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Sous la Botte (119)

L'ENLÈVEMENT DE LA COLLECTION DE LA TOUR.

J'ai raconté (Voir août 1914 : Les pastels de M. -Q. De La Tour), comment M. le président de la République avait dépêché le préfet de l'Aisne à Saint-Quentin, le 28 août 1914, pour aviser aux moyens de transporter à Paris la fameuse collection des pastels de De La Tour, et comment, le jour même, les Allemands, inattendus, arrivant, la question s'était trouvée réglée.

L'avant-veille, M. Victor Dumont, un homme d'infiniment de goût et qui exerçait avec le plus grand zèle ses fonctions de secrétaire perpétuel de l’école gratuite de dessin, avait pris sur lui de faire descendre dans les magnifiques sous-sols de l'Hôtel Lécuyer (le Musée) la totalité des pastels et quelques œuvres peintes de valeur. Un obus est si vite arrivé !

Dans les premiers temps de l'occupation, des personnages importants (le prince héritier de Bavière, le prince Auguste-Guillaume, le général von Bülow) se les firent présenter par le concierge.

Le 21 décembre 1914, d'ordre de la kommandantur, les pastels furent remontés dans leurs salles d'exposition. Il y eurent pas mal de visiteurs qui inscrivaient leurs noms et réflexions sur un registre pour justifier une fois de plus la boutade célèbre : « Ce qui entend le plus de bêtises, c'est un tableau. » Mais ce registre fut supprimé par l'inspection des étapes comme offrant pâture à l'espionnage, car chacun mettait, après sa signature, l'indication de son grade et de son régiment…

L'École gratuite de dessin, fondée par De La Tour en 1782, n'avait pas cessé de fonctionner. Il y avait triple avantage : rémunérer d'excellents professeurs, occuper utilement des jeunes gens, les soustraire aux levées de travailleurs civils, car l'inspection aux cours de dessin donnait droit à la carte grise. Le vaste local de l'École se trouvant réquisitionné par une « formation » allemande, on s'installa, tant bien que mal, dans l'usine de M. Graf, rue des Cordeliers. Les inspections furent assez nombreuses ; professeurs et élèves en gardent un souvenir déplaisant : officiers rogues, en général malhonnêtes et pédants, surtout le lieutenant Fitzner, adjudant du commandant de ville, qui, se disant artiste, tint des propos grotesques – mais il n'eût pas fallu rire… La visite de l'Excellence Nieber, le 24 juin 1916, avec M. de Schon fut, au contraire, d'une correction parfaite. Il se découvrit, se fit présenter les professeurs et s’intéressa aux travaux des élèves en homme intelligent et averti.

À la fin de l'année 1916 parut aux vitrines de la librairie de l'Armée 2 un volume de luxe, d'une grâce apprêtée et lourde, intitulé : La Tour, pastelliste de Louis XV. L'ouvrage, qui se vendait 18 francs 75, eut deux éditions de mille exemplaires chacune. Le volume est présenté comme édité par un corps de réserve en garnison à Bapaume et dédié au roi de Wurtenberg. L'auteur du texte, M. Hermann Erhard, est un professeur de Leipzig. Sous-officier de réserve en garnison à Bapaume – dans la Somme – il vient faire de longs séjours à Saint-Quentin. Il a eu à sa disposition le fonds De La Tour de la Bibliothèque municipale, qui contient à peu près tout ce qui a été écrit suer le pastelliste ainsi que mon Catalogue raisonné pour l'identification des personnages. Il l'a copieusement démarqué. Donc, rien de nouveau : tout a été dit sur De La Tour et ses modèles. Cependant, ce n'est pas temps perdu que de discuter les opinions de M. Ehrard, qui est un écrivain consciencieux, et c'est pourquo je vais m'y attarder, étant donné aussi que le sujet me plaît infiniment. Le lecteur me pardonnera cette sorte de digression.

