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Sous la Botte (127)

LA MORT DE M. DESJARDINS.

Un mot de M. Léon Basquin, qui est à Charleroi, nous dit que M. Jules Desjardins, ancien député, est mort à Gilly le 21 mars, c’est-à-dire quatre jours après avoir quitté Saint-Quentin. Le lecteur voudra bien excuser le tour personnel que prennent en la circonstance mes regrets, mais la mort de cet homme de bien me fut extrêmement sensible. J’étais arrivé à Saint-Quentin avant que, magistrat démissionnaire, il n’y revînt lui-même pour prendre, en 1893, et tout naturellement, dirai-je, la succession politique de son frère Ernest. Mon arrière-grand-père, Elie Dubreuil, avait été le premier abonné du Journal de Saint-Quentin et de son arrondissement en… 1819 et ma famille était restée fidèle, à travers tous les régimes, à cet organe sérieux, bien rédigé, d’une tenue et d’une probité parfaites que je fus appelé à diriger. Pendant vingt-et-un ans, le journaliste et le député avaient pensé et agi en accord complet et l’entente initiale s’était muée en solide amitié.

Ce que fut M. Desjardins et ce qu’il fit comme politique, son collègue et ami Henry Cochin l’a dit dans la notice qu’il lui a consacrée et il serait téméraire d’y rien ajouter. Voici comme il raconte sa mort qui, seule, hélas ! nous intéresse ici :

Après avoir atteint Charleroi, il trouva, après quelques jours, dans les environs de cette ville, une demeure habitable au village de Gilly-Hayes, où il arriva le 17 mars. Le voyage avait aggravé durement ses souffrances. L’image de la mort se présenta à lui ce soir-là. Très doucement, très simplement, il parla de ses enfants, de ses petits-enfants. Les reverrait-il jamais ? Il dit : « Que la volonté de Dieu soit faite ! « Puis il tourna la conversation sur les sujets du jour. Il ne voulait pas répandre l’ombre de la tristesse. Le lendemain, il était debout.

C’est dans un dernier acte de dévouement envers ses concitoyens de Picardie que la mort devait le prendre.

Madame Desjardins étant sortie quelques instants eut, au retour, la surprise de ne plus trouver son mari dans la maison qui les abritait. Il était sorti, lui aussi : le bourgmestre de Gilly était venu le prier de s’occuper avec lui d’un convoi d’évacués qui venaient d’arriver, dénués de tout, de Saint-Quentin.

Desjardins n’avait pas résisté à l’appel. Il était parti, malgré la température glaciale. Mais la neige se mit à tomber. Desjardins se sentit transi. Il fut pris de souffrances aiguës et trouva juste la force de rentrer à son logis provisoire. Il se coucha alors pour ne plus se relever. Il mourut dans la soirée en pleine paix, en pleine lumière, répétant à plusieurs reprises la parole sacrée qui lui était venue aux lèvres trois jours avant, en parlant de ses enfants : « Que la volonté de Dieu soit faite ! »

L’ÉVACUATION D’HOMBLIÈRES.

La kommandantur avait annoncé à la mairie que la population d’un village « de la région de Bohain » allait arriver l’après-midi (20 avril) en gare du Cateau et qu’il fallait veiller au ravitaillement. Nous nous y portons munis des laissez-passer indispensables et ce sont les gens d’Homblières que nous recevons.

Homblières est – ou était – une florissante commune de la banlieue de Saint-Quentin comptant avant la guerre un bon millier d’âmes. Évacués en deux fois et réunis à Seboncourt, ses habitants ont pris ce matin le train à Bohain et les voici…

C’est un spectacle inoubliable.

