait toute la campagne. J'ai vu beaucoup d'exécutions de civils en Belgique, à Charleroi et aux environs notamment, sous le prétexte qu'on avait tiré sur nous. Or, CE N'EST PAS VRAI. Et pourtant des soldats entraient dans les maisons sur l'ordre des officiers et en ramenaient cinq ou six personnes qu'on fusillait…. Ici, à Saint-Quentin, vous êtes relativement tranquille. À Lille, on prend femmes, jeunes filles, gens âgés, et, quelle que soit leur condition, on les envoie travailler aux champs. C'est de la barbarie. Beaucoup de nos officiers blâmes ces manières de faire…

Je le laisse aller sans riposter. Il en a gros sur le cœur et la peinture qu'il me fait de la vie extérieure dans son bourg d'Alsace n'a rien d'engageant ; mais il subit le prestige de la force : Nescis quanta dulcis sit libertas, lui eût dit Cicéron . Moi, je ne lui dis rien.

Mai nous vaut de beaux dimanches. On s'aère ; toute la population est dehors. L'attitude des Allemands étonne et nous incite à une certaine pitié méprisante. Ils sont sales, vieux, hirsutes et humbles. C'est fini : on les regarde sans haine, étant fait à leur « manière » et devinant ce qu'ils pensent. Rien de plus : le fossé reste aussi large… Dans cette garnison hétéroclite de Saint-Quentin, ramassée un peu partout, l'étape arrive encore à lever quelques bataillons pour l'avant. Les crosses des fusils sont en noyer frais et l'on a pris leurs armes blanches à tous les fonctionnaires pour en orner ces déchets. C'est l'usure : on voit la corde.

Cependant….., cependant, je regarde passer, une nuit, sur ma petite place, derrière mes rideaux, deux régiments d'artillerie. Chaque batterie, organisme rigide et mouvant, exactement semblable à celui qui le précède et à celui qui le suit, défile sous l'œil tendu du plus ancien sous-officier. Quel dressage !


 

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