Tout d'abord, le critique allemand subordonne le talent du peintre aux apparentes fatalités de son existence, expliquant celui-là par celles-ci. C'est un procédé connu, toujours sujet à caution et nettement inapplicable à notre pastelliste ; et surtout, il tombe dans le travers de faire dire à son héros une foule de choses auxquelles celui-ci n'a jamais songé. Il est vrai qu'on ne peut demander à un pédant wurtembergeois de se faire une âme de « Picard de Picardie », d'artiste et d'homme de bonne compagnie du dix-huitième siècle français.

M. Ehrard fait à De La Tour deux reproches dont l'un est un bien grand compliment. Le voici :

Malgré son individualité fortement tranchée, l'œuvre de De La Tour ne contient rien qui dépasse le cadre de son siècle. Il s'est approprié, sans l'élargir dans son essence, la langue des couleurs et des forces de son époque. Son talent a consisté à user d'une manière intelligente et sûre de procédés et de données déjà connus. Mais, pour rester équitable, nous devons convenir que ces procédés, il les a traduits dans le langage du pastel, où il est vraiment créateur.

(Traduction du lieutenant Bloch.)

Donc, De La Tour fut de son temps. Nous lui en avons un gré infini. Les Goncourt ont dit cela en une phrase, une simple phrase sur la collection de Saint-Quentin. Je la cite, bien que tous les amateurs d'art la sachent par cœur :

Stupéfiant musée de la vie et de l'humanité d'une société. Quand vous y entrer, une singulière impression vous prend et que nulle autre peinture du passé ne vous a donnée ailleurs. Toutes ces têtes se tournent comme pour vous voir, tous ces yeux vous regardent, et il vous semble que vous venez de déranger dans ces salles, où toutes les bouches viennent de se taire, le XVIIIe siècle qui causait.

C 'est tout ce que nous demandions et le plus gros, le plus savant livre du monde sur le sujet ne nous dirait rien qui nous satisfasse davantage.

L'autre reproche est moins banal :

Son art, écrit M. Ehrard, trouve ses limites dans ses propres dispositions d'esprit ; les personnes qu'il représente sont toutes animées par un but extérieur ; il ne connaît que le regard de celui qui observe avec vivacité. Presque toujours, un regard, une réflexion, un simple coup d'œil servent à lui faire tendre les traits de son modèle. Il n'a pas perçu l'homme intérieur, la profondeur d'un esprit plongé en ses réflexions, le secret d'un 6il qui regarde en soi-même.

(Traduction du lieutenant Bloch.)

J'avoue que l'accusation est de poids. De La Tour y a répondu préventivement dans la lettre si connue où il dit : « Mes modèles ne se doutent pas que je descend au fond d'eux-mêmes et que je les rapporte tout entier. » Il faut bien avouer que l'artiste resta toujours en-deçà des ses irréalisables prétentions. Il demanda à son art plus que celui-ci ne pouvait donner, mais il s'approcha plus qu'artiste au monde du sommet inaccessible de cet art, et c'est ce qui fait qu'il est unique et si intéressant.

Mais le reproche en question, le plus grave que l'on puisse faire à un grand portraitiste – et encore une fois M. Ehrard reconnît et proclame la  supériorité singulière de notre pastelliste – ce reproche n'est que la traduction d'une pensée lapidaire – et injuste à mon sens – de Barrès citée dans le Catalogue raisonné et que le réserviste allemand a réquisitionnée sans laisser de récépissé. La voici :

La Tour n'était pas doué pour saisir cette âme du monde qu'il entrevoyait. Ce merveilleux physionomiste prêtait à l'univers une figure insuffisante . Je ne m'en, étonne pas, ayant vu à ce musée de Saint-Quentin son portrait par Peronneau. «  La Tour, écrivais-je aux marges du Catalogue, fait l'insolent, mais ne domine pas ; c'est un valet qui observe les invités, ce n'est pas Saint-Simon. » Pensée exprimée trop durement. Mais on entendra qu'il ne s'agit ici que de hiérarchie intellectuelle, je veux dire que La Tour n'était pas de force à maîtriser les objets qu'il avait la passion d'observer.

