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Sous la Botte (66)

JE SUIS LE JOURNALISTE ALLEMAND.

Encore une fois, je me mets aux lieu et place du journaliste allemand, plume aux doigts, mais n'écrivant pas ses réflexions :

- Diable ! Nous devions être le 4 septembre 1914 à Paris….. Notre état-major avait fixé cette date et l'on, sait qu'il est infaillible ; il possède la certitude élémentaire, lavérité allemande. Oui, il y a eu Liège, il y a eu l'Angleterre sur quoi l'on ne comptait pas. Il y a eu surtout la Marne. On nous a bien dit que c'était prévu et que l'état-major n'attendait que cela pour inaugurer la guerre de position. Soit ! Mais alors, il y a eu plusieurs vérités sur le même fait et la vérité française est que la Marne fut un échec pour nous. En tout cas, il y paraît. Sur le front, nous restons où nous sommes et les Français restent où ils sont ; donc, c'est l'égalité, ce n'est plus la supériorité. Et puis, le soldat allemand, irrésistible au début par son long et minutieux dressage, par sa discipline, par son splendide mépris de la mort, après quinze mois de piétinement, s'énerve et les camarades qui reviennent en permission sont soucieux sans exception. Le Français, au contraire, est le soldat du second mouvement. On dit de lui chez nous qu'après trois mois de campagne, dix hommes par compagnie peuvent faire de bons officiers. Or, en voilà quinze, de mois ! Les prisonniers nous arrivent maintenant avec des airs vainqueurs. Ils sont mieux armés et mieux équipés que nos gris-de-campagne, ce qui paraissait impossible à tout bon Allemand. L'ennemi a profité de notre expérience, à laquelle il a ajouté la sienne et les idées pratiques du latin inventif et débrouillard. Ils sont plus nombreux aussi de l'autre côté. Par conséquent, si l'on fait une guerre d'usure, il n'y aura plus un seul Allemand alors qu'il y aura encore un Anglais, la moitié d'un Français et quelques Russes. L'argent ? Les plus distingués de nos économistes estimaient à trois mois, en cas de guerre européenne, la résistance financière possible de n'importe quel État. Nous sommes loin de compte ! La guerre nourrit la guerre et les mines de papier-monnaie ne sont pas épuisées. Enfin, ce n'est pas gai par ici : on prend décidément trop de précautions pour nous empêcher d'avoir faim et aussi pour ne donner en pâture à nos lecteur que la vérité allemande. Or, voilà qu'elle a des sceptiques….. N'insistons pas et faisons un article touchant la paix avec le Monténégro. On nous apprend que dans les villes occupées, à Saint-Quentin notamment, nos compatriotes ont décoré leurs fenêtres en l'honneur de cet événement . Allons-y. (Écrivant.) « C'est le commencement de la fin, c'est fissure dans le bloc, c'est le premier coup de canif dans la marge du pacte de Londres, etc. »

NOTULES.

La princesse Auguste. - La femme d'Auguste-Guillaume est venue le 5 janvier visiter Saint-Quentin où a séjourné si longtemps son mari, maintenant exilé à Vervins en punition des ses fredaines, mais qui a gardé le confortable pied-à-terre de Bellevue. La princesse a de la branche et est jolie quoique un peu massive. Elle est aussi très exubérante. Elle est aussi exubérante. À Bellevue, elle est allé à la cuisine ; a pris part à la confection du déjeuner et a dit à la cuisinière : - Ma pauvre Victoire comme vous devez vous ennuyer toute seule dans cette grande maison ! Victoire a eu une réponse digne du Grand Siècle : - Madame, je ne m'ennuie jamais avec moi-même.

L'explosion de Lille. - L'explosion d Lille, qu 'annoncent les dépêches, aurait été perçue de Saint-Quentin sous forme de commotion : 78 kilomètres à vol d'oiseau. L'onde aurait mis cinq minutes à se propager, mais personne ne prétend avoir entendu : on a ressenti, c'est -à-dire que ce fût une vibration des surfaces vitrées, un ébranlement des huis. Tout cela est bien vague, mais nous n'avons plus de points de repère ni de comparaison : tout est nouveau est inattendu dans cette guerre.

Platitudes. - Le prestige du vainqueur – apparent – est évidemment très grand. Un maire termine sa lettre au capitaine Neuerburg par cette formule : « Daignez recevoir ; Monsieur le capitaine , l'assurance de ma profonde considération et de mes meilleurs sentiments. » Neuerburg, qui n'est pas un sot, montre la lettre à tout venant. Un autre glisse sa carte dans la corbeille de raisin réquisitionnée, moyennant 103 francs, pour la table de l'Excellence Nieber. Il y a chez certains un empressement excessif à servir les Allemands (la crainte latente y est pour beaucoup.) L'envahisseur n'aurait donc qu'à désirer !Et telle maîtresse de maison qui n'arrive pas à faire balayer son pas de porte à heure fixe par la servante l'aperçoit guignant le retour de l’officier pour allumer son feu….. Comme les officiers logés à demeure depuis si longtemps s'efforcent d'être aimables et serviables, ce qui est d'ailleurs tout à leur avantage, on semble, en plus d'un endroit, leur en avoir de la gratitude. Et même des sots font des frais pour eux – par vanité ! Exceptions ? Oui, mais je les note. La bonne attitude est heureusement la règle ; j'en ai l'exemple journalier ; une dignité fière aussi loin des avances que de la provocation . Je crois qu'au fond, les Allemands qui comprennent aiment mieux cela.

Pauvre Carette ! - Le 14 janvier, à 1 heure et demie, Carette, tulliste de son métier – quand il avait un métier ! - et âgé de 53 ans, passait le long de notre tennis des Peupliers où était une sentinelle. L'Allemand lui demanda « papier. » Carette exhiba sa carte d'identité et continua. Le soldat lui lâcha alors par derrière un coup de fusil qui traversa la hanche droite. Le poste accourut : l'assassin mit en joue les camarades qui se défilèrent. Il fut enfin désarmé et conduit à la kommandantur . Il était ivre et écumait. On amena le blessé à Fervaques dans une auto d'ambulance avec sa femme. Le ménage a deux fils à la guerre. La blessure était mortelle et le pauvre tulliste trépassa le lendemain matin. Le meurtrier et son chef de poste furent condamnés à quinze ans de forteresse. L'un pour avoir monté la garde étant ivre et l'autre pour ne pas l'avoir immédiatement relevé et puni.

Le prisonnier. - Petite scène de la rue, le 16 janvier. Un prisonnier français st amené entre deux sentinelles à l'état-major, rue de Lorraine. On le fait attendre sur le trottoir d'en face. Arrive enfin un officier supérieur qui l'interroge d'un air important. - Ton régiment ? - Le 21e, ça se voit. - La brigade. ? La division ? L'autre donne le renseignement avec une profonde indifférence. L'Allemand va plus loin et : - Où se trouve le siège de la division ? Alors, le prisonnier, avec une tape familière sur le ventre du commandant : - Voyons, mon gros, tout ça, qu'est-ce que ça peut te f… ? L'Allemand tourne les talns, très digne...

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