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Sous la Botte (61)

NOTULES.

Un mot d'enfant. - Madame Dufays, la charmante femme du docteur vient d'accoucher d'un garçon. On disait à sa fillette, qui a cinq ans : - Tu aurais peut-être préféré une petite sœur ? - Oh ! Oui, mais pendant la guerre, on n'a pas ce que l'on veut.

À ce joli mot d'enfant, les Allemands donnent un commentaire.

La grand'maman, restée à sa maison de campagne de Ly-Fontaine, envoie au petit Philippe un bonnet qu'elle ne peut achever, vu le manque de rubans, et elle épingle ce mot au fond à l'adresse de Madame Dufays : « Pour Philippe. Tu mettras les deux coques qui manquent. », Le paquet est confié à un ravitailleur qui se fait confisquer son chargement pour un quarteron d'œufs, et Madame Billaux de Ly-Fontaine, est condamnée à 75 marks d'amende « pour avoir écrit à un nommé Philippe sans permission. »

La punition ridicule. - Des gamins et gamines de Fayet venaient à Saint-Quentin tout proche, bien que cela fût défendu. Les parents furent condamnés à 20 marks d'amande et, indigents, ne purent payer. Le commandant du lieu rendit alors une ordonnance par laquelle le maire était contraint de recevoir chez lui les délinquants pendant huit jours et de les mettre au pain et à l'eau. M. Frédéric Hugues, ancien député, maire de Fayet, hospitalisa donc les enfants et donna, en effet, du pain, mais avec quelque chose dessus, et de l'eau, mais avec quelque chose dedans.

L'amende-système. - Évidemment, c'es t un moyen de gouvernement qui en vaut un autre. À l'incendie du dépôt de matériel établi dans l'immeuble Défossez, M. Maroteaux, pacifique contrôleur des contributions indirectes, dit à un pompier qui courait : « Ne vous pressez pas tant, c'est un Boche qui brûle. » Un officier l'entend, le mène à la kommandantur où on lui donne le choix entre un mois de prison ou cent marks. M. Maroteaux préfère payer .

« Trente marks d'amende à la mairie de Saint-Quentin pour n'avoir pas fait vider à l'heure indiquée la fosse d'aisance telle rue, tel numéro, où habite un officier. » - C'est bien sévère, dit le voyer de la Ville en allant payer. - Pas du tout, lui répond-on, ce n'est pas vous qui êtes puni, puisque vous pouvez, de votre côté, infliger une amende à l'entrepreneur de vidange. On se comprend de moins en moins.

L'heure chrétienne. - M. l'archiprêtre a reçu la note suivante, en allemand :

« 9 décembre.

« À Monseigneur l'archiprêtre de Saint-Quentin. Il s'est produit des désagréments parce que l'horloge de la Basilique indique une autre heure que celle qui doit servir de règle aux autorités de l'administration militaire.

« Il faut donc prendre les mesures pour que l'horloge de la Basilique, aussi bien que celles des autres horloges de Saint-Quentin, indique la même heure que celle de l'Hôtel de Ville.

«  L'heure de l'Hôtel de Ville sera contrôlée tous les jours, à une heure de l'après-midi, par l'horloger Briolle.

« VON BERNSTORFF,

« Capitaine et Commandant de la Ville. »

L'heure chrétienne, le seul vestige français extérieur qui nous restât, disparaît donc et M. l'archiprêtre en donne avis au salut du jour, mais il doute que la vénérable toquante qui, depuis Louis XIV, ne connaît que l'heure du soleil, consente à sonner allemand.

Le parapluie. - Mme E. F. est assez distraite : elle fait un échange de parapluie chez une repasseuse de la place Gaspard de Coligny et trois jours se passent… La lingère lui fait demander si, par hasard, elle n'a pas pris un parapluie pour un autre. Mme E. F. s'aperçoit de la méprise et y court. - C'est à vous, pardon ! - Non, ce n'est pas à moi, mais vous rappelez-vous l'Allemande qui était là en même temps que vous ? - On ne peut mieux : elle avait un air de réelle distinction et c'est si rare que cela m'a frappée. - Eh bien ! Elle n'avait que l'air. Ce riflard est le sien. Elle me tombait dessus tous les jours, menaçante et geignarde et, ce matin, un officier de la kommandantur est venu me prévenir que si ce meuble n'était pas rentré pour midi, mon mari ferait trois jours de prison. Quelle race ! Mâle ou femelle, ça se vaut.