(Trois stations de psychothérapie.)

Il y aurait à dire, mais je n'instruis pas ici de procès.

L'auteur de l'illustration abondante du volume est aussi un réserviste de Bapaume, un M. Ditsh, à qui il est impossible d'en faire compliment : les trichromies déforment le dessin sans donner une idée de la couleur et les clichés en noir sont détestables. De La Tour n'a pas encore trouvé son traducteur graphique et la typographie allemande a déjà fait mieux que cela.

Mais enfin, cette publication, en pleine guerre, dénote un certain cran.

Je reviens à la collection et à son sort.

Le 8 février 1917, la kommandantur fit tenir au maire cette note :

« On vous communique par la présente que, sur l'ordre de Son Excellence le général en chef, une partie des trésors d'art se trouvant à Saint-Quentin, parmi eux les pastels De La Tour, doivent être transportés à Maubeuge afin de les protéger contre les attaques d'avions.

Le lieutenant baron V. Hadeln a la mission d'emballer ces objets en présence d'un représentant de la Ville, d'en donner un reçu à la Ville, ainsi que de s'entendre immédiatement avec la Ville sur les détails. »

Inutile de dire qu'on s'y attendait. Cependant, l'indication de Maubeuge était nouvelle. Des officiers allemands – très qualifiés – parlaient du transport de la collection en Allemagne, « très loin du front. »

Le 16 décembre 1916, une longue conversation avait eu lieu dans le cabinet du maire, provoquée par M. Vittini. Gibert la résuma de sa façon originale : - Je suis fixé. Si les pastels vont en Allemagne, comme il en est question, il ne nous en reviendra que des contrefaçons et, de toute manière, ils ne reviendront pas pour rien : les Allemands auront rendu à la « culture » un service si « colossal » qu'ils le feront payer gros. Ne leur fournissons pas l'occasion d'un beau geste – ou de ce qu'ils croient tel – et d'un profit aux dépens du pays. Et si les portraits de De La Tour doivent disparaître avec nos figures, qui sont moins jolies, tant pis pour les uns et les autres !

D'autre part, une réunion du Bureau d'administration de l'École de dessin se tint le vendredi suivant et il y fut décidé que les cadres enfermés dans des caisses doublées de zinc seraient murés dans un caveau des sous-sols de l'Hôtel Lécuyer bien construits et très secs. Un long rapport fut rédigé en ce sens. Le maire fit au commandant de la ville une réponse assez embarrassée en lui communiquant ce rapport du Bureau d'administration. « …. L'autorité supérieure allemande, écrivait-il, a cru devoir rejeter le projet de conservation des pastels que lui présentaient les administrations intéressées ; un nouveau projet ayant été établi et imposé par l'autorité supérieure allemande seule, nous avons pris soin de vous signaler dans le présent rapport tous les dangers que comportait le transport de nos pastels au dehors. »

La kommandantur ne répondit pas. Le maire se rendit auprès du comte de Bernstorff et assura que toutes les précautions étaient prises pour mettre les pastels à l'abri aussi bien des bombes d'avion que de l'humidité. - Ordre du général en chef, répondit sèchement Bernstorff, cela ne se discute pas.

Dans ces conditions, M. Israël, architecte, ancien élève de l'École de dessin, nommé depuis peu suppléant de M. Eck, directeur des musées, qui déclinait visiblement, reçut de M. Gibert l'ordre d'être témoin, sans plus, de ce qui allait se passer, de recevoir les reçus qu'il plairait au baron von Hadeln de libeller et enfin d 'établir le constat des vides.

