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Sous la Botte (76)

LE JOURNAL À FAIRE.

« Tout ballon trouvé ou attrapé en descendant, en pays occupé, doit être remis au poste militaire le plus proche….. sans aucun retard, ainsi que tous les journaux, publications, feuilles vomantes ou autres objets y étant attachés, etc. » En cas de contravention, c'est cinq ans de prison, 10 000 marks d'amende et pis !

Ce sont les termes de l'affiche du 12 avril.

Le vent, régnant de l'ouest )à l'est presque sans exception depuis la déclaration de guerre, l'idée un peu puérile devait venir d'envoyer des nouvelles en pays occupés par ballons rouges . D'autre part, nous vîmes plusieurs fois et très distinctement des paquets blancs (paquets de journaux ou de manifestes certainement) glisser des avions qui rayaient notre ciel et tomber d'un bloc on ne savait où :

La ville est si petite et les champs sont si grands !

Le résultat évidemment cherché n'a pas été atteint jusqu'ici et voici pourquoi, j'en suis sûr : en fait de renseignements, tout, par suite d'une complicité générale et tacite qui m'honore infiniment et prouve en quelle estime était tenu le vieux Journal de Saint-Quentin, tout vient aboutir à mon cabinet. Or, ce qu'on m'apporte, de la ville et de la campagne comme tombé du ciel, est rare, très rare. Et c'est mauvais : ni méthode, ni intelligence de la situation.

Ce que nous désirerions, c'est tout simplement : 1° Les communiqués français essentiels (nous les avons et complets par les journaux allemands, mais il faut traduire et enfin ce n'est pas la même chose) 2° La note Havas – fort bien faite – qui commente ces communiqués : 3° Un résumé général des événements de la quinzaine ou du mois.

Puis, si l'on veut, quelques discours officiels. On sait ce qu'en vaut l'aune, mais il y en a se fort bien dits et ça fait toujours plaisir d'entendre des Français parler en bon français : et enfin, quelques traits d'héroïsme à l'actif d'un régiment ou d'un brave..

Et enfin – et c'est là le principal – le verso serait entièrement consacré à la « petite correspondance. » c'est à dire à des nouvelles en deux ou trois lignes de parents ou d'amis, portant l'indication de l'envoyeur et du destinataire. Bien entendu, il n'y aurait autant d'éditions que de régions, et les aviateurs, qui doivent savoir où ils vont, feraient la poste.

Cette Gazette de la France ainsi comprise, imprimée en feuilles sur pelure et lâchée en pluie aussi haut que possible, arriverait à son adresse et, tombant aux bons endroits, serait lue en dépit des affiches. Comment n'a t-on pas réalisé encore une organisation élémentaire qui nous procurerait un réconfort plus efficace que la littérature de toutes les Voix du Pays ?

Quant aux ballons rouges, c'est charmant et cela met en rogne les Allemands, mais ce n'est qu'une amusette.

LA CAPTIVITÉ DE FERNAND BRASSET.

Fernand Brasset, l'un des fils de mon ami d 'enfance, Louis Brasset, d'Homblières, revient d'Allemagne ou, plus exactement, sort de prison, car, rentrant de captivité, il avait été trouvé porteur de quelques lettres – qu'il ne dissimulait nullement, du reste – de camarades restés là-bas et écrivant à leurs parents. Or, nul n'est censé ignorer les affiches et ce pauvre Fernand l'apprit à ses dépens. Il fallut la croix et la bannière pour l'empêcher de retourner là d'où il arrivait.

Il n'a jamais su et ne saura jamais la raison de cette villégiature de sept mois. Il déjeunait chez le curé d'Homblières, le 23 septembre de l'an dernier, quand il fut enlevé par une patrouille. Son beau-frère, M. Ménager, étant venu aux nouvelles, fut gardé. Les soldats allemands raflaient au hasard. Il fallait tant de têtes de bétail humain…

Les pauvres garçons partirent le soir même, treize d'Homblières et beaucoup d'ailleurs. On les fit monter dans des wagons où restait encore de la litière de cheval et il roulèrent pendant quatre jours et cinq nuits. La première gamelle leur arriva à la fin du deuxième jour de voyage. Il recueillirent plus d'injures que de pommes de terre et faillirent être écharpés par un peuple en fureur.

Le lundi 28, au matin, ils descendirent dans un camp de manœuvres, situé à quelques kilomètres de Berlin et qui avait été transformé, plutôt mal que bien , en camp de prisonniers. Il n'y en avait pas moins de quinze mille ! L'endroit était d'une tristesse mortelle : sable et sapins. On leur donna à chacun une cuillère, une serviette, un morceau de savon, une gamelle pour deux : on leur dit qu'ils étaient « du régiment de Noyon. » mais on négligea de leur indiquer un logement : il n'y avait plus de place nulle part . Avec un cul de bouteille, il essayèrent de se creuser un gourbi dans le sable. Survint une pluie torrentielle qui noya les travaux et transperça leurs vêtements d'été. Ils pensèrent : « On ferait mieux de nous tuer tout de suite. » Enfin, avec des planches achetées, ils couvrirent leutr trou dans lequel ils demeurèrent trois semaines. On touchait une botte de paille pour tente hommes. Trois autres semaines furent passées sous la tente, après quoi on les dirigea sur un autre camp où ils se trouvèrent mieux de toutes les façons : il y avait des baraquements, mais le désordre y était complet. Puis, les voilà partis et logés dans une caserne d'artillerie : ils étaient là 5 000 ! La boue était affreuse. On commença des corvées d'empierrement. Arrivèrent des Russes exténués et faisant pitié qui apportèrent de la vermine et le typhus. Aucune désinfection. Les médecins paraissaient n'y rien comprendre et vaccinaient contre….. la typhoïde ! L'épidémie crût et les morts se multiplièrent. À la fin, le fléau s'arrêta de lui-même. En novembre, ils étaient à Zithau (Saxe) dans un camp de concentration civil et dans des baraquements ignobles. Tout restant fermé, la chaleur devenait intolérable et l'on vivait dans l'obscurité. Infirmerie mal tenue, nourriture infecte, à peine mangeable. Là, on commença à les renvoyer l'un l'autre, sans raison apparente dans le choix. Cependant, M. Ménager, industriel, ayant de l'autorité, qui s'était fait l'interprète de ses camarades en plusieurs circonstances et était considéré du fait comme mauvaise tête, fut averti qu'il n'avait rien à espérer.

Fernand rentra à Saint-Quentin le 22 avril 1916et, comme il avait accepté des lettres, ce qu'il ignorait être défendu en France occupé, il fut fouillé, pris avec elles et condamné incontinent à dixjours de prison. On lui fit sentir la mansuétude dont on usait en ne le renvoyant pas en Allemagne.

Parti grand enfant – car il avait près de deux mètres, mais avec une apparence très juvénile – il revient ayant ses vingt ans, homme fait, trempé et nullement éprouvé par ce dur exil. Il en tapporte peu d'illusions en ce qui concerne les prisonniers – civils du moins. Sa délicatesse de grand garçon bien élevé a été souvent froissée par l'égoïsme, la bassesse et la grossièreté d'habitudes et de langage de nombre de ses compagnons. Il a trouvé meilleure tenue aux Anglais dont il a fréquenté quelques-uns : propres, nets, convenables en leurs propos et dignes en leurs attitudes. C'est ainsi que le dimanche arrivaient des trains de plaisir de Berlin « pour voir les prisonniers. » Des Français, c'est à qui se montrerait, tandis que les Anglais, par une pudeur nationale très compréhensible, s'abstenaient de sortir ce jour là.

 

 

 

 

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