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Sous la Botte (60)

ENCORE UNE CITATION.

J'ai donné déjà des impressions de journalistes allemands sur Saint-Quentin et loué, comme elles le méritaient, celles de Georg Wegener, de la Gazette de Cologne, le « sage ennemi .» Comme contraste, je vais reproduire celles d'un sot. Kurt, comte de Reden, correspondant de guerre du Général Anzeiger, qui se publie, je crois, à Dusseldorff. C'est distraction d'honnête homme de se regarder dans le miroir, même déformant, des autres.

Je ne relève pas les erreurs qui émergent de cette platitude que relève heureusement l'élégante traduction d'Armand Seret.

SAINT-QUENTIN en décembre 1915, par le correspondant de guerre Kurt, comte de Reden.

La guerre est le meilleur guide de l'étranger et le plus complet aussi, car elle montre, non pas des centaines et des milliers, mais des centaines de milliers de choses de pays inconnus. Les grandes lignes et les points d'arrêt des anciens voyages ne comptent plus aujourd'hui ; la précipitation n'est plus de raison ; elle est remplacée par la lente contemplation au milieu de l'épouvante. Ce n'est qu'après la guerre qu'on se redira qu'on passait auprès de maintes beautés en prenant les routes habituelles.

Saint-Quentin est un des trésors ignorés. Je ne sais rien de son histoire, sauf que les Français y ont été battus, il y a quatre cents ans environ, par les Espagnols et, le jour de la création de l'Empire d'Allemagne, par les Allemands. L'an dernier, des Anglais y sont passés en grand nombre et, depuis le 28 août 1914, Saint-Quentin est sous l'administration allemande.

Il est étrange que les contrastes aient entre eux tant d'accord et ici au sens littéral du mot. Il est midi. Au campanile du bel Hôtel de Ville, le carillon s'envole en sons grêles et clairs qui nous reportent en des temps lointains et à ces sons archaïques se mêlent tout à coup ceux des fifres qui vont crescendo. C'est le rêve et l'apaisement d'un côté, de l'autre la guerre et la violence. Puis le battement brutal du tambour et enfin la cadence des pas. Voilà la guerre ! Rien n'exalte plus la fibre guerrière que la relève de la garde en pays conquis. En quelques minutes, le rite est accompli et la nouvelle sentinelle parcourt avec autant d'indifférence que si elle était là depuis toujours la bretèche faite d'arcades de grès que le temps a ternis. C'est maintenant au tour de la musique militaire d'attaquer son morceau de début devant le monument où le brave Coligny semble encore défendre la ville menacée. Les habitants se promènent sur les côtés de la place et entendent la musique sans l'écouter ; mais les soldats allemands veulent en jouir plus profondément et se rapprochent, si bien que le tour du monument en devient tout « gris de campagne. » Par moment passent les cars électriques et les hautes charrettes des gens de la banlieue et les autos des officiers. Une heure après, la place a repris son aspect d'autrefois, sauf que, de ci, de là, un grand panneau blanc porte une inscription allemande, qu'une librairie étale des ouvrages allemands, qu'en un magasin se vendent des équipements allemands. Partout s'accrochent des indications de direction visibles de très loin, de sorte qu'il n'y a pas de questions oiseuses à poser. La place est entourée de maisons étroites à hauts pignons de style rococo ; sur l'une des faces s'érige le vieux théâtre. Tout à côté, « Kasten , » de Hanovre, exploite avec succès un restaurant dont le propriétaire regrettera d'avoir fui dans les premiers moments de frayeur ; il n'est resté là avec les approvisionnements que quelques garçons de café français qui ont conclu leur paix séparée avec l'Allemagne.

Dans le brouillard d'hiver s'estompe la masse de la Cathédrale dont le toit élevé n'a pas besoin de tours puisque les cloches s'y logent comme dans une immense volière. Cet édifice est une des gloires de l'ancienne France, et quiconque le peut doit s'arrêter à Saint-Quentin à cause de lui. Cette église a été consacrée il y a onze cents ans. Il est certain que peu de ses sœurs peuvent en dire autant. Je ne sais rien de l'archéologie, mais je suis persuadé qu'on pourrait écrire des volumes sur chaque détail de ce temple d'art sincère. Je ne divaguerai pas là-dessus, mais je dois noter ce que je remarque en France, le bon comme le mauvais, pour faire apprécier nos ennemis. Cela est partie intégrante de la guerre comme la tranchée ou l'ouragan de fer. Un mysticisme s'épand dans la demi-obscurité de cette Basilique. La personnalité humaine se dissout, pour ainsi dire, dans cet espace immense, et l'on n'ose marcher qu'à pas retenus. Une statue de pierre blanche est particulièrement honorée ; des cierges brûlent alentour, des couronnes gisent à ses pieds. Des têtes maternelles se courbent devant elles en un recueillement profond. « Sauvez mon fils ! » Jeanne d'Arc leur sera-t-elle propice ? Dans une chapelle, des femmes en voiles noirs, semblables à des ombres du royaume des morts, sont agenouillées, comme pétrifiées. C'est incommensurablement triste !

