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Sous la Botte (65)

LES PRISONNIERS DE FRISE.

Voici, touchant cette affaire, les deux dépêches allemandes et la française :

« Grand quartier général, le 29 janvier. - Au sud de la Somme, nous avons pris le village de Frise et environ 1 000 mètres de la position attenante au sud. Les Français laissèrent entre nos mains 12 officiers, 927 hommes non blessés, ainsi que 13 mitrailleuses et 4 lance-mines. Plus au sud ; près de Lihons, un détachement de reconnaissance poussa jusque dans la deuxième ligne ennemie, fit quelques prisonniers et retourna sans perte dans sa position »

« 30 janvier. - La position conquise au sud de la Somme a une étendue de 3 500 mètres et une profondeur de 1 000 mètres. Sont tombés entre nos mains, à cet endroit, 17 officiers, 1 270 hommes, parmi lesquels quelques Anglais. Les Français ne tentèrent qu'une faible contre-attaque, qui fut facilement enrayée. »

« Paris, 29 janvier, 3 heures. - Au sud de la Somme, après un violent bombardement, l'ennemi a attaqué hier nos positions sur un front de plusieurs kilomètres, à partir de la boucle de la Somme à Frise et plus au sud. Dans toute la partie sud, son attaque a complètement échoué. Elle n'a réussi que sur le nord même de la Somme, contre le village de Frise, adossé à la rivière, et qui était tenu par une de nos grand'gardes. L'attaque ennemie est actuellement enrayée, les premières contre-attaques effectuées ayant permis de reprendre des tranchées enlevées par les Allemands. Dans la région de Lihons, l'ennemi a dirigé, au cours de la nuit, une attaque qui a été immédiatement arrêtée. »

Nous avions perçu le vendredi 28 une furieuse canonnade qui s'était arrêtée à 6 heures et un quart du soir. Les deux dépêches allemandes furent affichées en français au Crédit du Nord (direction de l’imprimerie de l'étape), et la première, qui l'avait été le samedi 29 dans la matinée, ameuta la population, d'autant que l'on sut immédiatement que les prisonniers allaient arriver à Saint-Quentin. L'agitation fut tout de suite grande le long du parcours présumé.

À partir de midi, gendarmes et patrouillards arrêtent la circulation depuis la gare jusqu'à la place et font entrer de force les passants dans les magasins. Les fenêtres doivent être fermées ; les spectateurs qui regardent aux carreaux sont menacés.

À une heure moins le quart, la longue colonne débouche sur la place de la Gare par la rue Joly. D 'abord et hors cadre, Nonsmann et Hauss, de la kommandantur, dans l'attitude de gens qui auraient fait à eux tout seul ces prisonniers. Un groupe d'officiers français encadré de soldats allemands marche en tête. Le comte de Bernstorff salue. Les officiers rendent gravement le salut. L'impression est poignante. Les Français en uniforme bleuâtre et casque en tête ne se distinguent guère à distance des Allemands, mais de plus près, « faits de boue, » suivant l'expression, locale, hirsutes, passifs, ils ont mauvais air. Lire dans les communiqués : « On a fait tant de prisonniers, » l'esprit s'y arrête pas, mais les voir, quelle douleur ! Il y en a à barbe grise, il y en a de très jeunes. Tous n'ont pas le casque, mais des calots, des passe-montagne, de vieux képis. Et cette boue !

Une moitié s'engouffre dans la bourse du Commerce ; le reste est conduit à la caserne où, le service d'ordre étant moins rude, la population ameutée pousse le cri de : « Vive la France ! »

L'impression désastreuse qu 'avaient laissé nos pauvres prisonniers boueux passe vite. M. Rossi, par un carreau cassé de la Bourse, peut entrer en conversation avec eux : - Ça va ? - Très bien ! - Comment avez-vous été pris ? - Une surprise dans le brouillard. Les Boches avaient envoyé trente mille obus en huit heures : une vraie voûte de projectiles….. Puis,nous ayant ainsi coupés, ils nous sont tombés dessus sans qu'on les voie. Nous n'avons, pour ainsi dire, perdu personne, mais il n'y avait rien à faire. - Et comment les affaires marchent-elles ? -On ne peut mieux. Le soldat est bien nourri, bien soigné, bien commandé. - Et Grand-Père (Joffre) ? - C'est un lapin. Ayez confiance, nous les aurons. Nous nous rendons compte que nous ne sommes pas jolis jolis, mais nous étions dans un bain de boue. À part cela, bien vêtus, bien équipés, bien chaussés. Courage et confiance ! Un Allemand survenant interrompit les confidences.

