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Sous la Botte (63)

AU MONT-DE-PIÉTÉ.

J'ai dit (Voir février 1915 : l4affaire du Mont-de-Piété) que le Mont-de-Piété, à la suite de la découverte de fusils – armes sans valeur et sans munitions – avait été saccagé par une bande d'Allemands sous les yeux du gendarme Malzahn. Des officiers même n'avaient pas hésité à se faire la main. Je vais revoir les lieux. L'aspect est différent. En sept mois d'un travail de fourmis qui réparent le désastre causé dans la fourmilière par le coup de pied d'un passant, MM. Cottenest, garde-magasin, et Demonvielle, employé, ont relis en place tout ce qui n'avait pas été volé (objets de literie, machines à coudre, linge, bicyclettes, couverts – dont les Allemands ont pris huit cents pour leurs cantines ! - et un partie des bijoux), et les gages sont reconstitués avec une approximation très suffisante, puisque le service des dégagements qui vient d'être repris n'a pas donné lieu à une seule contestation. Les cinquante ou soixante fusils, revolvers ou pistolets – armes de panoplie pour la plupart - qui furent le prétexte du saccage n'étaient pas cachées, m'assure-t-on. Il n'en reste pas moins que l'administration du Mont-de-Piété se montra négligente et, quoique composée en partie de conseillers municipaux, se dispensa d'appliquer un arrêté du maire…

« L'AMI D'HIER SOIR. »

Un journal français passé sous le manteau m'apprend précisément que M. Coquerelle, le directeur du Mont-de-Piété, détenu au camp d'officiers de Celle, en Hanovre, vient d'être rapatrié. Je vais en donner avis au maire et lui dire qu'en même temps, M. D….. qu'il a connu à Saint-Quentin, détenu aussi à Celle comme « otage pour le Maroc, » était également rapatrié.

Le cabinet du maire est plein d'amis, Gibert est en verve. Il s'écrie d'un ton joyeux : - D….. otage du Maroc ! Qu'est-ce que ça signifie ? Enfin, peu importe. À propos de ce … Rocambole, je vais vous raconter une histoire amusant – ou affligeante, comme vous voudrez. Il y a quelques années – la date, vous allez voir, serait facile à retrouver – je revenais de Paris dans le même compartiment que le très honorable M. Rochette, le directeur de la sucrerie de B… - Je suis honteux de ce que je viens de faire, me dit-il tout à coup. Quel crime avez-vous commis ? - Ce n'est pas un crime, c'est bien pis. Confessez-vous. - Soit. Ça me soulagera. Eh bien, voilà : nous estimons que notre patron, ancien et brillant officier, maire de la commune, mérite la croix. - C'est tout à fait mon avis interrompis-je. - Or, M. Doumer et M. Maguin, conseiller général du canton, ces deux puissances, y ont échoué. J 'avais connu dans le temps D… et j'appris qu'il avait, comme on dit , le bras long. Cela m'étonna un peu, car enfin, il a exécuté, il n'y a pas si longtemps, sa troisième culbute et la façon dont il a fait filer son mobilier à la barbe même des créanciers, si elle est restée célèbre n'en est pas moins un trait fâcheux de comédie ! Mais tout le monde sait que, politiquement, ce ne sont pas là des raisons. Aussi, à tout hasard, je lui demandai audience et c'est aujourd'hui même qu'il me l'accorda en m'invitant d'ailleurs à déjeuner rue Marbeuf. Un laquais en culotte de soie reçut mon chapeau et m'introduisit dans une splendide salle à manger. La chère fut exquise. Au cigare, D… prit le téléphone et attaqua la Chambre : - Fites venir Chéron à l'appareil, commanda-t-il. Le sous-secrétaire d'État à la guerre arriva docilement : - À qui ai-je l'honneur ?….. À l'ami d'hier soir. Et l'on se tutoya tout de suite : - Je t'attends au ministère à 4 heures. On y alla et, croyez-moi si vous voulez, toutes les portes du ministère de la guerre s’ouvrirent devant DD… L'affaire alla rondement et nous emportâmes une promesse formelle. Pendant que l'on était en train, je poussai ma pointe, c'était trop drôle. J'ai un cousin, ancien notaire, qui veut mourir dans la peau d'un juge de paix. Il a jusqu'ici échoué partout. J'en parle à D….. - C'est un autre ministère, me répond-il, mais c'est la même chose. Allons-y tout de suite, il n'est que temps. Là encore, accueil écossais. Je ne sais si c'est le ministre ou un sous-ministre qui nous reçut. J'étais ahuri, abruti et…. Un peu honteux et je pensais tout le temps : « Pourvu que les Allemands ne nous déclarent pas la guerre ! » C'était une obsession.

