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Sous la Botte (68)

LE RECENSEMENT DES JEUNES GENS.

« Tous les habitants du sexe masculin de Saint-Quentin et d'Oëstres nés dans les années 1898, 1899 et 1900 doivent se présenter le 14 février 1916, à 2 heures de l'après-midi (heure allemande), à la caserne. »

Chacun de ces jeunes gens était allé retirer au poste de gendarmerie de son quartier deux cartes bleues dont il avait rempli la formule. À la caserne, on garderait l'une de ces cartes et l'autre, estampillée, serait remise au porteur.

Quinze cents jeunes gens se présentèrent. Les mères en étaient et de la Grand'Place à la rue de Châteaudun, c'était un grouillement de femmes. Il y eu pas mal de coups de plat de sabre distribués. Les lieutenants Bonsmann et Hauss étaient les organisateurs de cet appel et n'en fussent pas sortis si M. Lambert, commissaire de police, et sept de ses agents n'avaient manié sans effort toute cette jeunesse. Ils la divisèrent rapidement en trois groupes suivant la classe et activèrent le mouvement. Quatre médecins procédaient à un examen plus que superficiel des sujets qu'on leur envoyait. Finalement, cinquante furent désignés comme pouvant travailler au besoin. Cela ressemblait à une plaisanterie. Quel est le but réel de tous ces rassemblements ? Les Allemands ne feraient-ils pas l'inventaire du matériel humain comme celui des usines, pour pouvoir dire, en cas de propositions de paix : « Voilà les gages que nous possédons ? »

LE MÉNAGER D'HERBÉCOURT.

Je vais voir à l'Hôtel-Dieu, le 19 février, Marchandise, un ménager de la commune d'Herbécourt, dans la Somme, et qu'on vient d'amener blessé à la tête. Son simple récit picard m donne une vague, mais terrifiante idée de ce que sont devenus les villages du front.

Marchandise avait expédié – il ne savait pas où – sa femme et sa fille le 17 septembre 1914, mais lui, il était resté sur son petit bien pour garder ses deux vaches. Les mêmes soldats occupant Herbécourt – ou plutôt l'emplacement d'Herbécourt – depuis quinze mois, on n'avait plus de secrets les uns pour les autres, d'autant qu'il leur vendait du lait. Il m'explique l'affaire de Frise, dont tous les prisonniers ont défilé devant lui. (Voir janvier 1916 : Les prisonniers de Frise.) C'étaient des troupes nouvelles arrivant de Crèvecœur, dans l'Oise. Elles allaient prendre leu tour de tranchées quand les Allemands commencèrent leur canonnade. Impossible d'avancer et plus difficile encore de reculer à cause du tir de barrage. Les malheureux s'étaient groupés derrière le moulin Villain et sur la berge du canal, quand les bataillons allemands surgirent du brouillard à droite et à gauche…. Il fallut bien se rendre…. En passant donc, des prisonniers lui crièrent : - Dans deux jours, vous aurez des nouvelles. Et, en effet, deux jours après, ce fut « la vengeance des Français, » comme le lui dit le capitaine. Par une canonnade effroyable, les tranchées furent bouleversées et de nombreux occupants y restèrent ensevelis ; et même les artilleurs allemands y aidèrent, ayant tiré par erreur sur leur première ligne. Bref, les Français rentrèrent dans leurs positions primitives, les Allemands dans les leurs, et la vie reprit son cours avec son petit bombardement quotidien, comme depuis quinze mois. Les travaux exécutés sur le territoire d'Herbécourt dépassent l'imagination. - Il y a bien, me dit Marchandise, pour deux millions de bois et de fer employés aux fortifications, tranchées, souterrains, salles voûtées et le reste. Il ajoute : - Ça vaudra la peine de dépenser même deux cents francs pour voir ça ! L'autre jour, il était descendu dans sa cave pendant un arrosage, ; la cave n'avait plus de porte : un éclat entra sans façon et lui fit une profonde entaille au cuir chevelu. Cela saigna beaucoup, et on nous amena Marchandise, qui fut guéri aussirtôt que pansé. - Je ne sais pas ce que nos deux vaches sont devenues, me dit-il en manière de conclusion, mais je suis content d'être parti.

