Articles, photos, gravures

Articles ❯ Saint-Quentin dans la tourmente ❯ Sous la Botte (124)

Sous la Botte (124)

MM. ÉMILE PICARD ET PAUL MARCHANDISE.

Nous leur devons beaucoup. Nous sommes, autant qu'il m'apparaît et d 'après ce que j'apprends de Maubeuge, les moins malheureux des évacués, et c'est de leur fait. M. Émile Picard, maire du Cateau, est une nature fine, impressionnable ; rien du malheur commun ou de l'infortune particulière ne le trouve étrange. Il se montre avec nous d'une délicatesse infinie et ne craint pas de provoquer nos réclamations, malgré la difficulté qu'il y a à les satisfaire. Maire entendu, attentif, appliqué, il est sensible aux critiques, fatales en ces temps et si absurdes soient-elles, dont son admiration est l'objet. - Il faut en prendre son parti, quoique avec tristesse, me dit-il, parce que les gens malheureux ont le droit d'être injustes. Cela le peint tout entier. Comme industriel, il a les plus graves préoccupations. Il a fondé avec son frère une industrie de luxe : broderies saxonnes et soie artificielle qui fait une concurrence directe aux Allemands. L'usine est installée avec le soin assez rare de ne pas tout sacrifier à la catégorie utilité. Aussi arrive-t-il délégation sur délégation pour examiner à fond le matériel et les procédés. La dernière (mai 1917) est composée de quatre conseillers du commerce qui avaient dîné la veille en smoking chez le général en chef. C'est l'arrêt de mort qu'ils prononcent : ces détrousseurs en smoking ont, en effet, derrière eux l'imperium.

M. Paul Marchandise a été notaire à Péronne d'où il est originaire. Retiré à Paris, il revint en août 1914 dans sa ville natale pour y recueillir le dernier soupir de son vieux père et fut surpris par l'invasion. Le conseil municipal de Péronne, maire en tête, s'était sauvé… Restait un excellent homme, M. Liné, entrepreneur de menuiserie, qui se déclara incapable « de parler aux Prussiens », qui allumaient des incendies la nuit pour éclairer la marche de leurs colonnes. M. Liné demanda aide à M. Marchandise et fut bien inspiré. Celui-ci prit tout en main et s'improvisa dictateur pour le plus grand bien des Péronnais. L'autorité militaire allemande se rendit compte immédiatement de sa valeur morale, de son mépris du danger et des menaces, de sa connaissance des affaires administratives et financières, et la vie devint possible à Péronne. M. Marchandise est le seul homme que j'ai connu qui ait réussi à s'imposer aux Allemands. Les gens de la kommandantur, moqueurs, mais admiratifs, l'avaient surnommé l'Excellence. Le nom et la réputation le suivirent au Cateau . Aussitôt arrivés, nous fûmes sa chose : il nous logea, nous ravitailla. Et cela continue et nous ne nous en plaignons pas. M. Marchandise met dans ses manières une brusquerie qui déconcerte d'abord. Il ne souffre pas l'objection : il tranche, prononce et décide. C'est qu'il a tant à faire que s'il discutait, il serait débordé. Grand, sec, la moustache au vent, toujours pressé, prenant à peine le temps de manger et de dormir, il se fait parfois maudire par ceux qu'il oblige, tant il les bouscule. On en revient, car on comprend vite qu'il refoule sa bonté ou sa compassion de peur qu'on n'en abuse. Ce dévouement total, ce don complet de soi, c'est pour l'amour de Dieu, car M. Marchandise est un chrétien convaincu et fervent, et c'est à l'église qu'il va chercher un court repos et des forces morales nouvelles.

M. Émile Picard et lui s'entendent le mieux du monde.

UN APPEL DE TRAVAILLEURS. - III. CEUX QUI RESTENT.

Dix-huit évacués de Mouzon, réformés, débarquent au Cateau le 26 mars, dans l'impossibilité où ils sont de pousser jusqu'à Saint-Quentin où on les renvoie… (Voir octobre et novembre 1916 : Un appel de travailleurs.) Dans quel état sont nos infortunés concitoyens ! Squelettes ambulants où la pensée vacille. J'ai peine à reconnaître M. Paul Gronier, le directeur d'assurances de la place du Lycée. Ce qu'il me raconte est effroyable : Mouzon est une entreprise de mort lente. Tous ces malheureux n'ont pas changé de vêtements depuis cinq mois et leur linge n'est plus qu'un souvenir. Ils se rendent compte de leur état et en ont la pudeur. Nous apprenons à M. Troquet que son père est mort. Nous n'osons pas lui dire que sa femme est morte aussi et que nous ne savons pas où sont ses deux jeunes enfants. De la kommandantur on ne se refuse pas à faire des recherches, pour lui et pour les autres, mais !…

Je cause longtemps avec Camus, le jardinier de M. Émile Parmentier. Il a su la mort de son bon patron par la Gazette des Ardennes. Il apprend, non sans émotion, que les collections célèbres de camélias et d'orchidées, faute de charbon, ont péri. Et d'ailleurs maintenant, tout cela est sous les obus.

