Articles, photos, gravures

Articles ❯ Saint-Quentin , il y a 100 ans ❯ Sous la Botte (64)

Sous la Botte (64)

L'HISTOIRE DE PROSPER.

L'imprudent abbé Boudet, qui a chez lui toute une garnison de soldats russes et français et ne s'en cache vraiment pas assez, m'envoie son factotum Prosper à des fins qu'on devine. J'accueille chaque fois Prosper du moins mal que je peux et à la fin je lui dis : - Je ne vous connais pas, d'où diable sortez-vous ? À votre beau parler, vous devez être d'Ile-de-France. - C'est une histoire, me dit-il, et vous avez raison, je suis de Tracy-le-Mont.

Et il me raconta, son histoire. Il était garde-voie, plus tout jeune, par conséquent, pendant la mobilisation. Il voyait le dirigeable sortir de son hangar de Cuisse-la-Motte et se disait : « Moi, je monterai bien là-dedans, mais dans un aéro, jamais ! » Les agents de police de l'armée cherchaient des hommes de bonne volonté pour aller en pays occupé prendre des renseignements. Prosper Laire s'offrit. Il partit de Compiègne dans un aéro – malgré sa répugnance – piloté par Védrines le lendemain de la Pentecôte – le 24 mai 1915 – et fut déposé à 4 heures et demie du matin à la Sablière (2 kilomètres de la gare de Busigny). En passant au-dessus de Saint-Quentin, on avait été canonné et Védrines lui criait : Hein ! Tirent-ils mal les pantouflards ! De temps en temps, son pilote levait les deux bras en l'air et disait : - Vois-tu, c 'est comme ça que ça se gouverne. Bref, Prosper, délicatement déposé à terre, campa dans le bois, observa ce qu'il put et lâcha des pigeons voyageurs. Il mangeait du chocolat et de braves femmes qui l'avaient repéré, venaient le ravitailler. Le samedi 29 mai, à 4 heures du matin – jour et heures fixés pour la reprise – il aperçut l'aéro à cent mètres au dessus de sa tête. Védrines descendait en plané et se posa juste à l'endroit où il avait atterri le lundi précédent. En route et par la hauteur ! Prosper était gelé en arrivant à Compiègne, mais un capitaine lui donna son café avec de la gnole. Cela console de bien des choses !

Sa seconde mission – car il s'était réconcilié avec l'aéro – réussit moins bien. Tout le monde n'est pas Védrines. Il partit de Bonneuil piloté par un gamin qui le déposa entre Hauteville et Macquigny. Du Catelet, ils furent canonnés. Il tâcha, une fois à terre, d'atteindre la ligne du Nord, mais il n'arriva qu'au Cambrésis, essuya quelques coups de feu, fit sauter un bout de voie et culbuta quelques wagons. Il passa quatre jours dans les boqueteaux ou dans les meules à attendre son pilote – qui ne revint pas. Enfin, un voiturier put l'amener à Saint-Quentin, caché dans une charrette de paille. Il était fort en peine quand la providence mit sur son chemin l'abbé Boudet . Celui-ci le considéra un instant et l'interpella : - Dites donc, mon brave, vous n'avez pas l'air d'être sur votre terrain ? Prosper, mis en confiance – il était en confiance avec tout le monde – dit ses aventures et ajouta, en bon diplomate, que son capitaine lui avait recommandé, « en cas embêtements, de s 'adresser à un curé quelconque, car, en général, les curés n'ont pas peur. » L'abbé Boudet fut flatté, mais n'en imposa pas moins un stage à son nouvel ami, tout en le confiant à de braves gens qui jouaient leur vie avec simplicité. Finalement, il le prit chez lui. Du coup, la maison aurait pu adopter comme enseigne : Aux deux imprudents, mais cela leur réussit à l'un comme à l'autre : les Allemands ne purent jamais croire que l'on se moquât d'eux au point où le faisaient l'abbé Boudet et son factotum. Nous les retrouverons.

