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Sous la Botte (74)

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DEUX OUVRAGES.

Le R.P. professeur docteur Raymond Dreiling me fait hommage, le 3 avril, de l'ouvrage, sorti des presses de l'imprimerie des étapes, qu'il vient d'écrire sur la Basilique. En réalité, ce n'est qu'une amplification de l'excellent petit Guide de Jules Hachet sans aucune vue personnelle, mais c'est méthodiquement distribué et présenté avec cette coquetterie lourde qui est la caractéristique de la typographie allemande.

Ce qui me vaut cette politesse, c'est que le Révérend, sachant mes tiroirs abondants en clichés, m'en a fait réquisitionner quelques-uns, oh ! Avec infiniment de formes. D'ailleurs, il a tenu à les rapporter lui-même.

M. Gibert prétend que quand il rencontre ce moine, il a comme une vision des sept péchés capitaux. C'est beaucoup, mais l'orgueil en est assurément. Soigné de sa personne, grand et dégingandé plus qu'un Allemand, en général, ne sait l'être, le ruban de la Croix de fer pris dans la robe de fine bure, les trais réguliers et aussi nets que ceux d'un beau Florentin de la Renaissance, l'œil brillant et curieux, la bouche fraîche, le poil châtain et frisé, il est, c'est incontestable, d'aspect inquiétant pour un capucin. En octobre 1914, peiné de l'état des blessés français insuffisamment soignés à Fervaques, j'étais allé droit à lui pour exprimer mon indignation – en termes mesurés, on, le conçoit, et en faisant appel à sa charité chrétienne. Il fit sur l'heure ce qu'il put en m'avouant qu'il ne pouvait pas grand'chose, et c'était la vérité : Il y avait encombrement et les médecins allemands, i,suffisamment nombreux, faisaient passer les leurs avant les nôtres.

Depuis, il est devenu une autorité. Avec un peu de latin à la clef, il me dit son admiration pour la vieille Collégiale, où il passe « des heures bénies . » Il ne peut y pardonner les restaurations et adjonctions de M. Pierre Bénard et le peinturlurage mirlitonnesque des piliers.

J'aurai pu – avec une ironie médiocre, aussi je n'en usai point – lui rendre la pareille, c'est à dire lui offrir le mien, de livre, dont le succès m'amuse. Ce n'est d'ailleurs qu'une brochurette. L'idée en revient au charmant Maurice Bivking. On parlait au dimanche de Madame Béguin, de la façon d’accommoder le poisson sec du ravitaillement. Je lançai une recette avec quelque bonne humeur. On me poussa : j'improvisai celle de la salade au lard, mets réputé grossier, mais qu'apprécient les vrais amateurs. - Et j'en sais d'autres….. - Écrivez-les et imprimez-les, dit Maurice Bicking, c'est un service à rendre au public. J'y pensai dans la soirée. Ma femme me donna l'excellent conseil de me documenter auprès de dames et de jeunes filles qu'elle savait recettières. Ainsi, Madame Rémy Desmonts en tenait recueil – de recettes : Mademoiselle Perrot de même et Mademoiselle Philippe Bertaux : celles de Madame Béguin étaient de premier ordre, etc.. et toutes se rapportaient aux denrées du ravitaillement dont, en les combinant, on fait des préparations diversifiées à l'infini. Moi-même, ayant en ma jeunesse tenu la queue de la poêle sur le conseil de ma grand'mère, qui prétendait qu'un honnête homme doit avoir des clartés de cuisine, je composai quelques plats et mis la sauce aux autres. Le jeudi suivant – la censure ayant donné un approbatur rapide et dédaigneux – paraissait, imprimé avec des têtes de clous sur du papier à chandelles, comme on disait jadis, le triomphant Fourneau économique ou La cuisine du ravitaillement, vendu quelques sous au profit des prisonniers. Dédié à Madame Blondet, il atteignit tout de suite sa neuvième édition (mille chaque fois) et fut traduit en allemand et – en belge. C'est mon plus substantiel ouvrage.

LE SCANDALE DU SUCRE.

Le 4 avril à 5 heures de l'après-midi, le capitaine Neuerburg, suivi du lieutenant Finkler, son adjudant, entre l'ai furieux et en coup de vent dans le cabinet du maire, donne un violent coup de cravache sur la table et fait signe qu'il désire un entretien particulier.

M. Gibert – sans s'émouvoir, car chaque jour amène sa tuile, quand ce n'est pas la toiture entière qui dégringole – suit notre homme dans la sale des Mariages.

