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Sous la Botte (78)

LES HABITANTS DE SAINT-QUENTIN.

La Gazette de l'Armée, qui s'imprime aux étapes, publie, daté du 27 avril, un numéro spécial illustré entièrement consacré à la ville de Saint-Quentin. Une longue et fastidieuse étude sur le pastelliste Maurice-Quentin De La Tour en est le plat de résistance. Puis dissertation sur la Basilique, l'Hôtel de Ville et le reste.

Il n'y a à retenir pour nous que l'appréciation sur «  les habitants de Saint-Quentin. » Cela commence par une citation d'une lettre de Bismarck, alors ministre de Prusse à Paris, écrite en 1862 d'une ville de province française où il n'avait pas trouvé toutes les commodités désirables et dont les habitants se permettaient de différer des Poméraniens. Il généralise alors sans philosophie et proclame avec sévérité des truismes stupides. Mais l'écrivain de la Gazette de l'Armée plaide moins coupable pour Saint-Quentin :

Bismark a puisé ses impressions dans une partie de la France plus au sud. Il me semble que la population des villes, dans les territoires occupés par nous, mériterait un jugement un peu plus favorable. Comme partout, dans les villes qui ont pris un grand essor industriel, les vieux bourgeois se plaignent que les mœurs et mes convenances en aient souffert. Mais que serait Saint-Quentin sans cette nouvelle activité de l'industrie ? Le foyer de quelques beaux souvenirs qui, pareils à de petites fleurs. Sortiraient du pavé délaissé des rues désertes. C'est à cette industrie que les Saint-Quentinois doivent de pouvoir être fiers de l'importance et de l'animation fe leur vie publique, qui serait bien digne d'un examen spécial. À cette fierté vient se joindre, chez beaucoup d'habitants, un vif sentiment de l'importance du passé de la ville. Saint-Quentin a sa Société académique qui a publié, il y a un certain nombre d'années, le célèbre Livre rouge des archives de la ville, monument superbe du passé politique de cette cité. On trouve ce livre dans la bibliothèque de beaucoup de maisons bourgeoises, ce qui , d'ailleurs, n'empêche pas de soupçonner que les Français sont de grands acheteurs, mais de mauvais liseurs de livres.

Maintenant, pendant l'occupation, les habitants de la ville semblent montrer un double visage : l'un mélancolique, l'autre avec quelques oscillations, toujours et tout à fait confiant. Le premier à l'égard des Allemands ; le deuxième lorsqu'ils sont entre eux. Est-il une conversation que l'on entende plus souvent que celle-ci : Le Français (souvent une Française) : « Ah ! Monsieur, quel malheur, la guerre ! » - L'Allemand (de bonne foi et avec émotion) : « Oui, Madame, c'est un malheur ! » Si, dans les attendrissements, ils ne tombent pas dans les bras l'un de l'autre, c'est tout juste ! Pourquoi l'Allemand ne prend-on pas tout bonnement son interlocuteur par le nez, en lui disant : « Tu l'as voulu, Georges Dandin ! » Car on sait que ce peuple « souverain » ne se gouverne pas lui-même. Et même a-t-elle réellement tant de signification, la divergence, toujours invoquée, entre le gouvernement et le peuple ? Est-ce que chaque peuple n'a pas, en somme, le gouvernement qu'il mérite et qui lui convent ? Et, sérieusement, tient-on les hommes de Paris pour se oiseaux si rares que l'on ne puisse pas se faire fort d'en trouver l'espèce par douzaines dans toutes es villes de moyenne importance de France ? Réellement, beaucoup d'entre nous pourraient quelque peu tenir la bride à leur confiance à l'égard des Français !

(Traduction d'Armand Seret.)

Comme dit l'autre : ça ne casse rien.

NOTULES.

Les trois malades du docteur Drain. - Le docteur Drain, qui n'a pour la « manière allemande » qu'une admiration mitigée, me raconte ce triple trait d'humanité allemande. Il est mandé à Etreillers pour une femme qui a un épithélioma du pouce. Ne pouvant l'opérer sur place, il lui donne le certificat nécessaire pour obtenir un laissez-passer d'urgence. Dans le même temps, on le réclame à Mézières-sur-Oise pour un jeune homme qui vient d'être pris d'hémoptysie et à Roupy pour un vieil homme qui souffre d'une hernie étranglée. Il va au bureau des laissez-passer, il insiste et y retourne. Les laissez-passer arrivent, tant pour lui que pour ses malades, au bout de quinze jours et moyennant cinq francs la pièce. À la pauvre femme, il fallut, au lieu d'une phalange, couper la main. Les deux autres étaient morts.

Hygiène. - Le 21 mai, une odeur affreuse se répand par la ville. Fumée d'obus asphyxiants amenée par le vent d'ouest, disent les uns, incinération de cadavres, risquent les autres… La vérité était plus simple : l'autorité militaire allemande, sans doute pressée, avait fait vider à l'égout les tonneaux de vidange et, comme les égouts communiquent entre eux, on sent d'ici le résultat. C'était sans doute sur l'ordonnance « d'un de nos plus célèbre sternutatologues. « 

Le myope contrôlé. - Le directeur d'une usine de Caudry oublie de saluer le commandant du lieu. Celui-ci le fait saisir par un soldat. M. X…. s'excuse en disant qu'il est affreusement myope, ce qui est vrai, et qu'il venait justement d'ôter son lorgnon. Le commandant l'envoie chez le médecin allemand pour vérifier, mais aussitôt il pense que celui-ci n'est pas un spécialiste et il fait rattraper M. X…. à qui il délivre un laissez-passer de deux jours pour Saint-Quentin afin de se faire délivrer une attestation par un « des plus célèbres ophtalmologues » d'Allemagne qui se trouve précisément en cette ville. L'oculiste en question certifie par toutes les dioptries que M . X…., sans lorgnon, est incapable d'en remontrer à une taupe. Le commandant se déclare satisfait.

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