« ON DEMANDE DE VOS NOUVELLES. »

M. X… est mandé à la kommandantur : - Monsieur, allez-vous bien ? - Oui. - Mademoiselle votre fille va-t-elle bien ? - Oui. - Ne manquez-vous de rien ? - Non, mais pour qui tout cela ? - Pour la France. Et c'est tout ! Impossible de savoir qui s'intéresse à vous. Au besoin, l'on envoie des officiers poser à domicile ces mêmes importantes questions. Au « Ne manquez-vous de rien ? » inscrit sur le papier qui m'est présenté, je répond : « Si, de truffes. » L'Allemand me regarde intrigué. - Mais oui, j'ai à peu près ce qu'il me faut pour ne pas mourir de faim et je n'en réclame pas davantage ; mais une chose qui me manque certainement, ce sont les truffes. - Je comprends, dit-il, et il me salua.

LA FÊTE DE L'EMPEREUR (27 JANVIER.)

« Je vous prie, cette année, en ce qui concerne mon anniversaire, de recommander de transformer les manifestations, les fêtes, les souhaits en pensées silencieuses et en pieuses prières.

GUILLAUME II. »

On obtempéra ; cependant, le cérémonial militaire fut infiniment plus imposant et solennel, à Saint-Quentin et sans doute ailleurs, que l'an dernier à pareille date : les cœurs ont besoin d'être soutenus. L'approche de l'anniversaire avait mis aux champs les troupes semi-actives de la garnison : ce n'étaient qu'exercices, revues, répétitions, instructions aux recrues ou très jeunes, ou très vieilles, qui débarquaient d'Allemagne ignorant tout du métier, jusqu'aux honneurs à rendre aux officiers !

Le lundi 24 eut lieu, dès patron-minet et dans un brouillard opaque, la répétition générale sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Grâce à quelques gifles, à des bourrades qui jetaient l'homme par terre, à des coups de poignée de sabre dans les côtes et surtout à des engueulades copieuses, tout marcha à souhait : on était prêt !

La veille au soir, le 26 , ce fut « la retraite aux flambeaux, » si l'on peut s'exprimer ainsi, que Pierre Dony put suivre… de chez lui et qu'il voulut bien me décrire ainsi :

La place a son aspect nocturne habituel depuis les attaques d'aéroplanes : c'est un grand trou noir où l'on perçoit vaguement un remous de foule : cinq ou six cents soldats et infirmiers en train de se placer silencieusement le long de la bordure du trottoir et du terre-plein. Les volets à demi-baissés du café de l'Univers et de la Taverne laissent filtrer un rayon de lumière qui se diffuse et meurt aussitôt. Pas une fenêtre n'est éclairée, sauf aux deux kommandanturs et au service de nuit de l'Hôtel-de-Ville, près du corps-de-garde.

Sept heures et demie. - Accords cuivrés : un cortège débouche de la rue Croix-Belle-Porte : en avant, trois gendarmes à cheval ; puis , sur deux rangs, dix soldats porteurs de torches ; puis la fanfare entre deux piquets d'honneur. Dix porteurs de torches ferment le cortège. Et ce cortège est largement encadré par un quadrilatère lumineux d'une rectitude absolue, formé par d'autres porteurs de torches. Cette énorme figure géométrique incandescente semble se mouvoir toute seule dans le noir, cependant que la musique joue une marche quelconque, le,te et très cadencée. C'est lugubre, mais imposant et c'est surtout très allemand.

La procession arrive ainsi devant la kommandantur-ville. Là, elle fait un à-droite et envahit le terre-plein : la musique se groupe et, par des évolutions aussi savantes et rapides que celles d'un ballet de feux follets, le quadrilatère lumineux se transforme en un cercle parfait autour de la fanfare et le silence de la nuit laissent l'impression d'une cérémonie barbare : c'est une sorte d'incantation nocturne des âges préhistoriques précédant ou suivant les sacrifices humains. Après tout, n'est-ce pas de cela qu'il s'agit ?

Après un long roulement de tambour percé par le son aigu des fifres, la musique attaque un hymne au cours duquel, brusquement, une sonnerie de trompettes jette une note inattendue de franche gaîté….. La musique reprend et, à intervalles réguliers, tambours, fifres, trompettes interviennent comme par surprise et tout s'abîme dans le crescendo poignant d'une longue phrase musicale qui s'étend à n'en plus finir comme la plainte d'un blessé et qui s'éteint plutôt qu'elle ne cesse… Ce n'est pas drôle, cette façon de fêter l'anniversaire d'un empereur. Mais ô compatriotes de Wagner, vous êtes de fameux metteurs en scène !

