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Sous la Botte (66)

            F É V R I E R    1 9 1 6

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LE TEMPS.

Quel mois canonné !

Du 2 au 7 février , par exemple, le canon tonne à l'ouest avec des crescendo et des decrescendo dus à des causes indéterminables, car il ne peut s 'agir, bien entendu, de changements de positions. Le tullo a lieu dans la nuit du dimanche 6 au au lundi 7, de 6 heures du soir à 6 heures du matin, avec un fortissimo à 2 heures. C'est un roulement sans pauses, mais, hélas ! Non sans soupirs. Le lundi matin, silence ! On ne s'aborde qu'avec ces mots : « Qu'est-ce que cela signifie ? Y comprenez-vous quelque chose ? »

Les dépêches allemandes nous disent enfin : Violentes luttes d'artillerie entre le canal de la Bassée et Arras, ainsi qu'au sud de la Somme. » Sans plus, sinon qu'une autre dépêche laisse entendre qu'une attaque française « de notre nouvelle position (c'est à dire Frise?), » ayant d'abord réussi, a été ensuite enrayée et qu'enfin une contre-attaque allemande a tout remis comme devant. Nous n'en saurons jamais plus.

Le 13, cela reprend, sans doute pour les mêmes motifs et résultat. L'humidité est extrême. Quel cloaque doit être la tranchée !

De la gare partent sans cesse des autos d'ambulance remorquant de petites baladeuses bâchées, à quatre places ; par les carreaux de mica l'on voit des faces pâles et figées… Nos concitoyens chez qui logent des chirurgiens disent que ceux-ci sont à l'ouvrage jour et nuit.

Vers le 15, l'atmosphère est en folie : ce sont, entremêlées, des rafales de coups de canon et des chutes d'eau d'une violence insensée. Le 18 , le canon se tait ; il fait beau. Le 19, le ciel n'est plus qu'un arrosoir. On ne voit pas en plaine à cent pas. Silence sur le front. Le 25, le temps redevient de « saison :» clair soleil et lumière froide d'hiver, gel, puis bientôt neige très fine dont le voile achève de se tisser dans la nuit. Canon lointain.

Il est impossible de ne pas voir une relation de cause à effet entre le canon et la pluie. L'ébranlement de l'atmosphère est forlidable. Or, pensez qu'une sorte de tromblon fiché en terre dans les pays vignobles suffit à crever un nuage chargé de grêle…

SOYEZ BON POUR LES ANIMAUX.

À l'Hôtel de Ville, on reçoit ce poulet ;

À la Mairie.                                                                                                                                      3-11-16.

Il m'a désagréablement frappé que des habitants français transportent chez eux le gibier et la volaille achetés vivants sur le marché d'ici d'une manière qui cause à ces animaux des tortures inutiles.

Les organes de la police française doivent recevoir l'ordre de réprimer de la façon la plus énergique chaque fois qu'un pareil scandale sera aperçu.

Les animaux doivent être placés dans une corbeille.

                                                         Signé : Comte de BERNSTORFF, capitaine et commandant de place.

À l'entrée dans l'Arche, lorsque Madame Noé, déménageant sa basse-cour, tenait un couple de lapins par les oreilles d'une main et sa poule par les pattes de l'autre cependant que ces volatiles faisaient le col de cygne pour éviter que le sang ne se porte à la tête, elle ne se doutait pas qu'elle causait scandale.

Lorsque le maire lut cet ordre à son conseil municipal, M. Lefèvre-Boilet raconta qu'en venant à la séance, il avait vu un tout jeune enfant caresser au passage le chien d'un officier. Celui-ci avait saisi brusquement l'enfant et lui avait administré un e tripotée. Le pauvre gamin s'était enfui en hurlant.

Quant à moi, m'étant rendu ce jour là au faubourg d'Isle, je vois un rassemblement devant la boutique de Denivet, notre dépositaire du Journal de Saint-Quentin – quand il y avait un Journal de Saint-Quentin – et je regarde. Un soldat allemand, tombant d'un chariot, s'est cassé la jambe. Il reste là, sur le trottoir, sans secours. Enfin, des Français s'empressent, vont chercher ses camarades…. Aucun ne consent à se déranger. Le froid est piquant, le pauvre diable claque des dents et pleure de douleur. Denivet et sa femme n'osent le porter chez eux : ils ne savent comment le prendre, et quelle histoire ! Enfin, on est allé prévenir à la plus proche ambulance. Des infirmiers arrivent, sans se presser et se mettent en devoir de placer des attelles, là, en plein air !….. Soyez bons pour les animaux !

