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Sous la Botte (133)

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CEUX QUI PARTENT ET CELUI QUI FAILLIT RESTER.

Dès le milieu du mois de mai, l’on parle des trains d’évacuation : devant l’afflux des populations sous la poussée anglo-française il faut dégorger. On en annonce quatre au départ du Cateau, le 10 juin : deux de 470 évacués, un de 332 et un de 185. Il y aurait déjà, au début du mois, 1 457 inscriptions. Inutile de dire qu’au Bureau de Saint-Quentin, nous poussons tous ceux de nos « administrés » qui remplissent les conditions – ou même qui ne le remplissent pas – à se faire inscrire. La visite médicale est passée avec beaucoup de sérieux par le docteur Schalz et un de ses confrères que la coupe de sa barbe a fait surnommer François-Joseph et qui, intraitable au mois de janvier en pareille circonstance, se conforme aux ordres évidemment reçus et donne devant moi l’exeat à 88 « malades » sur 202 qui lui sont arrivés les poches pleines de certificats allemands et français relevant des affections au diagnostic immédiat impossible, mais plus mortelle l’une, plus mortelle l’autre. Schalz, ni François-Joseph ne sourient une seule fois : ce peuple est d’une gravité déconcertante.

Ce qui fait reculer pas mal de personnes – outre le saut dans l’inconnu – ce sont les mauvaises nouvelles des premiers émigrants pris dans les kommandanturs du front et mis en quarantaine pour leur laisser le temps d’oublier ce qu’ils ont vu. Ils sont parqués à Poix-du-Nord, Englefontaine et Salesches. Le docteur André, de Péronne, qui visite tous les jours ceux de Poix, ne décolère pas et voudrait, en cas de victoire, châtrer tous les Allemands pour que la race en disparaisse. – Ce sont des sous-Hun, me dit-il. D’abord, cette quarantaine n’a pas le sens commun ; c’est idiot ! On a jeté toute cette population sur de la paille où avait déjà croupi des Allemands » et qui était pleine de vermine. Je mets des bottes pour aller soigner ces malheureux ! Et comment ? Et avec quoi ? J’ai tout mon cabinet de chirurgien dans ma poche  sous la forme d’un solide couteau et toute ma pharmacie dans un sac à main ! Des enfants ont la scarlatine, d’autres la diarrhée et… font partout. C’est l’enfer. « Docteur, faites-moi mourir », c’est ce que j’entends journellement…

Il est vraisemblable que les partants de la kommandantur du Cateau, qui ne borde pas immédiatement le front, ne seront pas soumis à cette épreuve. Nous poussons donc au départ tant que nous pouvons et voilà que MM. David et Dorigny, n’étant plus d’âge militaire, il est vrai, mais comptant moins de soixante ans, sont acceptés et même M. Marchandise, à force de diplomatie, arrive à faire inscrire nos deux jeunes expéditionnaires Jousselin et Pétro….

Il me rencontre le 4 juin. – Mon pauvre ami, dit-il, vous avez plus de soixante ans ! – Oh ! Ne le criez pas si haut. – Je vous ai, en conséquence, couché sur la liste exigée par la kommandantur. C’est une affaire faite. – Mais puis-je quitter le Bureau de Saint-Quentin ? – Il marche tout seul et l’on vous trouvera un successeur. Et maintenant, ajoute gravement M. Marchandise, voulez-vous le fond de ma pensée et savoir pourquoi je vous ai fait inscrire sans vous consulter ? Il faut que vous partiez. Est-ce un pressentiment ? Je ne sais, mais croyez-moi.

(M. Marchandise venait de me sauver la vie. En effet, une fois en France libre, je reçus des communications extrêmement enveloppées me laissant entendre que les Allemands cherchaient furieusement après moi….. Puis, quand M. Vittini revint directement de son terrible camp de représailles, il me serra dans ses bras en disant : - Je ne comptais plus vous revoir. Un officier des étapes rencontré à Bruxelles m’avait annoncé votre exécution comme certaine.

Quel était donc ce mystère ? À l’armistice, je pus joindre facilement à Paris M. Emile Picard, maire du Cateau, et je lui demandais le mot de l’énigme. – Voici tout ce que je sais, me répondit-il cinq jours après votre départ, le major Berg, chef de la police, me demanda où vous étiez. – À Paris, lui répondis-je à tout hasard. – M. Fleury est un espion dangereux, dit-il avec conviction. – Vous voyez des espions partout et je puis vous affirmer qu’en ce qui concerne M. Fleury….. – Si vous saviez ce que je sais ! J’avais ordre de vous arrêter avec lui, à cause de vos relations. – Menez-moi au poteau si vous voulez, criai-je impatienté, cela ne prouvera pas que M. Elie Fleury faisait de l’espionnage en ma compagnie. Du coup, Berg parut calmé, mais cela ne se termina pas ainsi. Il fit faire deux perquisitions serrées chez moi, mettant tout au pillage et poussa ses interrogatoires pendant quinze jours, répétant sans arrêt : - Très dangereux ! C’est bien heureux pour vous qu’il ne soit plus là. – L’ordre de l’arrêter à la frontière a été lancé une heure trop tard, me confia d’autre part un officier. Donc, cher ami, vous l’avez échappé belle. Savez-vous ce qu’ils voulaient ? Je répondis en toute sincérité à Emile Picard : - Je ne m’en doute même pas.