Ce baron von Hadeln, qui se disait critique d'art, était un assez drôle de corps. Lorsque M . Israël lui expliqua les conditions de sa présence, il se mit dans une colère épouvantable. - Il n'y a d'autre autorité que l 'allemande. Je me moque du maire. Vous êtes ici pour procéder, contradictoirement avec moi, à l'inventaire des objets que nous allons sauver. On va commencer. Vous ne sortirez pas. Et il tempêta contre l'ignorance des Français, la mauvaise tenue de leurs musées, leur incompétence qui leur faisait préférer quelques pastels à une tapisserie – d'ailleurs quelconque – mais qui avait toute son admiration, et il répondit aux diverses objections de M. Israël par ces deux mots : - C'est enfantin ! Bref, l'emballage se fit avec un soin relatif. Le lundi 19 février eut lieu le premier départ des caisses dans l'auto d'ambulance des officiers. - Je vais, dit le baron au concierge, déposer tout cela à l'Hôtel de Ville de Maubeuge. Et il conclut : - Les Français ne sont pas connaisseurs…

Von Hadeln, au début des négociations, avait dit à M. Victor Dumont : - Il faut vous traiter comme des enfants. Il s'agit d'un ordre du général en chef qui sait ce que vous ne savez pas et que je ne sais pas non plus. Il est donc le seul juge compétent, et vous résistez ! C'est de l'enfantillage ! Enfantillage à part, Hadeln n'a peut-être pas tort.

(Voici la fin de l'histoire des pastels : À Maubeuge, un architecte berlinois, le lieutenant Wilhelm Keller, avait aménagé à coups de réquisitions les magasins du Pauvre Diable, lestement vidés de leurs marchandises, et c'est là que le baron von Halden installa les pastels De La Tour, qui s'accompagnaient du meuble de salon célèbre du château de Caulaincourt, de « gobelins » (pour les Allemands, même critiques d'art, toutes les tapisseries sont des gobelins) du XVIe siècle décrochés au musée et de morceaux de sculpture arrachés à la Basilique ; bref un ensemble hétéroclite qui pouvait prendre pour enseigne : Au pillage. Le maréchal von Hindenburg en fit l'inauguration le jour de la Pentecôte (27 mai), au cours d'une inspection. La cérémonie fut enlevée en pas de charge, mais les Allemands s'y admirèrent beaucoup et conspuèrent « ces malheureux Français dont les trésors de l'art seraient abîmés par leurs amis anglais, si leurs ennemis allemands n'intervenaient pour les mettre en sécurité. » (Berliner Tageblatt.) Les tableaux continuaient d'entendre des bêtises.

M. Fernand Israël restait, sous le contrôle et la surveillance de la kommandantur du lieu, conservateur pour la Ville de ce fragment de musée dont, en juillet 1918, un lieutenant Wolff fut nommé directeur. Peu après son entrée en fonctions, les choses se gâtèrent pour l'armée allemande et il ne sut plus bientôt à quel saint se vouer. Que faire des pastels ? Le Grand-Quartier avait d'autres préoccupations ! Bref, Wolff prit le sage parti de réclamer du maire de Maubeuge un protocole de remise et, le 24 octobre, il disparut. Le 9 novembre apparurent les Anglais après un court bombardement pendant lequel les pastels avaient été descendus à la cave. Ils en remontèrent aussitôt et, le 29 janvier 1919, ils recevaient la visite de M. Poincaré, président de la République. Le 23 avril suivant, ils entraient au Louvre, où ils attendent encore, au moment où j'écris ces lignes (janvier 1924), qu'un musée soit reconstruit à Saint-Quentin pour y entrer après ces longues erreurs. Et, si paradoxal que cela paraisse, c'est von Hadeln qui les a sauvés ! Tout ce qui avait été entassé dans les sous-sols de l'Hôtel Lécuyer fut pillé après l'exode de mars 1917. Les pastels auraient donc subi le sort du reste. Au surplus, une mine, placée au bon endroit et dont on retrouva le culot mors du déblaiement exécuté par des prisonniers allemands en 1919, avait complètement vidé le musée, ne laissant debout que trois des murs extérieurs. Les bombes anglaises – que les Allemands accusaient du désastre en leurs communiqués – n'avaient fait, aux bâtiments annexes, que des blessures légères.)

 

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