Ils sont six cent cinquante êtres humains affalés contre une montagne de colis et ils attendent – la vie pendant la guerre se passe à attendre – ils attendent que des chariots reçoivent leurs paquets, toute leur richesse présente et passée….., ils suivront ! – Où ? On leur répond : Foreste et Croix. – C’est loin ? – Non, tout près : 5 kilomètres. On atténue. Ils restent donc là, immobiles, couvrant des yeux leur pauvre fortune, mais si nécessaire : des hardes, quelques provisions de bouche, du linge, des couvertures, du savon, des photographies…. Il y a des valises, des sacs en cuir, des sacs à blé, des paquets enveloppés d’un drap, d’un tapis, d’une toile crevée….. Les enfants grognassent, sans éclats, sans cris. Ils sont accablés par ce grand mouvement qu’ils ne comprennent pas, mais ils ont soif, ayant vomi pendant le trajet. Louis Brasset, mon camarade de pension, qui est là avec sa smala – 18 personnes – veillant à tout, s’occupant de tous, en fait la remarque, et le major von Helldorf envoie un gendarme chercher de l’eau dans une cafetière. Il met ce qu’il peut – bien peu ! – d’humanité dans cette chose sans nom qu’est la transformation en trimardeurs de milliers d’êtres humains, vivant hier d’une vie normale et quittant, sous la poussée de quelques soldats, leurs toits, leurs champs, leurs tombeaux, toute leur raison d’être dans la vie et dans la mort…

Les chariots s’avancent en nombre et découpent, dans les tas de bagages, des tranches. Les soldats aident au chargement et s’y emploient avec adresse. Ils ont pitié et ne sont pas insensibles non plus aux marks qu’on leur glisse dans la main. Et derrière chaque voiture s’organise la procession de ceux à qui en appartient le contenu. Ils suivent de tout près, dans la boue, de peur d’en être séparés. Une escouade de fantassins ferme la marche qu’ouvre un gendarme. La procession est longue de plus d’un kilomètre. Quand elle arrive en ville, c’est presque une émeute : le gendarme charge en hurlant… Mais voilà que démarre un dernier chariot où sont ballottés des vieux et des vieilles, trente, quarante, pressés, recrus, s’accrochant aux écalages. Visages de bois, visages de cire, yeux vagues, corps déjetés ou affaissés. Les physionomies expriment un fatalisme désespéré. Je les suis jusqu’à la limite du terroir et là, implorant humblement un gendarme de faction, je fais monter un vieil homme qui avait voulu quand même faire à pied le chemin et une femme demi-folle qui s’était jetée contre le talus. Il faut les quitter, les laisser s’enfoncer dans la mort…

Une vieille cependant me demande : - Y-a-t-il une église là où nous allons ? Je lui montre à l’horizon rapproché par le jour tombant un clocher pointu dont la partie supérieure semble bizarrement fichée dans l’axe de la route montante en cet endroit. – Tenez ! voici la réponse. Elle regarde, et : Alors, nous ne sommes pas perdus, dit-elle.

NOTULES.

Sauvons les meubles ! Il passe jour et nuit des voitures et des camions pleins de meubles venant de Saint-Quentin. M. Décaudin me dit avoir salué au passage sa salle à manger. Les officiers introduisent dans leurs chambres avec mystère des cantines d’un poids extraordinaire et qu’il faut deux hommes pour porter avec effort. Ce qu’on a trouvé et ce qu’on trouve à Saint-Quentin dépasse, paraît-il, l’imagination. Les Allemands étiquètent certains objets pour les rendre – plus tard – avec un fracas d’honnêteté ; ils garderont en gage ce dont ils ne peuvent disposer sans s’avérer voleurs et ils s’approprient par pillage tout le reste – et ce reste est immense. Ainsi concilie-t-on tous les intérêts matériels et moraux. Des officiers disent gravement – peut-être le croient-ils – que les meubles des Saint-Quentinois sont envoyés en Prusse orientale pour remplacer ceux qui ont été brisés par les Russes en 1914.