Le concert a duré dix minutes. Le cortège se reforme et, fifres glapissant, s'engouffre dans la rue Saint-Martin.

Au matin du jeudi 27 janvier, c'est un recommencement de la procession en musique de la veille au soir, mais sans les torches…. À 9 heures et demie, réunion patriotico religieuse à la Basilique. Y prennent part les troupes qui, tout à l'heure, défileront. Orgues, chants et allocution d'un pasteur qui dit en substance qu'on doit remercier Dieu d'avoir donné à l'Allemagne un empereur tel que Guillaume II qu'il a couronné de gloire, mais que cette couronne n'est pas sans épines, etc...

Les trottoirs de la place se sont garnis de soldats ; les infirmières innombrables se groupent sous la loggia du théâtre. Les détachements en armes, composés de « landsturms », d'infirmiers et de chauffeurs, s'alignent sur trois des côtés du terre-plein. Sur quatrième – celui de l'Hôtel-de-Ville – le poste en armes est sorti et à sa gauche se pressent officiers et fonctionnaires. Ils sont trois cents au moins, tous vêtus de gris. Pas un flottement , pas un mot, tout a «été réglé d'avance ; les spectateurs eux-mêmes ont leur consigne. Le colonel de la landsturm, joli homme à la voix superbe, lance un commandement qui d’éclanche le même geste de présentation du fusil multiplié par quinze cents dans un dixième de seconde. Puis il accompagne les Excellences qui ont mis le pied sur le macadam à 11 heures juste et trottinent le long du front en saluant les chefs de compagnie. Des deux Excellences, l'une est malingre, chafuine, toute à angles droits, taillée en petite guérite étroite : c'est le général de l'infanterie von Below qu'on sait modeste et qu'on dit très entendu en son art ; l'autre, semblant toujours courir après son ventre, comme ficelé dans son ample capote, c'est von Nieber, inspecteur des étapes. Les soldats, au passage, les suivent du regard comme s'ils les voulaient manger des yeux, et leur tête, de droite à gauche, se dévisse jusqu 'à bout de course. Somme toute, c'est la revue des troupes d'une garnison de tout repos passée par deux grands chefs et devant un groupe important de riz-pain-sel. Ceux-ci sont curieux à considérer. Le cuir ceinture des bedaines épaisses ; des tuniques se creusent en sillons sous la traction des boutons ; le casque inhabituel fait monter le sang aux pommettes et aux nez qui violissent ; des bourrelets de chair s'étagent sur le col trop juste…..Ce sont les délices de Capoue !

Below fait pousser trois hourras en l'honneur de Sa Majesté et, avec son compagnon, se place en avant de la bretèche ; les officiers se massent derrière eux et le défilé commence scandé par les quatre mesures, toujours les mêmes, d'un air de danse. On comprend qu'au silencieux cinéma, cette manière compliquée de mettre un pied devant l'autre qu'est le pas de parade soulève un rire incoercible . Là, en musique, avec le martelage des pavés par des talons qui semblent vouloir les enfoncer, cela reste disgracieux, mais n'est plus grotesque : c'est la victoire définitive de la discipline sur la personnalité. Et cependant, même dans le pas de parade, il y a la manière. Les automobilistes et les motocyclistes s'avancent les avant-derniers : deux cents gars sveltes et longs, tout de cuir habillés, noirs, frottés, luisants, portant gaillardement le fusil, qui n 'est pourtant pas leur outil, l'air intelligent et assuré pour la plupart. Le pas de parade, avec eux, moins accentué en hauteur et mieux lancé en avant, semble être un exercice de souplesse, un sport de marche, une façon de se dégourdir les jambes. C'est à eux que va le succès.

Tout cela, bien réglé, s'est passé avec une incroyable rapidité, dix minutes peut-être. J'en reviens avec une impression de tristesse que prolonge pendant une heure la grande volée des cloches de la Basilique...

 

Retour en haut