Le dimanche, il en arriva plus de deux cents encore qui furent enfermés dans l'usine Pignol et Heiland (une firme allemande tout justement.) Leurs gardiens ne se montrèrent pas impitoyables et l'on put leur faire passer de l'argent et des douceurs.

Pour les autres, la bonne volonté de Madame Gray elle-même se heurta à une consigne féroce : - Une dame s'en occupe, lui fut-il dit sèchement à la kommandantur. Hélas ! Oui, une dame s'en occupait, mais le zèle inorganisé fait pis que mieux et il est préférable de ne pas agir plutôt que d'agir mal pour ce qu'ainsi l'on empêche le bien.

Le lundi après-midi, le contingent de la caserne, grossi d'une partie de celui de la Bourse, fut dirigé sur la gare et embarqué. Cette fois, nos soldats, brossés, reposés, avaient fière mine et ils défilèrent à bonne allure et pas du tout en attitude de vaincus : - Nous aurons notre tour, semblaient-ils dire.

Tout le faubourg d'Isle s'était transporté le long de la voie et ce furent des acclamations, des baisers envoyés du bout des doigts, des cris de : Vive la France ! Les prisonniers, la moitié du corps hors des portières, répondait sur le même ton…

Les camarades restés et groupés à la caserne partirent le mois suivant.

Et les « quelques Anglais » de la dépêche allemande du 30 ? Eh bien ! Voilà : « les Anglais, » c'était un Anglais tout seul qui avait profité de son congé pour venir faire un tour amical sur la ligne française… Il avait choisi son temps !

« ILS SONT VENUS AU MONDE COMME ÇA. »

Les actes de brutalité, je dirai même de bestialité commis par les Allemands le long du parcours des prisonniers furent nombreux. Je n'en citerai que deux ou trois, caractéristiques. Les Allemands ont comme excuse qu'ils ne connaissent pas la foule française qu'on calme d'un mot plutôt que d'un geste….. Tout de même !

Place du Huit-Octobre où j'étais, le mécanicien Robert ne s'étant pas retiré assez vite à l'injonction du patrouillard et ayant « rouspété », est assailli par toute la patrouille, soit six hommes qui cherchent manifestement à le tuer à coup de crosse lancés à la volée et visant surtout la tête : ils tapent même maladroitement les uns sur les autres…, mais Albert n'est plus qu'une loque sanglante quand les brutes le jettent sur la plate-forme d'un tramway. Leste et fort, malgré son âge, il avait fait une belle résistance. Des femmes s'étaient trouvées mal…

Rue du Palais-de-Justice, Desfossez, coiffeur, bousculé par un gendarme, riposte par un direct du droit en plein visage. Le gendarme dégaine, mais Desfossez, empoignant adroitement le sabre, le repousse dans la figure de son agresseur qui a la lèvre coupée et culbute, semant son hausse-col et son casque. Il se relève, hurlant et brandissant son revolver, mais il ne peut tirer : Desfossez est coiffé comme un sanglier par une douzaine de mâtins. Sous cette avalanche d'agresseurs, le pauvre diable est écrasé : on le traîne au violon en piteux état.

Le lendemain, je m'informe prudemment des prisonniers. Robert n'est pas mort : il en sera quitte pour une oreille arrachée. Quant à Desfossez, ce « n'est qu'un bleu » sur tout son corps. L'ami intime de Robert, à qui j'offre sur le zinc un sirop inhabituel et demande son opinion, me dit avec conviction : - Il est fort comme un bœuf et doux comme un mouton . Seulement, quand il a une goutte dans le nez, c'est pas un homme à qui il faut dire m…. Et l'ami intime de Robert ajoute ce mot absurde et profond : - On dit que ce sont des barbares. C'est pas mon avis : ils sont venus au monde comme ça.

Sur le boulevard Gambetta, Madame P.L….., pour avoir dit à quelques femmes : - Faites attention, ces gens-là vous enverraient un coup de fusil pour rien du tout, reçoit une bourrade terrible et chancelle. L'honorable M. Besnard, greffier du tribunal de commerce, vole à son secours. Il est crossé, injurié, engueulé, et le lendemain, on perquisitionne chez lui pour la deuxième fois. On y trouve encore du vin ! Du coup, il doit aller s'expliquer à la kommandantur. Il en sort, non sans peine, mais il regrette amèrement l'expulsion de chez lui d'une bouteille de chartreuse d'avant les décrets. Et ainsi eurent les Allemands la dernière bouteille de vraie chartreuse qui fût à Saint-Quentin.


 

 

 


 


 


 


 

 

 


 

 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

 


 

 


 


 

 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

 


 


 

 

 


 


 


 

 

 


 


 


 

 


 


 


 


 

 


 


 

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