La Basilique abonde en trésors d'art ancien et est riche en fondations pieuses. Elle me fait penser à la Cathédrale Saint-Etienne de Vienne ou à la chapelle du couvent de Czantachau, où les richesses de l'art s'allient à la flamme du catholicisme.

Hélas ! Le classicisme de l'art ancien n'a pas arrêté la barbarie d'une restauration . C'est pitié de voir ce que les badigeonneurs ont fait en quelques années. Les sveltes colonnes de pierre, grises de vieillesse et qui montent haut, les chapiteaux brunis et polis par les siècles sont bariolés de combinaisons picturales prétendues romanes, rouges, bleues, vertes, jaunes. Il est heureux qu'on n'ait pas encore fait nickeler les gros tuyaux d'étain de l'orgue Renaissance ! Les nombreux et magnifiques vitraux anciens mettent une barrière entre vous et la banalité de l'existence extérieure…. Qui étiez-vous donc, Ô artisans du moyen-âge, ô véritables grands artistes !

En sortant, nous rentrons dans la bruine de décembre. Nous voilà sur la Petite Place ancienne où, à l'ombre de l'église, se dresse la statue du peintre profane De La Tour. Autour de lui s'égaillent en piaillant comme des moineaux quelques douzaines d'enfants. De La Tour est mort à plus de 80 ans, un peu avant que n'éclate la Révolution. Au milieu d'aimables maisons anciennes, il en est une qui, peinte en bleu de la base au faite, décoche à l'œil un affreux soufflet. Réclame commerciale, hélas ! Cette Petite Place était charmante et pleine de caractère ; un alignement aussi sot qu'inutile l'a massacrée et en a fait sous la Basilique une Suburre dégoûtante.

Saint-Quentin est une des plus grandes villes françaises occupées par l'armée allemande et elle est assez étendue pour qu'on puisse y faire un voyage de découvertes. Dans les faubourgs, des fabriques, des maisonnettes érigées en briques rouges s'alignent et chaque porte d'entrée y est aussi étroite qu'un vantail chez nous. On pense au proverbe arabe qui dit qu'on entre plus facilement au ciel par une petite porte que par une grande. Au nord s'élève la caserne d'infanterie, composée de trois corons de bâtiments imposants, mais d'une sécheresse incroyable. Quelle incurie ! Le bataillon d'occupation l'a déjà beaucoup améliorée, mais ce serait un travail d'Hercule que de nettoyer de fond en comble une pareille écurie. On a, avant tout, transformé une chambrée de soldats en une salle de lecture commode, cirée, dans le goût moderne et avec les moyens les plus simples. Je ne vois pas ce que les Français pourraient y trouver qui leur suggère l'idée que nous sommes des « barbares. » De même, le nouveau cimetière militaire, arrangé avec tant de soin et de goût, donnera du fil à retordre à la calomnie haineuse. Les noms de ceux qui y dorment de l'éternel sommeil sont inscrits sur un mur de granit monumental. Ali-Ben-Osmen y repose à côté de Charles Hanne, et de l'autre côté sont inscrits les noms des héros allemands. En avant de ces immenses tablettes mortuaires, deux guerriers antiques de bronze veillent. Aux pieds de l'un d'eux gît une couronne de l'empereur d'Allemagne dont le paraphe s'enscrit en épaisse broderie d'or sur un ruban noir, blanc et rouge. Les Français rendront-ils justice à l'idée chevaleresque de Guillaume II qui a ordonné de réserver le premier tableau aux héros ennemis ?

REDEN

(Traduction d'Armand Seret.)

GIBERT ET L'EXCELLENCE.

Il paraît une affiche pour défendre aux habitants « de se réunir sans autorisation en assemblées publiques et privées. » Les séances du conseil municipal ne sont pas exceptées et, sur une demande d'explications du maire, des conditions sont posées qui ne satisfont pas Gibert. Il fait donc le mort et se considère comme dépossédé de ses fonctions puisqu'il n'a plus de conseil derrière lui. Cette attitude consterne l'Excellence Nieber, qui ne met rien au-dessus d'un n'importe quoi bien délibéré. Sa dignité l'empêche de faire les premiers pas. Il fait savoir au maire par von Schon qu'il lui serait agréable qu'une demande d'audience lui fût adressée. Le maire, de son côté, que cette fausse position exaspère, se résigne assez volontiers et se rend à Remicourt.

