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Sous la Botte (75)

LE CARDINAL ARCHEVÊQUE DE COLOGNE.

Le 10 avril arrive à midi et demi, venant de Lille et de Bruxelles, le cardinal-archevêque de Cologne, Hartmann. Il déjeune aux étapes, visite pour la forme l'ambulance de Fervaques, se rend au casino des aumôniers et fait enfin le tour de la Basilique où M. l'archiprêtre Demaret avait décliné l'honneur de le recevoir. Le F. Raymund cicéronise avec zèle, mais l’Éminence a l'œil distrait. Monseigneur Hartmann est en tenue de ville : soutane noire à boutons rouges, grand manteau noir doublé de pourpre, calotte rouge. Il est suivi de l'aumônier-chef Uppenkamp et de quelques confrères bottés.. Un jeune secrétaire en soutane fringue par derrière. Belle prestance et beau visage ascétique, ce cardinal ! Il voyage dans une immense auto grise convertible en chapelle au capot de laquelle claque le double fanion d'officier g énéral et de la Croix-Rouge, mais à bordure violette.

L'auto cardinalice démarre à 3 heures et un quart et prend la direction de Laon. Au passage à niveau de la rue de La Fère, arrêt… Des trains manœuvrent. Au bout de vingt minutes, on dépêche au chef de gare et on lui dit qu'il s'agit d'un cardinal. - Je ne connais pas de cardinaux dans mes services, répond-il. Les Allemands seuls pratiquent l'égalité, avec toutefois l'exception de naissance. Les soldats regardent curieusement ce prince de l’Église et sans aucune marque de respect ni de sympathie, eux si déférents – et mêùe plus – vis à vis de leurs chefs ! D'aucuns disent en riant : « C'est Mercier ! » Quel éloge ! Il n'est donc qu'un cardinal…

DE L'UTILITÉ DES CIRCULAIRES MINISTÉRIELLES.

Ce bon Medrzecki a encore une histoire ! (Voir octobre 1914 : Autre aspect du caractère allemand.) Un des élèves de son cours d'allemand, le jeune B…, commet l'imprudence de dire devant l'officier logé chez sa mère : - Verdun est un fiasco et c'est vrai puisque M. Medrzecki nus l'a lu ce matin dans un journal allemand. Or, l'officier court aussitôt à la kommandantur et « fiche. » (Un registre est ouvert à cette intention.) Une instruction est commencée : le jeune B….. ne peut nier avoir rapporté le propos. Par conséquent, M. Medrzecki est inculpé de faire de la politique en classe, ce qui peut le mener loin. Mais il discute et, instructions ministérielles à l'appui, il démontre que le professeur « doit de temps en temps lire des fragments d'articles de journaux à ses élèves pour les familiariser avec la langue courante, » et c'est ce qu'il a fait en s'aidant de la Gazette de Francfort. La kommandantur tout entière est subjuguée ; Medrzecki sort avec les honneurs de la guerre et le comte de Bernstorff lui serre la main...

Un gosse, haut comme une botte, chante une Marseillaise arrangée au faubourg et dont le couplet se termine ainsi :

Epi l'on fera du boudin

Avec les boyaux d 'ces Prussiens.

Ce n'est pas merveilleux, mais enfin !…

Un officier a entendu. Il parle bien le français. Il s 'approche. - C'est ton père qui t'apprend cela ? Où demeure t-il ? - Il est dans la tranchée et il tue les Allemands. - Alors, c'est à l'école : où vas-tu à l'école ? - J'y vas pas. J'suis un évacué d'Hautmont. - Je te conseille de te taire, car si tu étais plus grand, la chanson t'enverrait en Allemagne. - Chouette alors ! J'y ferais le pas de parade. Le gavroche l'esquisse, ce fameux pas, puis se sauve en sifflant la Marseillaise. La scène a eu des témoins. Le faubourg adopte le « petit évacué d'Hautmont. » et c'est à qui lui fera des gâteries.

SUR LA GENDARMERIE ALLEMANDE.

Les gendarmes sont les maîtres du pavé et leur autorité paraît sans limites. - Corps mal composé et mal recruté, dira plus tard à Adrien Venière cet intelligent von Ohr dont je rapporterai plus loin quelques nouveaux « propos ». Quoi qu'il en soit, aucun officier, si gradé fût-il et eût il même la bande rouge de l'état major au pantalon, n'oserait se mettre en travers des ordres d'un simple gendarme. Il faut ajouter qu'à Saint-Quentin se dresse derrière chaque « dos vert » l'ombre effrayante et grimaçante de ce Pandore, de cet ivrogne, de ce bourreau, mais aussi de ce chef qu'est von Malzhan, homme d'esprit cependant et le seul, avec l'assesseur Khron, de tous les Allemands à qui nous avons affaire qui comprenne ce que parler veut dire et ne mette pas sa pensée à l'alignement.

Les postes de gendarmerie sont ainsi répartis : poste n° 1, rue de Cambrai, 4, chef : Blau ; poste n° 2, rue Denfert, 114, chef : Schwoh ; poste n° 3, rue Wallon de Montigny où était le quartier-général à l'usine Bernheil, chef : Martin ; poste n° 4, rue de Baudreuil, 12, chef : Schmidt ; poste n° 5, rue de la Fère, chef : Rocklk

Chaque poste se compose d'un maréchal des logis, faisant fonction de commissaire, de deux gendarmes et d 'un interprète (celui du faubourg d'Isle, Ernest, une brute joviale et méchante, est tristement célèbre dans le quartier.) Six patrouillards (blessés guéris, mais ayant encore besoin de ménagements) circulent par deux pendant deux heures toutes les six heures et ont droit à une journée de repos sur deux. En elle-même, cette organisation est bonne, surtout en ce qu'elle comporte l'inamovibilité du personnel qui arrive à connaître à fond sa section.