MM. Émile et Eugène Picard possèdent deux habitations semblables et symétriques de chaque côté de l’entrée de leur usine. M. Eugène Picard est expulsé de la sienne au profit du jeune prince de Saxe, évacué, lui aussi, de Saint-Quentin, et on lui dit : Enlevez tous vos meubles si vous voulez, nous avons ceux de Saint-Quentin.

Le 9 avril passent en gare d’Ors les statues décoratives du pont d’Isle, œuvre du sculpteur Theunissen. Sur le canal défilent des péniches chargées de pianos….

« Avez-vous vu ce sale Boche ? » - Quelques prisonniers français passaient rue du Maréchal-Mortier. Madame Robert, une charmante vieille femme, du perron des Picard, leur adressa un bonjour amical. Un gendarme la repoussa en criant : - Rentrez ! et ferma la porte. Elle la rouvrit pour laisser échapper un : « Avez-vous vu ce sale Boche ? » qui fut entendu d’un Allemand penché sur la fenêtre voisine. Rapport fut fait et Madame Robert comparut devant un conseil de guerre deux mois après, le 2 juin. Elle eut une attitude très crâne : - Je ne croyais pas qu’il fût défendu de faire un signe d’amitié à des prisonniers français. Le gendarme a porté la main sur moi et, dans ces conditions, ma réflexion était toute naturelle. Le conseil conclut à 400 marks d’amende pour l’injure et à 20 marks pour le refus d’obéissance. On sait Madame Robert riche ; de là, l’énormité de l’amende, pour une peccadille. On a laissé cependant entendre à l’inculpée qu’elle pouvait racheter chaque jour de prison par cinq marks. Elle hésite…, se réunissent quelques habitués. Le 24 avril, il croise un officier en casquette

La dépêche de Saint-Quentin. – Le 18 avril, on se presse « à la dépêche » pour lire et traduire cette proclamation tendancieuse : « W.T.B. Berlin, 17 avril. (Télég.) Depuis le matin du 7 avril, l’artillerie ennemie de tout calibre bombarde Saint-Quentin avec une force qui va toujours en augmentant. Rocourt (faubourg de Saint-Quentin), l’orphelinat Cordier, situé au nord-ouest, le faubourg d’Isle, les entours de la ferme de la Biette et du Moulin historique (à Tout Vent) ont été d’abord pris sous le feu. Depuis l’après-midi du 8, le feu s’est étendu, d’une façon déréglée, sur les autres parties de la ville. Plusieurs monuments publics, de nombreuses maisons privées et de commerce ont fortement souffert. Le 8, le Palais de Justice a reçu douze obus. Le monument de la place du Huit-Octobre est détruit. Le 9, deux obus ont touché le musée Lécuyer. La Cathédrale a été aussi gravement endommagée par les obus, ainsi que la statue De La Tour. Un feu violent est dirigé sans arrêt sur la place du Marché (de l’Hôtel-de-Ville), de sorte que la destruction du Théâtre et du vénérable Hôtel de Ville n’est plus qu’une question de temps. »

La réflexion de tous est la même : « Allons ! bon. Voilà les Allemands qui sont en train de mettre sur le dos des Anglais et des Français la destruction de Saint-Quentin ! »

C’est idiot ! – Tous les jours, le jeune Jacquemart, qui possède bien l’allemand, vient nous traduire le communiqué chez M. Émile Picard où, de 5 à 7, se réunissent quelques habitués. Le 24 avril, il croise un officier en casque, revenant du front par conséquent et il salue. – Je n’ai pas besoin de votre salut, dit l’officier en français. – Je ne vous le fais pas de mon plein gré, répond Jacquemart en allemand, mais je viens d’être condamné à deux jours de prison pour n’avoir pas salué un de vos camarades, comme cela est ordonné par affiche. – C’est idiot, prononça l’officier en français. – C’est bien mon avis aussi, pensa Jacquemart en allemand et en français, mais il ne le dit pas.