On cause. L'Excellence tourne autour du pot. Enfin : - Je n'étais pas content de vous à cause de cette « pétition » à propos des ouvriers français que nous occupons. C'est très grave ce que vous avez fait. (Voir octobre 1915 : La question des ouvriers travaillant pour l'ennemi.) Gibert eut la bonne réponse. -Excellence, j'avoue que j'ai été imprudent par excès de bonne foi. Je pouvais faire cette enquête, la garder pour moi et la sortir après la guerre devant un tribunal arbitral où l'Allemagne aurait été blâmée pour avoir commandé de telles pratiques et nous aussi pour les avoir acceptées. Au lieu de cela, je vous communique mon enquête et notre protestation, vous donnant les moyens de réparer notre commune erreur.

L 'Excellence commençait à arrondir les yeux. - Oui, j'ai été imprudent au point de vue de la discipline stricte, continuait Gibert lancé, au point de vue de la lettre qui tue. À la rigueur, on pouvait me soupçonner d'avoir fait en cachette une enquête purement technique contre vous . De cela je suis incapable ; ce serait, dans ma situation, de la déloyauté. Le côté moral seul est celui que j'ai envisagé. Vous ne pouvez pourtant pas m'en vouloir du service que je vous ai rendu.

- L'Excellence était « bleue, » me dit Gibert en riant. Il bégaya : « Né…, né…, né…, Je n'avais pas envisagé... » et, ne trouvant pas autre chose à dire, il me serra fortement les deux mains. Puis : - Vous ne venez pas me voir assez souvent, Monsieur le maire. - Ce n'est pas facile, pensa Gibert, avec les dogues qui gardent la porte. On décide finalement que, pour le conseil municipal, une déclaration de séance suffira et qu'on y répondra tout de suite. - Mais, dit Nieber, vous avez demandé audience, c'est qu'il y a quelque chose...

Le général sauvait la face . Gibert y aida par une inspiration subite : - Parfaitement, Excellence, nous nous proposons de fonder un comité de dames pour distribuer les vêtements que nous envoie l'Amérique et je venais vous demander l'autorisation de le réunir. - Un comité, s'écria le général ravi, et de dames ! J'approuve complètement…. Et quant aux ouvriers, ne travailleront que ceux qui viendront d'eux-mêmes et c'est la caisse allemande qui les paiera.

Le maire a gain de cause sut toute la ligne. Il est radieux.

LES GÉNÉRATIONS.

À cette fin d'année terrible, les souvenirs se présentent comme les tumultes des ombres au sixième livre de l'Enéide ; puis, le cap franchi, ils se dispersent pour revenir isolés, de loin en loin et suivant l'évocation des circonstances. Des yeux me regardent avec une gravité qui pèse sur mon âme. Ce sont les yeux des « pères » qui ont vu l'ennemi. Mon arrière-grand-père, qui s'est marié en fin de Terreur, dans un grenier, devant un prêtre insermenté et dont la très jeune femme – elle avait un peu plus de seize ans – venait de sortir de la prison d e Saint-Quentin où elle avait été enfermée pendant trois mois pour « incivisme », mon arrière-grand-père avait vu les Cosaques et gardé jusqu'au bout un sentiment d'horreur pour les jacobins et Napoléon 1er. Il mourut très vieux et très vert. C'est lui qui m'apprit à lire.

Mon grand-père, né en 1799, mort en 1880, avait vu, par conséquent, les invasions de 1814-1815, 1870. Il avait gardé le culte des Bourbons. Il est de fait que la Restauration fut l'oasis et quelle oasis : calme, ordonnée, riche, élégante et lettrée !

Pour mon père, voltairien comme on l'était de son temps et chantonnant d'une voix charmante les chansons de Béranger, le gouvernement de Louis-Philippe réalisait la perfection politique et sociale – je suis assez de cet avis. Il se rallia à la République de M. Thiers. Pendant l'invasion de 1870-71, il s'était conduit avec autant de courage que d'esprit.

Et maintenant c'est mon tour. Adolescent, j'avais vu 1870 et la défaite avait pesé sur ma jeunesse et sur mon âge mur comme une chape de plomb. Un de mes rêves – qui se répétait, car le même rêve repasse plusieurs fois par la porte de corne – était que je me trouvais, à un tourne-bride, en face d'une patrouille de uhlans. Je disais souvent à mes enfants : « L'invasion est certaine, vous la verrez. J'espère être mort avant. » Et j'écrivais et récrivais dans mon journal : « Soyons sages, car quinze jours après la déclaration de guerre, les Allemands seront à Saint-Quentin. » Je m'étais trompé de dix jours, mais je ne faisais pas entrer en ligne de compte la détermination chevaleresque des Belges.

Les nouvelles de l'expédition de Salonique assombrissent les visages. Pour la première fois, les pessimistes sont écoutés et font des adeptes. Il n'y a pas à dire , nous suivons, nous ne menons pas. La guerre n'est pas affaire de délibération, mais d'exécution, a dit – ou à peu près – Napoléon 1er.

Heureusement, à défaut de chefs, l'héroïsme de la race s'affirme et ce que nous savons du front est à lire et à écouter à genoux. La France se sauvera elle-même.

 


 


 


 


 


 


 

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