Les 300 000 francs d'or de M. Hirbec. - Les Allemands perquisitionnent sans arrêt chez M. Hirbec, fabricant de rideaux et piqués, rue de Strasbourg. Cet acharnement a certainement une cause. Je vais la demander à l'honorable industriel, - Je ne vois que celle-ci, me répond-il. Au début de l'occupation, quand la Ville cherchait des ressources, un froussard imbécile – vous l'avez déjà reconnu – dit publiquement à l'Hôtel de Ville : « Qu'on s'adresse à Hirbec, il a 300 000 francs d'or chez lui. »  Le propos a été répété – peut-être par le même – aux Allemands qui cherchent consciencieusement mes fameux 300 000 francs, mais sans me le dire, suivant leur système. Ils chercheront longtemps ! En attendant, tout est au pillage chez moi et mon pauvre jardin est complètement défoncé.

Bonjour, Madame Lefranc. - Nos amis Lefranc habitent à Remicourt, de l'autre côté des Champs Élysées. Un matin de décembre, Madame Kefranc suivait donc la piste bitumée de l'avenue pour venir en ville ; elle y était seule, suivie toutefois d'un soldat flâneur, d'assez piètre tenue, qu'elle avait dépassé. Tout à coup, elle entend dans son dos : - Bonjour, Madame Lefranc. Elle hâte le pas. Le soldat allonge le sien et récidive : - Bonjour, Madame Lefranc… Vous ne me reconnaissez pas ? Madame Lefranc, sans se retourner, lui dit : - Monsieur, sincèrement, je ne vous reconnais pas ; mais de grâce, cessons ce jeu : il est trop dangereux et pour vous et pour moi.

L'homme n'insista pas…

Notre amie arrive émue. Ce ne peut être, croit-elle qu'un des officiers qu'elle recevait chez-elle aux temps heureux…. Mais quelle audace, quel sang-froid et quel à-propos suppose le métier qu'il fait en ce moment !

Industrie locale. - Il ne faut pas oublier de rappeler les petites industries locales auxquelles l'approche de Noël et l'ingéniosité affamée ont donné naissance : mouchoirs brodés, vues de Saint-Quentin faites au passé sur des foulards de nuances criardes, calendriers, coussins, bijoux simples (bracelets de pièces d'argent neuves, par exemple), cartes postales d'après de vieux clichés, etc., etc. Qui sait tenir un pinceau ou une aiguille a cherché à tirer parti de sa spécialité.

Des amateurs se défont discrètement de faïence laborieusement rassemblées, de bois sculptés, d'étoffes anciennes. Il faut vivre… Des fromages dans la vitrine de droite d'une boutique, des mouchoirs bridés dans celle de gauche… Cependant, ce n'est pas l'abondance de « Souvenirs » de l'an dernier. La Noël de 1915 apparaît pauvre, découragée et menacée.

La tristesse de M . Soret. - M. Soret me dit qu'il est fatigué et un peu découragé. Il pare à tout, grâce à son esprit d'ordre et à sa grande t respectable routine administrative. Il compte là où les autres dépensent sans compter et réduit en chiffres exacts les générosités intempestives. Avec lui on est toujours au courant, et il est possible de répondre par une affirmation à toute demande, même imprévue, ce qui donne une grande force. Seulement, d'aucuns ne le comprennent pas et des administrateurs d'occasion lui font la vie dure. C'est une grave injustice. Il s'en émeut et s'en console ensuite en se replongeant dans la misère de ses chiffres. C'est le pillage d'une situation qu'il avait passé toute sa vie à éclaircir – et il était parvenu et brillamment – mais ce pillage, il veut qu'on l'additionne à un sou près. Héritier de cinq ou six générations de commis aux finances, il est l'honnête homme de sa fonction. Peut-on faire plus bel éloge ?

Un peu de démographie. - La guerre a des répercussions toutes naturelles sur le mouvement de la population. L'état-civil accuse, en 1915, 386 naissances se répartissant ainsi : 292 légitimes, dont 139 garçons et 153 filles ; et 94 illégitimes, dont 49 garçons et 45 filles. Or, 1914, avait donné 508 naissances se répartissant ainsi : 377 légitimes, dont 197 garçons et 180 filles ; et 131 illégitimes, dont 69 garçons et 62 filles. Perte : 122.

Les décès constatés à l'état-civil pour 1915 se décomposent ainsi : morts-nés, 27 ; enfants et adultes civils, 959 ; soldats français, 14 ; soldats anglais, 2 (Hands et Hughes) ; officiers et soldats allemands, 261 ; total : 1 263.

La proportion des décès par mille habitants (non compris les militaires) ne varie pas sensiblement entre 1914 et 1915 ; elle tourne autour de 5.8.