 

 

 

 

LA MORT DE M. DESJARDINS.

Un mot de M. Léon Basquin, qui est à Charleroi, nous dit que M. Jules Desjardins, ancien député, est mort à Gilly le 21 mars, c’est-à-dire quatre jours après avoir quitté Saint-Quentin. Le lecteur voudra bien excuser le tour personnel que prennent en la circonstance mes regrets, mais la mort de cet homme de bien me fut extrêmement sensible. J’étais arrivé à Saint-Quentin avant que, magistrat démissionnaire, il n’y revînt lui-même pour prendre, en 1893, et tout naturellement, dirai-je, la succession politique de son frère Ernest. Mon arrière-grand-père, Elie Dubreuil, avait été le premier abonné du Journal de Saint-Quentin et de son arrondissement en… 1819 et ma famille était restée fidèle, à travers tous les régimes, à cet organe sérieux, bien rédigé, d’une tenue et d’une probité parfaites que je fus appelé à diriger. Pendant vingt-et-un ans, le journaliste et le député avaient pensé et agi en accord complet et l’entente initiale s’était muée en solide amitié.

Ce que fut M. Desjardins et ce qu’il fit comme politique, son collègue et ami Henry Cochin l’a dit dans la notice qu’il lui a consacrée et il serait téméraire d’y rien ajouter. Voici comme il raconte sa mort qui, seule, hélas ! nous intéresse ici :

Après avoir atteint Charleroi, il trouva, après quelques jours, dans les environs de cette ville, une demeure habitable au village de Gilly-Hayes, où il arriva le 17 mars. Le voyage avait aggravé durement ses souffrances. L’image de la mort se présenta à lui ce soir-là. Très doucement, très simplement, il parla de ses enfants, de ses petits-enfants. Les reverrait-il jamais ? Il dit : « Que la volonté de Dieu soit faite ! « Puis il tourna la conversation sur les sujets du jour. Il ne voulait pas répandre l’ombre de la tristesse. Le lendemain, il était debout.

C’est dans un dernier acte de dévouement envers ses concitoyens de Picardie que la mort devait le prendre.

Madame Desjardins étant sortie quelques instants eut, au retour, la surprise de ne plus trouver son mari dans la maison qui les abritait. Il était sorti, lui aussi : le bourgmestre de Gilly était venu le prier de s’occuper avec lui d’un convoi d’évacués qui venaient d’arriver, dénués de tout, de Saint-Quentin.

Desjardins n’avait pas résisté à l’appel. Il était parti, malgré la température glaciale. Mais la neige se mit à tomber. Desjardins se sentit transi. Il fut pris de souffrances aiguës et trouva juste la force de rentrer à son logis provisoire. Il se coucha alors pour ne plus se relever. Il mourut dans la soirée en pleine paix, en pleine lumière, répétant à plusieurs reprises la parole sacrée qui lui était venue aux lèvres trois jours avant, en parlant de ses enfants : « Que la volonté de Dieu soit faite ! »

L’ÉVACUATION D’HOMBLIÈRES.

La kommandantur avait annoncé à la mairie que la population d’un village « de la région de Bohain » allait arriver l’après-midi (20 avril) en gare du Cateau et qu’il fallait veiller au ravitaillement. Nous nous y portons munis des laissez-passer indispensables et ce sont les gens d’Homblières que nous recevons.

Homblières est – ou était – une florissante commune de la banlieue de Saint-Quentin comptant avant la guerre un bon millier d’âmes. Évacués en deux fois et réunis à Seboncourt, ses habitants ont pris ce matin le train à Bohain et les voici…

C’est un spectacle inoubliable.

