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Sous la Botte (115)

LA RÉQUISITION DES MATELAS.

Le 8 janvier, affiche encore émotionnante : les habitants de Saint-Quentin doivent déclarer par écrit, au poste de gendarmerie de leur quartier « le nombre de leurs matelas , composés entièrement ou partiellement de laine. » La rédaction de l'affiche est extrêmement obscure car elle laisse entendre qu'il est loisible de garder un matelas par lit occupé. Le maire, assailli de questions, va prendre langue à la kommandantur et n'en obtient que cette explication insuffisante : - Tout cela demande à être réfléchi. Revenez. Bref, le 18 janvier, commence la procession des matelas. Les nouveaux agents créés par la kommandantur ont passé dans toutes les rues, tiré toutes es sonnettes et dit qu'il fallait apporter ses matelas au poste tel jour à telle heure. Tous ? - Oui, tous. - Même ceux des lits d'officiers ? - Oui. Qui possède voiture à bras s'improvise camionneur, les brouettes font prime, beaucoup portent sans façon leur matelas sur leur dos. Au poste, la toile est fendue, la laine est extraite, pesée au petit bonheur, reçu est délivré et l'on vous rend les toiles, dans l'une des desquelles on jette quelques poignées de copeaux de bois humide, et allez vous coucher !

L'émoi dure et croit. Le maire retourne à la kommandantur. Il dit au lieutenant-adjudant Bonsmann : - Vous avez peut-être connu le général Schwarte qui est entré à Saint-Quentin le 27 août 1914 ? - Oui, je faisais partie de son armée. - Alors, vous devez vous rappeler toutes les promesses qu'il nous a faites : il en reste encore trace… sur les murs. - Non, je ne me rappelles pas. - Moi, si : la propriété devait être sauvegardé, la population ne serait en aucun cas molestée, les réquisitions seraient justifiées, etc. - Je ne vois pas, Monsieur le maire… - Si, j'ai mis ma signature à côté de celle du général. Nous avons donc pris des engagements solennels. Alors, que voulez-vous que pense une population qui se voit pillée, arrêtée, perquisitionnée, tondue à tort et à travers. Bonsmann se gratte la tête et dit : - Aujourd'hui, Monsieur le maire, tout est changé. - Bref, conclut Gibert, il faut porter sa laine, heureux qu'on ne vous prenne pas la peau avec ? - C'est tout à fait cela, Monsieur le maire, ânonne Bonsmann interloqué.

ENCORE UNE DÉCOUVERTE D'ARMES.

Le 13 janvier, M. Edouard Casier et sa sœur, négociants, rue Saint-Martin, sont arretés. On a découvert dans leur magasin de librairie et d'objets de piété, des armes, toutes de panoplie, sauf…. Un revolver d'ordonnance ! Ces armes avaient été collectionnées par le frère aîné, capitaine au 10e territorial, tireur convaincu, habitué des stands et des concours et qui, malgré son âge, avait gardé ses galons et suivi la fortune du régiment ou, du moins, de e qu'il en restait. M. Edouard Casier et sa sœur étaient des personnes les plus pacifiques d'aspect qui se pussent rencontrer. Mademoiselle Casier est bientôt relaxée, mais son frère relève de la justice militaire. Il comparaît, le 30 janvier, devant le conseil de guerre, en même temps que M. Barré, le fondeur en bronze, dont le cas est singulier. On a trouvé en sondant le sol de son atelier et des entours huit ou dix mille kilogrammes de cuivre rouge. L'autorité allemande voulut lui faire signer une déclaration comme quoi c'était là tout son stock. Il refusa, mais en donna sa parole. Or, on en déterra peu après sept ou huit fois autant. Donc conclurent les Allemands – et c'est à la lettre, et c'est la thèse – ce citoyen français a volé l'Empereur allemand. Et ce raisonnement, n'importe quel officier d'intendance et de kommandantur le tient pour inattaquable. Le capitaine Goërz, conseiller du commerce extérieur, ami personnel de l'empereur, réquisiteur en chef de l'armée 2, l' a dit en propres termes à l'honorable M. Paul Trocmé qui avait mis de côté quelques pièces de broderie d'échantillonnage : - Vous êtes un voleur !

Quant à moi, j'en tiens un autre – de raisonnement – que je crois plus probant et que voici : une promesse sous contrainte n'oblige ni en fait, ni en conscience. « Le serment suit la nature de l'acte, » disent les théologiens; or, cette nature était manifestement contraire à l'intérêt de la patrie (livraison de matériel de guerre à l'ennemi) et le contrat (verbal) devenait sujet à rescision de par le droit naturel. Ce n'est pas ce qui fut plaidé, bien entendu. Mais enfin les deux accusés firent bonne contenance et l'avis du conseil de guerre fut : un an de prison et 10 000 marks d'amande pour M. Barré ; 5 ans et une amande à déterminer pour M. Casier. Cependant, comme on avait trouvé chez lui 3 000 francs d'or, on diminua sa prison de 85 jours, soit 84 francs 25 par jour. Le taux augmente. M. Gambette, pour une motocyclette, s'était entendu taxer par la même juridiction à 500 marks dé-taillables en jours de prison à 15 marks l'un. Il préféra payer, d'autant que, le sachant assez démuni, on lui rabattit cent marks. Finalement, l'amende de M. Casier fut fixée à 10 000 marks et on l’expédia aux environs de Crefeld ; à Anrath, où il se trouva très malheureux. La compagnie pourtant était bonne : une douzaine de prêtres et religieux sur qui l'on essayait toute espèce de vaccins et qui faillirent en démontrer l’inefficacité en mourant. On arrêta les expériences juste à temps.

MAL VISÉ.

Par une nuit très noire, le 25 janvier, sans que la sirène le signale et par 12 degrés au-dessous de zéro en bas - qu 'est-ce en haut ? - un avion survole la ville et lâche trois ou quatre bombes. La défense anti-aérienne ne riposte pour ainsi dire pas : le tir est trop au jugé. Au matin, je vais aux nouvelles : rue Dachery, devant l'auberge Lebrun, une bombe est tombée sur le trottoir et a cassé toutes les vitres. Un Allemand a été blessé et sa main sanglante s'est appuyée au mur. Au moulin Millot, une autre bombe a explosé sur une terrasse en ciment au-dessus de la chambre d'un officier allemand ; celui-ci a passé son caleçon et dit à la servante : - Je crois que je viens d'échapper à un grand danger. En effet ! Enfin, dernière chute dans le jardin de M. Henri Museux. Résultat : 297 carreaux cassés. - Voilà bien de l'héroïsme inutile, me dit le maire, et même de l'héroïsme démoralisant, car c'est une démonstration de l'inaptitude à se renseigner ou à se documenter qui règne dans le corps des aviateurs. D'abord, il n'y a plus rien à bombarder utilement à Saint-Quentin, on devrait le savoir. En tout cas, ce qui mérite la bombe, à savoir : la gare les voies et quelques dépôts subsistants, se trouve à droite du canal en venant du front. Il y a là une ligne de repère absolue, visible la nuit comme le jour. Or, personne en l'air n'a l'air de s'en douter !

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