Une rectification. - L'édition courante de cet ouvrage ayant paru par fascicules, il nous a semblé é que nous devions accueillir et insérer la lettre suivante qui se trouve, à la vérité, assez éloignée du passage qu'elle discute (page 85), mais la faute n'en est pas à nous…. L'auteur de l'ouvrage a déclaré y consentir et n'avoir aucune observation à faire.

L'Éditeur.

« Gauchy, le 1er octobre 1925.

« Monsieur,

« Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, et lorsque, dans le fascicule 6 de votre ouvrage, vous avez écrit : … « l'incident déplorable de Gauchy… Le maire, trouvant que les soldats du 10? MM. Mosant, Carpentier, Daly, Martin et Lancelle, cachés par ses administrés, étaient une charge pour sa commune qui les nourrissait, les dénonça tout simplement , » vous avez certainement repris dans vos carnets la notation d'une de ces rumeurs, comme il en a tant couru, vraies ou fausses, dans nos régions emmurées où elles étaient nos seuls moyen d'information. D'où est sortie cette légende que vous me révélez le premier ? Je ne vois rien, aucun fait qui ait pu lui donner prétexte à naître. D'où est-elle tombée dans vos notes et comment avez-vous pu, l'y retrouvant, lui croire assez de vérité pour l'imprimer dans un ouvrage qui restera, et pour imposer ainsi, à ce maire, pour vous anonyme, une note perpétuelle d'infamie ? Je ne sais, mais si vous ne me connaissez point, je n'ignore pas, moi, votre bonne foi et votre conscience habituelle de chroniqueur et d'historien. C'est à elles que je fais appel pour vous demander de me consentir une rectification.

« Sans doute, je pourrais me taire, et qui rechercherait, dans quelques années, le nom de cet obscur édile campagnard voué au mépris de l'histoire ? Mais je ne puis m'y résoudre, je tiens à la responsabilité de mes actes et, en face de cette légende qui, par vous, tend à devenir histoire, je tiens à mettre mon nom, carrément, avec une protestation. Je pense que vous ne sauriez me refuser cette satisfaction. Je le fais brièvement, ne voulant nullement ouvrir une polémique qui ne convient pas à votre livre. Vous êtes historien, la vérification vous appartient. Je ne la redoute pas.

« Les personnes citée, dont l'une m'est totalement inconnue, même de nom, et dont une autre, au moins, n'a jamais fait partie du 10e territorial, ne se cachaient point, étant ou paraissant chez elles. Elles n'étaient point nourries par la commune, ayant des ressources personnelles, comptant dans les rationnaires officiels, payant leurs rations, et n'étaient point plus à sa charge qu'un habitant quelconque.

« Le mobile misérable par lequel s'expliquerait la prétendue dénonciation n'existe donc même pas.

« J'ai reçu un jour, en même temps qu'une trentaine de maires de communes voisines, l'ordre des Allemands, pour tout homme en âge d'obligation militaire, de se présenter à la kommandantur de Ham, à un jour fixé ; j'ai fait ce que je ne pouvais pas ne pas faire : publier l'ordre ; j'ai refusé ensuite, en effet, de prendre l'inutile responsabilité personnelle de conseiller à tel ou tel de se conformer ou de se soustraire à l'ordre ; y est allé qui a voulu ; d'aucuns, dont je tiens les noms à votre disposition et qui avaient, effectivement, fait partie du 10e, se sont trouvés un prétexte pour s'y soustraire et ont réussi à rester là jusqu'à l'évacuation de 1917. D'autres ont cru plus prudent de répondre à la convocation, ils y sont allés sous la conduite du garde porteur du laissez-passer. Ce garde existe encore. Là, après interrogatoire individuel, pour eux comme pour ceux venus des autres communes, les Allemands ont retenu les uns et renvoyé les autres. Ce fût là mon rôle, je n'ai eu à intervenir que beaucoup plus tard, pour solliciter le retour d'Allemagne de ces malheureux dont, en effet, quelques-uns ont pu obtenir d'être renvoyés chez eux.

« Tels sont les faits exacts ; je demande à votre bonne foi de les mettre sous les yeux de vos lecteurs et vous sais trop de loyauté pour le refuser. Après cela, si quelqu'un d'eux veut vérifier, je suis tout à sa disposition.

« Veuillez croire, Monsieur, à l'assurance que l'émotion profonde et pénible que m'a fait éprouver la découverte, sous votre plume, d'une légende qui a évidemment couru, puisque vous l'avez recueillie, n', enlèvera rien aux sentiments de considération que j'ai toujours professés pour votre personne et votre talent.

« Georges Point,

adjoint au maire de Gauchy,

ancien mair de Gauchy de 1912 à 1925. »


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 

 


 

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