Ils sont six cent cinquante êtres humains affalés contre une montagne de colis et ils attendent – la vie pendant la guerre se passe à attendre – ils attendent que des chariots reçoivent leurs paquets, toute leur richesse présente et passée….., ils suivront ! – Où ? On leur répond : Foreste et Croix. – C’est loin ? – Non, tout près : 5 kilomètres. On atténue. Ils restent donc là, immobiles, couvrant des yeux leur pauvre fortune, mais si nécessaire : des hardes, quelques provisions de bouche, du linge, des couvertures, du savon, des photographies…. Il y a des valises, des sacs en cuir, des sacs à blé, des paquets enveloppés d’un drap, d’un tapis, d’une toile crevée….. Les enfants grognassent, sans éclats, sans cris. Ils sont accablés par ce grand mouvement qu’ils ne comprennent pas, mais ils ont soif, ayant vomi pendant le trajet. Louis Brasset, mon camarade de pension, qui est là avec sa smala – 18 personnes – veillant à tout, s’occupant de tous, en fait la remarque, et le major von Helldorf envoie un gendarme chercher de l’eau dans une cafetière. Il met ce qu’il peut – bien peu ! – d’humanité dans cette chose sans nom qu’est la transformation en trimardeurs de milliers d’êtres humains, vivant hier d’une vie normale et quittant, sous la poussée de quelques soldats, leurs toits, leurs champs, leurs tombeaux, toute leur raison d’être dans la vie et dans la mort…

Les chariots s’avancent en nombre et découpent, dans les tas de bagages, des tranches. Les soldats aident au chargement et s’y emploient avec adresse. Ils ont pitié et ne sont pas insensibles non plus aux marks qu’on leur glisse dans la main. Et derrière chaque voiture s’organise la procession de ceux à qui en appartient le contenu. Ils suivent de tout près, dans la boue, de peur d’en être séparés. Une escouade de fantassins ferme la marche qu’ouvre un gendarme. La procession est longue de plus d’un kilomètre. Quand elle arrive en ville, c’est presque une émeute : le gendarme charge en hurlant… Mais voilà que démarre un dernier chariot où sont ballottés des vieux et des vieilles, trente, quarante, pressés, recrus, s’accrochant aux écalages. Visages de bois, visages de cire, yeux vagues, corps déjetés ou affaissés. Les physionomies expriment un fatalisme désespéré. Je les suis jusqu’à la limite du terroir et là, implorant humblement un gendarme de faction, je fais monter un vieil homme qui avait voulu quand même faire à pied le chemin et une femme demi-folle qui s’était jetée contre le talus. Il faut les quitter, les laisser s’enfoncer dans la mort…

Une vieille cependant me demande : - Y-a-t-il une église là où nous allons ? Je lui montre à l’horizon rapproché par le jour tombant un clocher pointu dont la partie supérieure semble bizarrement fichée dans l’axe de la route montante en cet endroit. – Tenez ! voici la réponse. Elle regarde, et : Alors, nous ne sommes pas perdus, dit-elle.

NOTULES.

Sauvons les meubles ! Il passe jour et nuit des voitures et des camions pleins de meubles venant de Saint-Quentin. M. Décaudin me dit avoir salué au passage sa salle à manger. Les officiers introduisent dans leurs chambres avec mystère des cantines d’un poids extraordinaire et qu’il faut deux hommes pour porter avec effort. Ce qu’on a trouvé et ce qu’on trouve à Saint-Quentin dépasse, paraît-il, l’imagination. Les Allemands étiquètent certains objets pour les rendre – plus tard – avec un fracas d’honnêteté ; ils garderont en gage ce dont ils ne peuvent disposer sans s’avérer voleurs et ils s’approprient par pillage tout le reste – et ce reste est immense. Ainsi concilie-t-on tous les intérêts matériels et moraux. Des officiers disent gravement – peut-être le croient-ils – que les meubles des Saint-Quentinois sont envoyés en Prusse orientale pour remplacer ceux qui ont été brisés par les Russes en 1914.