- Vous avez fait beaucoup d'ouvrage ? Demandé-je à Camus, - Rien du tout, Monsieur. On nous menait sur la voie ferrée et là, on déplaçait quelques cailloux. Quand il gelait à pierre fendre, on cassait ses pelles ou ses pioches à cette besogne inutile. On était deux cents au moins à travailler ainsi dans le vide et par quelque temps qu'il fît. Vous comprenez bien qu'en sept mois, à deux ou trois cents, on aurait construit toute une voie ferrée. Or, nous ne bougeâmes jamais de place. Puis, le soir, on nous rentrait dans notre vieille église et, à 7 heures, il fallait dormir ou faire semblant : ni eau, ni feu, ni lumière. On était cependant chauffé par deux poêles, mais on ne pouvait faire dessus la moindre cuisine. Nous étions nourris comme des bêtes et non pas comme des bêtes de travail, ni à l'engrais, comme de vieux chiens plutôt qu'on n'ose point tuer. - Et quand on était malade ? - On commença par nous vacciner quatre fois, contre toutes les maladies possibles, excepté la seule dont nous étions menacés : la faim et ses conséquences. C'était très douloureux et il en résultait pour certains des paralysies partielles et temporaires, mais cela n'exemptait pas du soi-disant travail. Nous étions de la chair à expériences. Pour les maladies réelles, le traitement était simple : des compresses d'eau froide, ce qui ne coûtait rien, et de l'aspirine, la pharmacie de l'hôpital eût, d'ailleurs, tenu dans un chapeau. Pour les névralgies, pour une blessure, pour la diarrhée : aspirine et compresses, à moins que ce ne soit compresses et aspirine. Nous étions mangés à poux. Alors, on nous douchait abondamment, mais notre couchage restait le même, c'est à dire qu'il était immonde. C'est beau, la science allemande ! - La nourriture ? - Il vaut mieux ne pas en parler. C'était ignoble. Et ce qui ne l'était pas moins, c'était la façon dont nous étions exploités par le caporal du camp, qui tenait la cantine, un juif qui rognait sur notre maigre ravitaillement et nous revendait à des prix fous ce qu'il avait grapiné. De plus, il avait du pain d'épices : 1 mark le morceau, moins gros que ceux, si bons, qu'on achète à la foire de la Saint-Denis pour deux sous ; et encore 1 franc 80 la demi-livre de marmelade faite avec de la betterave et de la saccharine. Nous étions partis avec de l'argent. Il nous râfla tout… Encore une fois, c'était l'ignominie sur toute la ligne. - Et pourquoi vous a-t-on congédiés ? - Pour que nous ne mourions pas sur place. Nous sommes réformés. Voyez note état. Et nous étions tous gens vigoureux et qui, de l'autre côté, si on avait eu l'intelligence de nous prendre, aurions donné de la tablature aux Prussiens. Le 10 mars, on nous envoya à Remilly, sorte de camp de concentration, pour attendre le départ qui devait avoir lieu « tout de suite. » Il se fit attendre jusqu'au 25. Nous ne mangions que des orties blanches. Bref, le 25, à 11 heures, on nous distribua un litre de bouillon, «  c'est-à-dire du blé concassé délayé dans de l'eau avec de la farine, et en route pour le Cateau où nous arrivâmes à 2 heures du matin… ! Voilà notre histoire.

Nous faisons donner à nos concitoyens le repas de la cantine de la gendarmerie, qui est bon, et je m'occupe d'eux. - Nous sommes dans le ciel, me disent-ils le lendemain. Voilà cinq mois que nous n'avions fait un repas de chrétien et que nous ne connaissions aucun repos de corps, ni d'esprit. Et ils se reprennent à espérer et, malgré leur situation encore si précaire de toutes façons, ils se croient au terme de leurs infortunes, se sentant restaurés, revêtus, protégés – si peu ! - avec l'espoir de revoir les leurs….. Mais quand ? Et après ? - Et combien y a-t-il de condamnés à mort encore là-bas ? Environ cent vingt. De ces cent vingt, je n'eus jamais de nouvelles.

 

Retour en haut