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Sous la Botte (123)

Il me semble que je pourrais arrêter ici l'histoire de la longue misère des Saint-Quentinois sous la botte allemande.

Le lecteur de ce mémorial est en droit cependant de me demander : - Qu'advint-il après l'évacuation ?

Je ne puis répondre que partiellement, mais je puis répondre.

Dans les pages qui précédent, j'ai essayé de traduire ce que j'ai ressenti avec quarante mille de mes concitoyens, ayant toutefois cet avantage d'être placé, grâce à d'amicales complicités, au centre de tous les renseignements.

Dans les pages qui vont suivre, je ne puis noter que les impressions de deux mille Saint-Quentinois au Cateau. Or, le pain de l'exil y fut moins amer que partout ailleurs. Cet exil, je ne l'avais pas choisi ; il se termina pour moi le 9 juin 1917 sans que je l'eusse demandé.

Mon récit sera donc incomplet de toutes les façons, puisque je suis obligé de m'en tenir à ce qui s'est passé, du 4 mars au 9 juin 1917, au Cateau-Cambrésis ; mais là encore je n'écris rien d'affirmatif que je sois sûr.

M A R S 1 9 1 7 (Suite)

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L E C A T E A U

L'ACCUEIL ET L'ORGANISATION.

Il fallait avant tout, se reconnaître et s'installer. M. Émile Picard, maire du Cateau, et M. Paul Marchandise, de Peronne, y aidèrent sur l'heure avec un touchant empressement. Puis le major von Helldorf, commandant de la ville du Cateau, ayant fait savoir qu'il exigeait que les Saint-Quentinois, immigrés dans sa kommandantur, eussent un représentant responsable vis-à-vis de lui, nous rendit, sans le vouloir, le plus grand des services : il nous obligea à créer une organisation.

Dès le 10 mars au matin, après avoir assisté aux obsèques d'une pauvre fille évacuée mourante et décédée à l'hôpital-annexe, soixante Saint-Quentinois, la plupart pères de famille, se réunissent dans la salle de délibérations de la mairie du Cateau en présence de MM. Émile Picard et Marchandise et de M. André Seydoux, délégué au ravitaillement. Je suis choisi par mes concitoyens pour diriger ce que je propose d'appeler modestement « le Bureau de Saint-Quentin, » et voici les fins que je lui assigne après avoir prononcé quelques mots de remerciements à l'adresse de ceux qui nous ont si fraternellement accueillis : ce Bureau aurait (on ne peut être affirmatif dans la situation incertaine où nous sommes) comme objet : 1° d'établir un lien entre tous les évacués saint-quentinois de la kommandantur qui sont, me dit-on, au nombre de deux mille ; 2° d'être un centre de renseignements de toute espèce : pour les logements, ce qui est une grosse affaire ; pour les personnes, afin d'indiquer, autant que faire se pourra, où se trouvent les membres d'une même famille et d'essayer de les rapprocher ; 3° d'être l'intermédiaire tout naturel et ayant tous pouvoirs – oh ! Tout petits pouvoirs ! - entre les évacués et la kommandantur et aussi entre les dans évacués et le comité de ravitaillement, qui sera le comité péronnais, car il vaut mieux entrer dans un cadre tout fait que d'en fabriquer un nouveau ; 4° enfin, de choisir dans chaque commune un ou plusieurs correspondants qui seront les interprètes des besoins de nos malheureux concitoyens.

On approuve, non parce que tout cela est l'évidence, mais parce qu'on est sans volonté et prêt à dire Amen à une initiative, quelle qu'elle soit.

On m'adjoint les plus précieux collaborateurs, MM. David, juge au tribunal de Saint-Quentin, Paul Dorigny, magistrat, le docteur Cassine, Allard, industriel, et Capiomont, représentant.

La réunion se dissout à 10 heures et demie. À 11 heures s'ouvre, dans le cabinet du maire, une séance du conseil municipal à laquelle on me prie d'assister. La première question à l'ordre du jour est celle du secours aux évacués de Saint-Quentin.

M. LE MAIRE. - Il est nécessaire d'assurer des ressources à ces malheureuses gens. Il faut, d'autre part, que nous ne fassions les avances qu'à bon escient et avec toutes les garanties possibles en ce moment. Un comité vient de se former qui établira les dossiers individuels.

UN CONSEILLER. - Er après la guerre, on verra !

M. LE MAIRE. - Nous proposons 0,75 centimes pour le mari, chef de famille, 0,75 centimes pour la femme et 0,50 centimes par enfant. C'est le traitement de Péronne. Si, plus tard, les besoins augmentent, nous reviendrons sur cette décision.

UN CONSEILLER. - C'est évident. On ne peut les laisser mourir de faim.

M. LE MAIRE. - Tout en suivant les mêmes errements que pour les Péronnais, je tiens à vous dire qu'il s 'agit d'une organisation complète et indépendante et que je ne sais pas encore quelle sera notre situation vis-à-vis d'elle au point de vue finances, bien entendu.

M. ANDRÉ SEYDOUX. - C'est à examiner. Il faut savoir comment le comité américain prendra ces allocations en charge.

UN CONSEILLER. - En tout cas, ce sont des Français. (Assentiment général.)

La proposition du maire est adoptée à l'unanimité.

On nous affecte comme bureau une étude d'huissier ou d'homme d'affaire, rue Fontellaye-Déjardin où nous nous installons le jour même. Tout y est disposé à souhait : sur quelques rayons s'alignent même des livres bien choisis et qui n'ont aucun rapport avec la procédure.