MM. Émile et Eugène Picard possèdent deux habitations semblables et symétriques de chaque côté de l’entrée de leur usine. M. Eugène Picard est expulsé de la sienne au profit du jeune prince de Saxe, évacué, lui aussi, de Saint-Quentin, et on lui dit : Enlevez tous vos meubles si vous voulez, nous avons ceux de Saint-Quentin.

Le 9 avril passent en gare d’Ors les statues décoratives du pont d’Isle, œuvre du sculpteur Theunissen. Sur le canal défilent des péniches chargées de pianos….

« Avez-vous vu ce sale Boche ? » - Quelques prisonniers français passaient rue du Maréchal-Mortier. Madame Robert, une charmante vieille femme, du perron des Picard, leur adressa un bonjour amical. Un gendarme la repoussa en criant : - Rentrez ! et ferma la porte. Elle la rouvrit pour laisser échapper un : « Avez-vous vu ce sale Boche ? » qui fut entendu d’un Allemand penché sur la fenêtre voisine. Rapport fut fait et Madame Robert comparut devant un conseil de guerre deux mois après, le 2 juin. Elle eut une attitude très crâne : - Je ne croyais pas qu’il fût défendu de faire un signe d’amitié à des prisonniers français. Le gendarme a porté la main sur moi et, dans ces conditions, ma réflexion était toute naturelle. Le conseil conclut à 400 marks d’amende pour l’injure et à 20 marks pour le refus d’obéissance. On sait Madame Robert riche ; de là, l’énormité de l’amende, pour une peccadille. On a laissé cependant entendre à l’inculpée qu’elle pouvait racheter chaque jour de prison par cinq marks. Elle hésite…, se réunissent quelques habitués. Le 24 avril, il croise un officier en casquette

La dépêche de Saint-Quentin. – Le 18 avril, on se presse « à la dépêche » pour lire et traduire cette proclamation tendancieuse : « W.T.B. Berlin, 17 avril. (Télég.) Depuis le matin du 7 avril, l’artillerie ennemie de tout calibre bombarde Saint-Quentin avec une force qui va toujours en augmentant. Rocourt (faubourg de Saint-Quentin), l’orphelinat Cordier, situé au nord-ouest, le faubourg d’Isle, les entours de la ferme de la Biette et du Moulin historique (à Tout Vent) ont été d’abord pris sous le feu. Depuis l’après-midi du 8, le feu s’est étendu, d’une façon déréglée, sur les autres parties de la ville. Plusieurs monuments publics, de nombreuses maisons privées et de commerce ont fortement souffert. Le 8, le Palais de Justice a reçu douze obus. Le monument de la place du Huit-Octobre est détruit. Le 9, deux obus ont touché le musée Lécuyer. La Cathédrale a été aussi gravement endommagée par les obus, ainsi que la statue De La Tour. Un feu violent est dirigé sans arrêt sur la place du Marché (de l’Hôtel-de-Ville), de sorte que la destruction du Théâtre et du vénérable Hôtel de Ville n’est plus qu’une question de temps. »

La réflexion de tous est la même : « Allons ! bon. Voilà les Allemands qui sont en train de mettre sur le dos des Anglais et des Français la destruction de Saint-Quentin ! »

C’est idiot ! – Tous les jours, le jeune Jacquemart, qui possède bien l’allemand, vient nous traduire le communiqué chez M. Émile Picard où, de 5 à 7, se réunissent quelques habitués. Le 24 avril, il croise un officier en casque, revenant du front par conséquent et il salue. – Je n’ai pas besoin de votre salut, dit l’officier en français. – Je ne vous le fais pas de mon plein gré, répond Jacquemart en allemand, mais je viens d’être condamné à deux jours de prison pour n’avoir pas salué un de vos camarades, comme cela est ordonné par affiche. – C’est idiot, prononça l’officier en français. – C’est bien mon avis aussi, pensa Jacquemart en allemand et en français, mais il ne le dit pas.

 

 

 

 

 

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