Gibert ici fit une pause : puis il continua : - Je rassurai mon brave ami Rochette et lui dis de ne pas se frapper, car tout cela n'était que fichaise et n'aurait pas de suite : eau bénite de cour ! Eh bien ! C'est moi qui me trompais : quinze jours exactement après notre rencontre, Rochette m'envoyait un Journal Officiel avec, soulignées en rouge, la nomination de M. T. L… comme chevalier de la Légion d'honneur et celle de son propre cousin comme juge de paix. Ça n'a pas traîné !

Nous éclatâmes de rire. - Attendez, dit Gibert, ce n'est pas fini. L'histoire a un épilogue. Je déjeunais chez M. Maguin, conseiller..général, qui m'avait prié de venir à Charmes pour une affaire d'électricité quelconque. La conversation tomba sur M. T. L. …., l'aimable voisin de campagne de mon hôte. - Je viens de le faire décorer, dit M. Maguin un peu légèrement. Il s'adressait mal : quand je suis sûr d'une chose, je la soutiendrais jusques et y compris la corde. - Pardon, interrompis-je, vous n'y avez été pour rien. C'est D… qui a attaché le grelot au ruban. - Vous avez raison, dit M. Maguin rêveur : je confondais, j'en vois tant ! Mais une chose dont je suis certain, c'est que c'est moi qui ai fait décorer le docteur Caulier, maire de Saint-Quentin. - Je vous félicite, répondis-je. Il a dix ou douze années d'exercice comme maire et probablement une trentaine comme médecin : on peut plus mal. - Voici comment c'est arrivé, continua M. Maguin, qui ne cache rien : les socialistes et leur ami Magniaudé, le député de Soissons, poussaient Caulier. Le ministre ne marchait pas : décorer un socialiste militant lui paraissait saumâtre. Alors on fit une cote à mon avis assez bien taillée : - Qu'on me passe au cou la cravate de commandeur, dis-je à Magniaudé, l'opposition de Doumer et de ses amis, dont je suis le principal, tombera et alors je vous promets l'étoile pour le docteur. C'est, vous le savez, ce qui eut lieu.

Il se fit un petit silence quand Gibert eut cessé de parler. - Après cela, conclut Pierre Dony, étonnez-vous que les Prussiens montent la garde devant l'Hôtel de Ville de Saint-Quentin !

LE COMITÉ DES VÊTEMENTS.

Il est donc entendu que l'on va créer un comité chargé de distribuer les vêtements qui viennent d'Amérique et les démises des mobilisés remises en bon état. Cela fait un gros tas et il faut une organisation. Les dames sont de la partie. (Voir décembre 1915 : Gibert et l'Excellence.)

À 4 heures donc, le mercredi 12 janvier, les dames convoquées et qui sont assez nombreuses (les dévouements inemployés ne manquent pas) pénètrent dans la salle à la Grande-Cheminée et s’assoient aux places habituellement occupées par MM. Les conseillers municipaux. Gilchrist Stockton, le délégué américain au ravitaillement , est requis de venir siéger sur l'estrade. Il me montre avec désespoir son col souple et sa veste lâche et me lance : - Je n'ai peur d'aucun homme, mais les femmes, ce n'est pas la même chose ! M. le maire fait l'appel. On répond : « Présent ! » Trois ou quatre voix appuient sur le féminin et disent : « Présente ! » La Française n'est pas délibérante, elle est intuitive. Sur le sujet qui les réunit, vingt de ces dames diraient des choses plus fines plus vraies, plus pratiques que n'importe quel homme, mais aucune à qui la langue doit peler cependant après un si long silence ne prendra la parole quand, tout exposé fait, le maire demandera si quelqu'une à quelque chose à dire. Il n'y a que les hommes à parler, les femmes causent – ou bavardent.

Le maire lit un petit discours pour dire qu'il ne faut pas compter sur la reconnaissance des gens à qui l'on se dévoue : « Au fait, dit-il, la reconnaissance vous constituerait débitrices, car votre satisfaction serait alors supérieure au sacrifice. » C'est à voir. Puis il remercie les Américains et prie Stockkton de le faire savoir à ses compatriotes.

M. Pierre Dony expose le système de l'organisation projetée et cela paraît à tout le monde très clairement conçu. (On en trouvera le détail aux Soixante-quatre séances.) Van Lierde, du Bureau de Bienfaisance, émet ensuite quelques idées dont il en est d'excellentes, et d'autres aussi disent leur mot.