LES HÔPITAUX DE L'ORDRE DE MALTE.

M. Armand Seret veut bien me remettre l'intelligente traduction d'un article de la Gazette populaire de Cologne sur les hôpitaux de l'Ordre de Malte à Saint-Quentin. C'est d'un intérêt médiocre ; cependant, il y est parlé d'un moyen de guérir les plaies connu avant la guerre, mais qui reçut, je crois à Saint-Quentin, sa première application en grand, grâce à l'initiative d'in chirurgien d'ailleurs apprécié en dehors de l'Allemagne, le docteur Bier. L'auteur de l'article, Hermann Katsche, passe d'hôpital en hôpital ; il loue la tenue et arrive enfin au Palais de Justice à Fervaques, et voici ce qu'il écrit :

Là, les blessés sont opérés et traités jusqu'à ce qu'ils soient en état de supporter le voyage. J'ai été témoin d'un traitement des plaies réellement déconcertant. Il reverse toutes les idées acquises,, tout ce que les profanes ont entendu dire et cru jusqu'à présent, et cependant ce n'est, à proprement parler, qu'un retour génial aux procédés thérapeutiques naturels. J'ai vu des hommes, le bras ou la jambe coupés, le genou traversé par une balle, couchés sur leur lit, sans aucun appareil visible, et la guérison – on est unanime à le dire sera extraordinairement rapide, mais par un tout autre moyen que le procédé habituel. On fixe autour du membre amputé, au-dessus de la plaie, une sorte de « tuyau de caoutchouc respirant » qu'on remplit d'air à des intervalles réguliers ; l'afflux du sang à la place à cicatriser s'opère à des périodes également régulières. On a donc recours aux forces mystérieuses du sang, dont l'activité incessante est toujours si précieuse pour combattre les ennemis de la vie, et avec leur collaboration vivifiante la guérison s'accomplit merveilleusement. C'est le célèbre chirurgien de Berlin, le conseiller privé Bier, qui opérait ici et qui y a introduit cette méthode dont la simplicité déconcerte. On comprend l'enthousiasme avec lequel les hommes débarrassés du supplice des appareils, parlent de l'homme dont le grand art médical a réduit au minimum les inconvénients résultant de leurs blessures.

« Ce tuyau de caoutchouc respirant », me dit le Dr R., c'est une ventouse. Son action n'a rien de mystérieux : il s'agit de déterminer par aspiration, un afflux sanguin et par là même une suractivité de la circulation de nature à hâter le travail de réparation. Ce procédé, assez ancien, peut donner des résultats intéressants, mais il ne révolutionnera pas la médecine opératoire.

Le reporter assiste à la messe dite sur le palier de Fervaques par le R.P. Raymond Dreiling et l'émotion qu'il ressent est profonde. On le croit sans peine ; mais on doit le croire moins quand il écrit :

Derrière l'hôtel, on a fixé au mur un vieux gobelin que l'on a trouvé à terre, roulé, couvert de poussière et sale, ouvrage précieux du XVIe siècle.

Non, c'est faire injure à M. Théophile Eck, directeur des musées, l'homme le plus soigneux, le plus méticuleux qui soit. Il s'agit d'une des deux tapisseries données à la ville par Mlle Compagnon. Elles étaient, il est vrai, en très mauvais état et ne pouvaient être exposées ; aussi M. Eck les avait-il mise à la réserve soigneusement enveloppées. La réparation en eût coûté très cher, et il faut bien dire que les municipalités élues n'oseraient jamais proposer un crédit pour une dépense de ce genre…

En tout cas, les Allemands, qui appellent gobelins toutes les tapisseries existant en France, font grand état du prétendu sauvetage de ces pièces… C'est ridicule… Mais nous verrons qu'ils ont cru découvrir De La Tour, ce qui est encore plus ridicule.

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