M. Honoré, directeur technique de l'important tissage David, Maigret et Donon et chez qui s'est installé le poste n° 2, me dit :

- Il vaut mieux avoir la peste chez soi qu'une gendarmerie allemande. On ne peut imaginer le degré de goujaterie insolente des échantillons de ce corps que j'héberge depuis le début de l'occupation. Ils ont commencé par prendre la meilleure parte de l'habitation . Soit ! Il fallait qu'ils se logeassent. Je croyais pouvoir aller respirer au jardin et y envoyer mes jeunes neveux. Ils ont menacé ceux-ci des chiens policiers et, quant à moi, ils se sont établis près de ma chaise, jouant bruyamment aux cartes, buvant et m'envoyant dans le nez la fumée de leurs pipes. J'ai compris : il n'en fallait pas tant. Ils commencèrent par tuer à coup de revolver toutes les carpes du bassin. Ils ont demandé à ma femme de ménage de faire leur cuisine et, devant une hésitation (elle a son mari à la guerre), ils sont devenus menaçants . Depuis un an et plus, ils en sont encore à la remercier. Ils sollicitent platement des services : qu'on leur place un store, qu'on leur donne une laisse à chiens, etc.. etc.. acceptent et ne trouvent pas, en échange, un mot de politesse banale. En revanche, les observations pleuvent : pourquoi cette porte est-elle ouverte ? Pourquoi celle-ci fermée ? On n'a pas balayé ! L'un des propriétaires de l'usine avait envoyé chercher un peu de charbon à son tas. Le lendemain, il était dénoncé et le charbon réquisitionné par la kommandantur. Et ainsi de suite !

En Réquisition

Les spectacles que j'ai sous les yeux sont répugnants. En voici quelques-uns au hasard : Des prisonniers russes furent employés à faire du bois pour l'hiver. Madame Dermy leur envoya au passage un morceau de pain par sa petite nièce. Le pain nn'arriva pas jusqu'aux destinataires, mais Madame Dermy fut condamnée à trois jours de cellule. Je fis observer au maréchal-des-logis, ayant titre de commissaire, que ces russes n'étaient pas nourris. Le lendemain, il me fit dire que je pouvais les nourrir si bon me semblait. Je fis répondre qu'il me faudrait au moins quelques kilos de pommes de terre dont la gendarmerie regorgeait. On m'envoya promener. Je fis une collecte dans le quartier et mes braves voisins y allèrent l'un d'un pain, l'autre de pots de confitures, d'autres de légumes, et je pus nourrir assez convenablement mes Russes tant qu'ils furent là.

Une bonne femme de soixante-dix ans vient réclamer sa fille, arrêtée je ne sais pourquoi. Elle élève un peu la voix : aussitôt elle est frappée, jetée à terre et y reste évanouie. Le soir, on ramène les gens pris dans la rue après 7 ou 8 heures, suivant la saison. Ils couchent au poste en attendant la décision du lendemain de la kommandantur. Ceux dont la tête déplaît sont passés à tabac. Ce sont alors des crics, des plaintes, des pleurs. Un ravitailleur qui avait je ne sais quoi au fond de sa voiture, une denrée défendue sans doute, fut brutalement giflé devant moi ; la secousse fut telle qu'il fut envoyé à quatre pas de là contre le mur. Le sous-officier sauta alors sur lui et le traîna quelques mètres par l'oreille : il hurlait.

C'est le vol organisé. Les gendarmes ont les clefs des maisons abandonnées. On les déménage peu à peu et tout cela, bien empaqueté, part pour l'Allemagne. D'ailleurs, la chasse aux ravitailleurs et aux femmes qui, par les champs, essayent de passer quelques œufs, est fructueuse. Les provisions s'entassent et pourrissent dans une des pièces de l'habitation où l'on puise au fur et à mesure des besoins.

Ils brutalisent les enfants. Tous les jours en arrivent une demi-douzaine réquisitionnés dans le quartier, à qui ils font cirer leurs bottes et nettoyer leurs locaux. Ils tapent quand ce n'est pas fait à leur guise.

Les chiens trouvés sont ramenés, lâchés dans la cour, poursuivis et tués à coup de bâton. Ce sport ayant cessé de plaire, maintenant on les pend. C'est moins cruel. Quand on est venu déclarer les chiens et chercher les médailles d'identité de l'animal, quelques aboiements se sont fait entendre : Il y avait là deux ou trois cents cabots ! Le sous-officier est sorti et a annoncé qu'on tuerait à coup de revolver tout chien qui se permettrait d'élever la voix. Les bonnes femmes tinrent fermée à deux mains la gueule de leurs pauvres compagnons. Quelques-uns ont été abattus cependant comme suspects d'être mal portants. Le célèbre colonel Malzhan vient de temps en temps faire son inspection. La dernière fois, c'était en pleine nuit et il était saoûl comme la bourrique à Robespierre. Il fit un bacchanal affreux.

Bref, depuis que ces gens sont ici, je n'ai pas surpris ou aperçu chez eux un seul bon sentiment, une étincelle de délicatesse, une ombre d'éducation du cœur, à défaut des manières qu'on ne peut évidemment leur demander. C'est, non pas la bête – il y a tant de bêtes délicieuses et que ce serait calomnier que de les prendre ici pour point de comparaison – mais la brute avec juste ce qu'il faut pour être plus malfaisante encore que la nature ne l'a faite. Ils n'inspirent qyuun seul sentiment : la haine et la haine raisonnée.

Et tout ceci m'est dicté par l'homme le plus doux, le plus pondéré, le plus probe qui soit...

 

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