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Sous la Botte (73)

NOTULES.

Le temps. - Averses, puis chutes de neige au début du mois. Et le 13 c'est l'attaque brusquée du printemps. Un thermomètre contre un mur, au soleil, monte à 30 degrés. Aux coins d'ombre, des tas de neige font encore des névés croulant en cascatelles dans les ruisseaux. Pas un nuage ! Du monde partout : les Allemands ne se dérident pas, ce qui nous épanouit. Le 19 mars, sur le trottoir de la rue d'Isle, l'après-midi, c'est le double courant de badauds des dimanche de paix. On s'est donné un coup de brosse et un coup de peigne. Quel contraste pénible font ces gens mal rasés, couverts d'habits gris, fripés, poisseux ! Et ces gens sont nos maîtres et ne perdent pas une occasion de nous le démontrer. C'est un autre genre d'esclavage que l'antique auquel il dut y avoir plus de tempérament que l'histoire n'en laisse supposer. Au fait, les Gaulois de « l'Auguste du Vermandois » qui devint la ville de Saint-Quentin ont subi les Romains et ce sol même que nous foulons les a vus se croiser descendant vers la rivière en remontant de ses bords. Les commencements furent peut-être pénibles, mais le vainqueur s'identifia vite à sa conquête et administra de haut. La fusion fut complète. Avec les Allemands, cela n'arrivera jamais : plus on les connaît, plus on se sent différent d'eux et plus on les hait, le mot n'est pas trop fort.

Les avions. - Le beau temps les ramène. Le 25 mars, trois aéros allemands se lèvent pour chasser un anglais. Échange de beaucoup de balles sans résultats, mais l'Anglais a une panne de moteur et il atterrit doucement près du stade de la rue du Cateau. Automobiles , cavaliers, piétons se précipitent et bientôt un bel officier anglais avec des bottes superbes est amené en auto à la kommandantur.

Saxe-Meiningen. - Le vieux Saxe est mort. C'est son neveu, qui n'est pas tout jeune – il a dans les soixante-six-ans – qui lui succède. Pour le prestige de la Maison, il vient au front, c'est à dire qu'il emprunte Bellevue à son neveu Auguste-Guillaume qu'on a envoyé à Uskub, s'y installe et fait des visites . Quoique ne montant plus à cheval , il a amené son écurie : six chevaux de selle qui servent à son officier d'ordonnance. Celui-ci sort tous les jours une heure sur le bidet de son Altesse : un mecklembourgeois hors d'âge qui danse, encense et porte la queue en casoar et est suivi par un piqueur en livrée correcte, n'était une casquette de soldat. C'est assez comique.

Quant à l'Altesse qui dodeline de la tête, le jardinier de Mme Gourdin lui trouve irrespectueusement « une gueule de singe. »

Il restera là jusqu'au 17 juillet 1916 et sera remplacé remplacé par le jeune et pieux prince héritier de Saxe tout court qui, lui, ne s'en ira qu'à la veille de l'évacuation.

Le jeune instituteur Marlier. - M. Lechantre, le directeur de l'école Theillier-Desjardins, me parle d'un de ses jeunes maîtres qui a réussi à quitter Saint-Quentin à la fin de l'année dernière et dont, bien entendu, il n'a plus de nouvelles.

(Après la guerre, M. Lechantre a réuni, sur l'héroïque odyssée de Maurice Marlier, des renseignements dont voici l'essentiel) :

Réformé avant la guerre pour une maladie de cœur, bloqué dans Saint-Quentin par la rapidité de l'invasion, Maurice Marlier, qui est instituteur-adjoint à Viry-Noureuil, avait été affecté à l'une des écoles qui furent rouvertes au début de 1915. Mais le joug ennemi lui était odieux et il était obsédé par l'idée de se dévouer à la défense du Pays. Aussi voulutt-il à toute force réaliser son ardent dessein de gagner la France libre par la Belgique et la Hollande.

Il quitta Saint-Quentin en novembre 1915, avec l'aide de M. Monfourny, qui le fit passer pour son fils l'accompagnant dans ses tournées de vétérinaire et muni d'adresses pour la Hollande que lui avait données un de ses camarades. Au prix de mille difficultés, se cachant le jour pour ne voyager que la nuit, il parvint à s'avancer jusqu'à Charleroi.

Là, malheureusement, il fut dénoncé et arrêté sous l'inculpation d'espionnage et après trois mois de prison préventive, il fut mis en cellule pendant quinze mois dans la forteresse d'Ais-la-Chapelle, puis fut dirigé sur le camp de Holzminden, où il séjourna trois mois. Occupé ensuite à des travaux agricoles en Allemagne, il poursuivit obstinément son plan d'évasion et réussit à s’échapper en compagnie de plusieurs vaillants garçons comme lui.

Trompant la surveillance pourtant si rigoureuse des sentinelles allemandes, rampant la nuit sous les dangereux réseaux de fils barbelés qui barraient la frontière, les fugitifs parvinrent à passer en Hollande, où ils reçurent le meilleur accueil de la part de camarades de sports venus à Saint-Quentin dans les temps de paix heureuse.

De là, Marlier gagna l'Angleterre et débarqua à Folkestone, à l'aurore d'un jour radieux, jour béni de la délivrance…, que devait endeuiller aussitôt, hélas ! La fin soudaine du jeune héros !….. La joie de revoir le ciel de France fit éclater le cœur fragile du pauvre enfant.

Au moment de s'embarquer, Maurice Marlier tomba mort entre les bras de ses amis éplorés qui, pieusement, lui fermèrent les yeux.

Les parents de Maurice Marlier, évacués comme toute la population de Saint-Quentin en 1917, ne devaient apprendre qu'après leur rapatriement de la Belgique occupée la mort de leur fils unique.

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