Mais voici, pour en finir avec cette affaire personnelle que son mystère rend intéressante, ce qui est plus fort que tout.

M. Poëtte, l’ancien directeur de l’école Théophile-Dufour, me rencontre, après l’armistice, à Saint-Quentin. – Ah ! s’écrie-t-il, vous avez failli me jouer un bien vilain tour ! – Alors, il y a longtemps, objectai-je, car je ne me rappelle pas vous avoir vu depuis la guerre. Je vous présente mes excuses, mais dites-mi pourquoi ? – Et bien !... Le 27 septembre 1917, j’ai été rapatrié. À Singen, dernière station allemande, au moment où nous poussions tous un soupir de soulagement, quoique soumis encore à la formalité d’une dernière visite, voilà qu’un officier supérieur, qui paraissait se livrer à une inspection générale, fend la foule, arrive jusqu’à moi et me demande mon nom. Je le lui donne en tremblant. C’était si insolite que je ne vous cacherai pas que j’eus peur. Il me pose diverses questions et tourne les talons, mais ce n’était pas fini. Au bureau des bagages, on me retient et là commence un interrogatoire en règle. Je sentais qu’on ne croyait pas un mot de ce que je disais. Heureusement, je possédais une référence dans le train, le lieutenant Paepe, qui en avait la surveillance et avec qui, depuis le mois de mars, je traitais les questions de ravitaillement dans la petite ville frontière où j’avais été évacué, à Soignies. J’invoquai son témoignage. Me voyant en mauvaise posture, il s’était caché. Mes transes furent longues. Enfin, on me dit que j’étais libre… Mais l’émotion avait été vive ! Tout le compartiment vint m’embrasser. – Et dans tout cela, quel rôle joué-je ? – On m’avait pris pour vous tout simplement. « Barbe en pointe et grisonnante, » disait votre signalement. C’était, d’ailleurs, la seule analogie. Il n’en fallu davantage au peu perspicace colonel, qui en fut pour son action d’éclat.)

Après cette longue digression personnelle, revenons au Cateau et, comme l’on dit en style parlementaire, à la transmission des pouvoirs. La chose se fait avec une certaine solennité. M. Edmond Poulain, secrétaire de la Chambre de commerce de Saint-Quentin et de l’Aisne, a bien voulu accepter ma succession comme directeur du Bureau de Saint-Quentin. Nous lui adjoignons MM. Bernard, caissier de banque et Brouillon, négociant, pour remplacer MM. David et Dorigny. M. Louis Agombart continue de tenir les écritures et la caisse qu’un nouveau don de la kommandantur a rendue florissante. Le lundi 4 juin, à 11 heures du matin, M. le maire du Cateau nous reçoit dans son cabinet et je lis une adresse de remerciements dont le texte a été calligraphié par M. Sylvain-Benoist et orné de jolies aquarelles par un jeune artiste, M. A. Blondel. Etant donné le tempérament sensible de M. Emile Picard et…. Les circonstances, la cérémonie, car c’en est une, est assez émotionnante.

Le lendemain après-midi, réunion clandestine dans la maison où loge M. Marchandise pour causer de ce qu’il faudra dire de l’autre côté. C’est M. André Seydoux qui mène le débat. Nous nous divisons les matières et promettons de ne rien oublier. Ma dernière phrase à retenir est la suivante :

« C’est arrivé à un point où l’on aime mieux souffrir et le temps qu’il faudra plutôt que d’accepter de l’Allemagne une cote mal taillée. Nous savons que plus l’on va, avec les destructions croissantes, plus un règlement devient difficile. D’autre part, il faut faire entrer en ligne de compte l’affaiblissement physique des populations occupées dont la nourriture est insuffisante et la détresse lamentable. Tout cela est à considérer. En tout cas, dans les départements du Nord, l’Etat ne peut pas ne pas réparer ce dont la perte de quoi il est responsable, car son incurie, au début des hostilités, a été évidente.» 

On se sépare sur ces graves paroles et en route pour la France libre !

 

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