Là, Neuerburg tend à M. Gibert une lettre qu'il a trouvée sur son bureau à son retour de Charleville. - Voici ce que vous m'avez écrit, Monsieur le maire, c'est grossier pour moi.

La lettre, en effet est vive :

« … Soudainement le public apprend que dans les magasins américains du district, il vient d'être vendu du sucre à raison de 88 francs les 100 kilos à une bande de tripoteurs…. Ces tripoteurs ont revendu le sucre au public quelques minutes après à raison de 400 à 500 francs les 100 kilos… L'esprit public étant ainsi faussé, il va croire certainement qu'on affame à dessein la population sous étiquette d'organisations humanitaires, en se moquant de lui… Si pareil trafic se reproduisait sous le couvert du ravitaillement américain ou belge, je vous serais obligé de me relever de la présidence de ces comités. »

- Ma lettre n'est pas grossière, dit M. Gibert, vous ne l 'avez pas comprise. - Mais ce n'est qu'une opération commerciale, s'exclame Neuerburg. - D'accord, Monsieur le capitaine, mais si le ravitaillement hispano-américain semble vendre contre de l'or une denrée 88 francs qui est revendue au populo 300 francs et plus, une minute après , le populo se dit : «  Il y a là un manque de patriotisme et on me vole par dessus le marché. » Je n'ai jamais eu l'intention de vous blesser. Vous remplissez votre rôle humanitaire d'une façon qui nous satisfait entièrement, mais….. vous avez été compromis par des maladroits.

Et, comme Neuerburg proteste : - Écoutez, continue le Maire, vous vous adressez à des Français qui ne sont pas bêtes et qui comprennent tout – quelquefois trop vite. Ils se sont dit que les Allemands s'alliaient aux Américains pour les rouler. Ce n'est pas vrai, c'est même absurde, mais les apparences y étaient. C'est contre cela que je m'élève. Que cela vous soir égal !…

- Non, non, proteste vivement Neuerburg, cela ne m'est pas égal. Nous avons des devoirs à remplir et nous les remplirons.

- À moi non plus, ce n'est pas égal, Monsieur l'officier : aussi ne continuerai-je pas dans ces conditions. Je vous demande les noms des trente-quatre individus qui ont reçu du sucre conte de l'or. - Vous les aurez.

Et Neuerburg – au fond, très ennuyé – conclut : - Écoutez, Monsieur le maire, je trouve que vous auriez pu m'avertir et me dire ces choses sans les écrire : si vous m'aviez signalé l'abus, j'y aurais remédié. Je vais vous rendre votre lettre et vous m'en écrivez une autre. Ce qui fut fait et l'on se serra la main. Un conflit eût eu des conséquences désastreuses. Neuerburg, avec de grandes qualités, est vindicatif.

Quant à Stefens, le délégué américain, il adore la France et déteste l'Allemagne, mais il aile un Allemand : Neuerburg, qui fait des frais pour lui et qui, ayant vécu dans la société de Londres, a de bonnes façons. Il n'élève donc qu'une timide protestation au sujet de l'abus qui a été fait des magasins américains pour ce trafic et il se plaint que des gens l'arrêtent dans la rue pour lui demander de leur vendre du sucre. Cela, dit-il, m'est beaucoup désagréable.

Finalement, Blondet, mieux placé que quiconque pour être bien renseigné, nous donne le mot de l'énigme. Il a trouvé la lettre primitive du maire un peu raide ; mais devant Neuerburg, il la défend à outrance : - Un maire français, dit-il, dépend de l'opinion, et l'opinion a trouvé en M. Gibert son interprète. - C'est que j'ai encore 400 000 kilos de sucre à vendre, dit Neuerburg tout songeur . Dans ces conditions là, je les retire. - Et vous faites bien, conclut Blondet : on boira sa chicorée sans sucre, c'est excellent pour la santé.

- Et oui ! Nous confie le soir même Blondet, le grand état-major allemand a du sucre à vendre contre de l'or. Tout est là ! Neuerburg est très jalousé à cause de la situation commode et indépendante que lui donne la direction générale du ravitaillement. Or, l'intendance a trouvé 500 000 francs d'or avec l'alcool de Rocourt – et c'est là un bien autre scandale que celui du sucre ! - Et, mon Neuerburg a voulu riposter par un coup droit et apporter, lui aussi, son gros lingot au grand état-major. Grâce au courage civique de Gibert, ce ne sera qu'une petite pépite.

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