Nous nous mettons incontinent à la besogne et nous la divisons suivant nos compétences ou nos préférences, après avoir entendu – et avec quel intérêt ! - un lumineux exposé de situation fait par M. Marchandise. Mon souci sera jusqu'à la fin de cantonner chacun de mes collaborateurs dans sa spécialité et de le laisser libre de ses décisions.

Nous rencontrons toutes les facilités possibles auprès de l'administration municipale où M. Thomas, adjoint, a charge de nos intérêts et les prend avec plus d'ardeur qu'il ne ferait pour les siens, et nous ne rencontrons aucune difficulté dans nos rapports avec l'administration allemande. Le commandant du Cateau, major von Helldorff, est très noble, très riche et très abruti. Il souffre d'une maladie de la moelle épinière. Il n'a pas caché son admiration – le mot n'est pas trop fort – pour la dignité patriotique avec laquelle les Saint-Quentinois ont accepté leur infortune, et je sais, d'autre part, qu'on peut tout obtenir de lui grâce à une requête courte, claire et surtout calligraphiée. Aussi j'attache immédiatement à notre Bureau M. Sylvain-Benoist dont l'écriture est « moulée, »et cela nous réussit parfaitement. Les employés de la kommandantur se modèlent sur le patron et vont jusqu'à montrer de la complaisance à notre endroit ! Von Helldorff, à qui MM. Picard et Marchandise désirent me présenter, nous fait dire, après deux heures d'attente, qu'accablé de travail il ne peut nous recevoir et nous tient quittes, ce qui m'enchante. Nos rapports écrits me suffisent et je dois reconnaître qu'il ne laissa : sans réponse aucune de nos questions ou demandes de renseignements, mais calligraphiées.

Nous commençons, bien entendu, par dénombrer nos ressortissants et par faire établir leurs cartes d'identité et de ravitaillement.

M. Picard nous amène M. Denisse, de La Groise, qui nous raconte l'odyssée lamentable des Saint-Quentinois arrivés dimanche dans la nuit, perdus dans les pâtures, errant, découvrant à la fin un toit où se réfugier à neuf ou dix par pièce, grelottants, anéantis. Mais M. Denisse nous fait cette déclaration qui nous va au cœur : C'est la troisième fournée d'évacués et c'est la meilleure. Vos concitoyens comprennent la situation et se tirent d'affaire en l'acceptant comme elle est. Ils arriveront à l'améliorer petit à petit. En attendant, ils ne font entendre aucune plainte ni récrimination : ce sont les plus agréables des évacués. Cela tient peut-être à ce qu'ils sont les plus intelligents.

Le 20 mars, nos relevés étaient achevés et nos correspondants désignés. Nous communiquions par « l'otage, » qui était généralement le garde champêtre de la commune, tenu de se présenter chaque jour à la kommandantur pour recevoir les ordres et qui se présentait aussi chez nous par la même occasion.

Voici, à la date que je viens de dire, l'état de nos évacués : (À noter que chaque commune avait aussi reçu des évacués de Péronne et d'ailleurs).

COMMUNES      Nombre d'habitants        Evacués Saint-Quentinois      CORRESPONDANTS

Le Cateau ……………. 10 212                        660                                       Le Bureau.

Basuel ………………….    941                          30                                       M. Linné, de Péronne.

Catillon ……………….    1 365                        124                                       M. Haye.

Escaufourt ……………       335                         19                                       M. Barbieux.

La Groise ……………..       745                       153                                       M. Hirbec.

Mazinghien ………….         640                       104                                       M. Gourdin.

Ors ……………………….    786                       369                                       M. Delvaux.

Pommereuil …………..     1 101                      313                                       M. Boubléla.

Saint-Benin ……………        792                        41                                      MM. Lemaire et Chevrolat.

Saint-Souplet ………..       2 106                      258                                       MM. Millot et Williot.

Rejet-de -Beaulieu….            338                       52                                       M. Hendrick.

M. Émile Picard avait provoqué, le 9 mars, avec l'autorisation du commandant, une réunion des maires à l'effet d'obtenir de leur conseil municipal des avances pour nos évacués dans le besoin, avances calculées sur le taux de la ville du Cateau. Il y eut des objections, car les charges des communes sont déjà considérables, mais M. Marchandise renversa les dernières résistances.

M. Juglar, le maire d'Ors, qui eut mille bontés pour nous, me donne une idée de ces charges :

- Ma commune, dit-il, qui comptait 789 habitants avant la guerre, n'en a plus que 640. Or, elle abrite 369 évacués de Saint-Quentin, 150 de Péronne et de Moislain, 300 travailleurs civils casernés dans une brasserie et au presbytère et mourant de faim, 100 jeunes Belges, pauvres martyrs occupés au dédoublement des voies. De plus, une bande de 400 chevaux malades est en traitement dans les pâtures avec le personnel y attaché ; de plus encore, une équipe de la Croix-Rouge, comprenant une vingtaine de médecins et d'infirmières, s'est abattue sur nous…. Quand les Allemands arrivent pour loger, ils mettent les habitants de la maison dehors, ne leur permettant d'emporter que leurs effets personnels. Vous voyez les difficultés et entendez les réclamations ! De même pour le beurre, les œufs, les denrées : les officiers viennent mendier – le mot est le seul qui convienne – le peu qu'il y a. Ils ont l'avantage sur les évacués. Pourquoi ? Un peu par crainte et beaucoup par l'attrait du mark. Je crois que nos paysans comptent mal, mais c'est ainsi… Bref, l'administration d'une commune française sous la botte allemande n'est pas une chose aisée.

Nous en tombons d'accord.

 

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