À la sortie, je demande à une femme d'esprit son impression. - Je suis un peu déçue, me répond-elle. Notre gouvernement local ne m'a pas transportée d'admiration, comme je l'espérais. Somme toute, sans aucune compétence spéciale, on se débrouille, rien de plus. D'ailleurs, le Français est né débrouillard. À défaut d'autorité, nos dirigeants possèdent une chaude bonne volonté. La paix soit avec eux ! Un dernier mot ; on nous délègue, nous a-t-n dit et répété, dans les mansardes ; or, à Saint-Quentin, ma misère habite le rez-de-chaussée. Sur ce trait, elle disparut.

J'avais invité Gilchrist Stockton à prendre une tasse de thé à la maison après la réunion. Il avait accepté avec une joie d'enfant. Mais Blondet, le sage Blondet, intervint : - Je suis désolé de vous faire du chagrin, Stockton, mais c'est une grosse histoire en perspective. Avec les Allemands, on ne prend pas impunément une tasse de thé. Le pauvre Gilchrist baissa le nez.

Ma femme se rend, le samedi suivant, à la première réunion du comité des dames. Le local choisi, rue de la Comédie, convient bien. L'installation, due à MM. Pierre Dony, Morhangeet Lardé, est parfaite et même non sans élégance.

On a demandé, dans toutes les cantines de ravitaillement, de faire connaître les besoins de vêtements que chacun pouvait avoir. Les requêtes déposées ont été classées et remises aux dames qui, réparties par quartier, font l'enquête et donnent avis. Le pétitionnaire reçoit un bon avec lequel il passe rue de la Comédie et touche la pièce de vêtement accordée – et ajustée sur place quand c'est nécessaire.

En résumé, 24 622 objets d'habillement sont répartis avec autant d'ordre que de célérité.

La population assistée en ce moment est de 28 000 personnes.

Blondet avait raison dans la grave affaire de la tasse de thé. Le maire reçoit ce poulet – en français : « C'est à mon plus grand étonnement que j'apprends que M. Stockton a été convoqué à une réunion dont il ne m'a été soufflé mot. Je vous rends attentif qu'une pareille manière d'agir peut m'attirer personnellement les plus grands désagréments et je dois insister auprès de vous pour qu'à l'avenir, de pareilles convocations soient évitées à tout prix. » Une menace pour finir et c'est signé Neuerburg, lieutenant en 1er. Or, Neuerburg, l'officier préposé à la surveillance du ravitaillement hispano-américain, est un Allemand « maniable . » Jugez des autres !

LES MINISTRES DU BON DIEU ALLEMAND.

L'aimable Maurice Bicking qui est, comme on disait jadis, « de la religion, » me raconte que son frère a logé pendant un an deux pasteurs protestants et qu'il a eu tout le temps de les voir agir. - On ne peut imaginer, me dit-il, attitude moins évangélique. Le 15 avril, bien entendu, ils ont tiré force coups de revolver sur l'avion français, ce qui était idiot. Ayant une chambre à deux lits, ils la fermaient à double tour, qu'ils y fussent ou non, et quand l'un sortait, même pour un besoin rapide, l'autre tournait la clef derrière lui et l'obligeait à gratter du bois au revenir. Le revolver était toujours à leur portée . Chaque matin et de bonne heure, le plus gros – un colosse s'emparait du cor de chasse suspendu dans l'antichambre et jouait un air dans les escaliers. Il n'interrompit pas son concert quotidien pendant les couches de ma belle-sœur.

Du côté catholique, la grossièreté dans les idées et les façons sont parallèles. Un Camillien du lazaret de la Croix disait et répétait : - Quand nous passerons en Angleterre, je demanderai au pape de me relever de mes vœux pour faire pan ! Pan ! Uppenkamp, voulant offrir à ses confrères un bowl (fruits divers glacés, alcool et champagne) à l'occasion de Noël, parcourait les magasins Seret en quête d'un vase assez grand et n'en trouvait aucun, et pourtant ! Avisant un énorme seau de porcelaine : - Voilà ! S'écria-t-il avec joie. On lui fit observer doucement que ce récipient n'était pas destiné à la boisson, mais à son superflu… - Cela ne fait rien, répondit-il avec componction, s'il n'a jamais servi. Et il remit une réquisition. Martin Luther ne reconnaîtrait plus les siens. Les catholiques, eux, sont en plein schisme et ont substitué au Père Éternel un Bon Dieu allemand casqué à ointe et porté sur des nuées de gaz asphyxiants.

 

 


 

 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

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