SITUATIONS.

Il en est d'affligeantes, il en est de tragiques. J'en choisis entre une douzaine et plus que mes enquêtes m'ont révélées deux qui me paraissent caractéristiques et qu'il n'y a nulle indiscrétion à exposer.

Voici le jeune Roedel, fils d'un éminent conseiller à la cour de Bordeaux. Son père l'avait envoyé en Allemagne pour parfaire son instruction. À la déclaration de guerre, il courut les plus grands dangers – son camarade fut assassiné. Cependant, il put gagner la frontière. Par des moyens de fortune, il atteignit Saint-Quentin où, exténué, il s'arrêta. Les Allemands arrivèrent derrière lui. Il savait de notre ville que son oncle y avait jadis commandé le 87e régiment de ligne et c'était tout… Dans sa détresse, il demanda asile à un ménage de tisseurs. Ces braves gens l'accueillirent à cœur et à bras ouverts. Depuis les premières levées d'hommes, comme il a dix-huit ans, il se terre…

(Roedel réussit à se cacher jusqu'à la fin et, à l'évacuation, suivit le sort de ses hôtes. Il ne revit les siens qu'en 1918. Il avait cependant réussi à leur faire passer indirectement de ses nouvelles, mais après deux ans ! M. Roedel, son père, se dévouait à toutes les œuvres de guerre bordelaises d'une façon admiable en pensant à ce fils – dont il ne savait plus rien!)

Voici la seconde histoire :

Chargé, le 28 août 1914, de reprendre Voulpaix (bataille de Guise), le capitaine D… traversait gaillardement le village avec sa compagnie quand un éclat d'obus le frappa à la jambe. On le dirigea sur Laon. Il suppliait qu'on l'emmenât, se rendant compte du peu de gravité de sa blessure, mais l'ambulance déménagea en l'abandonnant, lui et quelques autres. Or, le Allemands arrivaient. Le capitaine D… eut une idée originale : avec un camarade, blessé comme lui, il obtint du gardien-chef de la prison de Laon de se réfugier à la maison d'arrêt en qualité de pensionnaire.

Ces messieurs firent donc six semaines de prison comme détenus de droit commun, achevèrent de se guérir et sortirent avec une levée d'écrou régulière et de nouveaux états-civils. Le capitaine D… essaya par trois fois de passer, mais en vain : il y eût fallu des complicités qui ne se rencontrèrent point. Il se terra donc dans la maison d'un fonctionnaire de l'enregistrement dont la femme d'un gardien de la prison avait la garde. Quand parut (novembre 1915) la deuxième affiche condamnant à mort les soldats pris derrière le front et menaçant du même châtiment ceux qui les abritaient, l'hôtesse exigea que l'officier se rendit. Il le fit la mort dans l'âme et, en conscience, ne pouvait agir autrement. On ne voulut pas croire, à la kommandantur, qu'il fût capitaine français et eût échappé aux perquisitions. Il refusa de donner des explications et fut envoyé à Holzminden, puis à Celle, quand on reconnut enfin sa qualité. Le capitaine Fauché, du 205e, qui avait également réussi à échapper aux recherches de la police allemande et qui ne s'était pas livré en temps, fut pris et fusillé dans les quarante-huit-heures.

Mais voyez la situation : Madame D…, qui était restée à Saint-Quentin où elle venait de donner le jour à une petite fille, avait fini par savoir que son mari était à Laon, à quelques lieues par conséquent. Ils purent, par deux fois, se faire tenir des messages… Madame L…, sa mère, tâcha d'obtenir l'autorisation d'aller à Laon, mais ce n'était pas le même territoire d'étapes que Saint-Quentin et tels furent les termes du refus qu'il n'y avait pas à insister sans éveiller la méfiance de l'ennemi...

 

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