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Sous la Botte (70)

M A R S    1 9 1 6

                                                                 

VERDUN !

Le cauchemar de Verdun se dissipe dans les premiers jours du mois de marS ; Les dépêches allemandes où l'on se précipite deviennent sobres jusqu'à l'abstinence de nouvelles sur ce point. Les visages des officiers ne s'éclaircissent pas. Samedi (le 26 février), nous continuions d'être inquiets alors qu'ils le devenaient. En effet, l'annonce de la reprise par nous du firt de Douaumont leur était connue presque en mêùme temps que celle de l'assaut heureux du 24e brandbourgeois célébré dans la précédente dépêche. Ils n'en donc pas eu le temps de se réjouir ?

Incident surprenant, inexplicable – mais il ne faut jamais chercher à comprendre : un officier, ajustant son monocle pour lire la dépêche du théâtre, s'écrie devant moi, en excellent français : - Comment ? Les Français contre-attaquent…. Il n'y a rien de fait alors ! Très ému, je cours répéter cette phrase à tout venant et fais partager ma joie à Emmanuel Lemaire, à M. Léon Basquin, à M. Lalouette. On se serre les mains. C'est un bon moment !…

À la campagne, les commandants restèrent quelques heures sur leur joie et firent sonner les cloches. En ville une affiche était commencée : on ne la termina pas.

Le capitaine Neuerburg, partant samedi pour Bruxelles , avait dit à M. Allard : « Je vous rapporterai Verdun dans ma poche. Cela ne prouvera pas que la guerre soit finie, mais enfin !….. - Eh bien ! Et Verdun ? Lui demanda M. Allard, mercredi à son retour. L'autre baissa le nez.

Le dimanche 6 mars, à midi, sur la Grand'Place, Bernstorff harangue les soldats rassemblés nombreux pour la musique ; hourras, hoch ! Et chants nationaux – mais avec pédale. On se regarde… Qu'y a-t-il ? Pas de placard à la kommandantur ! On s'interroge et l'on interroge. Enfin, l'un de nous rapporte ce propos d'un soldat : « On nous avait promis que dimanche on célébrerait la prise de Verdun, et qu'on chanterait, et qu'on boirait….. On célèbre tout de même quelque chose pour ne pas en avoir le démenti. » Mais quoi ? Nous ne le sumes que le lendemain : il s'agit de la rentrée au port de La Mouette, un corsaire allemand qui vient de faire une campagne de piraterie réellement extraordinaire. À défaut de Verdun, une Mouette.

Mais quelque chose trouble notre joie et, vers le 10 mars, l'angoisse de Verdun nous étreint de nouveau. Les Allemands ont préparé cette formidable attaque avec des moyens trop puissants pour ne pas la pousser à fond. Les pertes cependant dépassent de leur côté, paraît-il, ce que l'on peut demander à la passivité la plus héroïque. - On croirait qu'ils vont à la mort avec la persuasion qu'ils ressusciteront le lendemain, disait un de nos amis des soldats allemands. Mais nous, nous sommes nous parés ? Tiendrons-nous ? Et puis, pendant ces heures sacrées, ce que nous apprenons – par les journaux allemands, il est vrai – de la bataille politique française est à pleure. L'indignation est générale. Les journaux allemands ne donnent sans doute que des informations parlementaires déprimantes, mais il semble qu'ils n'ont qu'à choisir dans le tas. Ces gens nous représentent et représentent les héros de Verdun ? Allons donc !

Et puis, notre peur s'évanouit encore ! Une note Havas, très dure pour le commandement allemand, nous rassérène. Les journaux allemands la reproduisent le 18 mars, et il en résulte que l'attaque brusquée reste en l'air. Au surplus, à la lanterne de l'hôtel de l'état-major, où il y a toujours foule, les Allemands se composent des visages impassibles en lisant le papier et les Français ont le sourire. Ils savent ce que se taire veut dire : or, la dépêche ne s'occupe de Verdun qu'incidemment, tandis qu'elle s'étend avec complaisance sur la chute d'un aéroplane. Un gendarme de garde s'avance vers les groupes et dit en français : Allez ! Allez ! Vous n'avez pas besoin de parler de ça. Et l'on va, mais on en parle.

Le coup est manqué. Et c'est ce qu'exprime – c'est la première fois peut-être que ce blasphème est prononcé et c'est pourquoi je me risque à le noter – l'ordonnance de l'officier qui loge chez M. et Madame Emile Parmentier. Il rentre et dit tout net : - M….. pour Guillaume !

Voici qui est moins caractéristique, mais plus sérieux. Dans le Journal de Genève que je trouve chez M. Raugel où, je l'ai raconté (Voir juillet : Des journaux français). Un officier…. L'oublie en remerciement d'une leçon de français, dans un des articles du colonel Feyler. Je vois donc ceci : «  Verdun sera le tombeau de l'armée allemande. » J'avoue que je ne lis pas plus avant et que ce jugement de l'excellent critique militaire me met les larmes aux yeux. - Feyler ne s'est jamais trompé – mais de cette parole quel est le sens exact ? J'y pense beaucoup et j'en cause. Notre opinion est que le colonel suisse n'a pas voulu dire que le dernier Michel serait englouti vivant dans les fossés de Douaumont, mais bien que le prestige de l'état-major y disparaîtrait, et alors c'est la fin de l'armée allemande. En effet, cet état-major composé, il faut le reconnaître, d'officiers sur-choisis et qu'on sait dressés exclusivement et en dehors de toute faveur et compromission pour le métier qu'ils font, jouit d'une immense considération, inspire une confiance totale et sa réputation d'infaillibilité est intacte. S'il a joué la difficulté en s'en prenant à Verdun, c'est qu'il croyait avoir en mains tous les atouts. Or, c'est la culotte, ou tout au moins, la partie nulle…. L'infaillibilité n'est plus un article de foi et la confiance s'évanouit. Et l'empereur, le « seigneur de la guerre ? » Il va nécessairement être amené à recourir à un pape militaire devant qui il s'effacera totalement. Il faisait, paraît-il, les honneurs des massacres de Verdun assisté du prince impérial, son fils, aux commandants d'armée. Notre Below s'y est rendu. Il en est revenu en esquissant une grimace et il aurait dit : - On me reproche de ne rien faire ici, mais cela vaut mieux que de faire ce qu'ils font là-bas.

Je crois pouvoir garantir l'authenticité du propos.

 

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