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Sous la Botte (114)

LE TEMPS DES CHOSES.

L'an nouveau est entré dans une tempête. L'humidité vous pénètre ; l'eau comme en méandres le long des murs peints ; le brouillard embue les vitres, ouate la rue….. Tristesse des choses ! Puis, le 6 janvier, la lutte entre le froid qui tend à s'établir et la pluie qui n'entend pas renoncer à ses privilèges, aboutit à une transaction : la neige. L'hiver s'annonce comme devant être plus rude que les précédents. À la fin du mois, le canal a pris, ce qu'on n'avait vu d'assez longtemps. Le charbon arrive avec lenteur. M. René Jourdain estime que, le 15 février, il manquera pour le gaz. Il n'y a pourtant que sept lanternes publiques allumées sur sept cents), mais les officiers allemands et l'on cite telle maison occupée où le robinet n'a pas été fermé depuis 1914. Que dirait Philéas Fogg à son fifèle Passepartout ? Quand la mairie s'en plaint à la kommandantur, celle-ci répond superbement : «  Nos officiers ne s'éclairent qu'à l'électricité. » Il n'y a vraiment que les Français pour pratiquer la vertu distinguée d’économie. Tout disparaît : les orchidées et le célèbre bosquet de camélias de notre ami Emile Parmentier sont condamnés à mort, le charbon manquant pour chauffer les serres. Et lui-même, ce bon et aimable Emile Parmentier, vient de s'éteindre, ayant gardé jusqu'au bout l'espérance d'entendre résonner le clairon français dans les rues de Saint-Quentin…

La fringale des nouvelles est guérie. « Calme sur tous les fronts, » disent les communiqués, et cependant la terrible canonnade retentit encore sur le nôtre, mais par intermittence. On ne se précipite plus « à la dépêche » le soir, ni le matin. L'arrivée des journaux allemands se fait discrète. La vente de la Gazette des Ardennes est en forte baisse. Quant aux feuilles françaises, elles ont disparu comme au vent d'hiver. On se laisse vivre, presque sans penser….. Un phénomène inquiétant, c'est la perte de la mémoire. Sans aller jusqu'à poser la question connue du président des assises : - Accusé, que faisiez-vous il y a six mois, le 12 avril pour préciser, à 2 heures un quart de l'après-midi? Ce à quoi l'accusé répondit avec à-propos : - Et vous, mon président? Vous pouvez demander au premier passant rencontré à quoi il a passé sa journée de la veille : il est rare qu'il puisse répondre sans hésitation, ni réticences. Les dates et les noms propres s'effacent avec rapidité. Chez moi, habitué pourtant, par profession, à classer les faits et même les impressions, c'est le désastre. Voici, à mon sens, l'explication : nous ne vivons jamais dans le moment présent; nous attendons tout du lendemain et nous reportons ainsi nos espoirs de jour en jour sans nous lasser, mais aussi sans que l'événement immédiat s'impose à notre esprit en avance sur lui : il y glisse comme la pluie sur une toile cirée. La mémoire cesse également d'être, a-t-on dit, si l'esprit se ferme au présent ou s'abstrait du passé. Et tel est bien notre double cas.

Les rapports de la mairie avec la kommandantur sont de plus en plus fâcheux. Nous n'existons plus. Nous sommes du bétail….. Cependant, un régiment, le 51e a quitté Saint-Quentin et l'on a ramassé derrière lui des cartouches à foison : deux mille cinq cents dans une seule maison!On comprend qu'aux étapes, où l'on a le temps de réfléchir, l'on ne soit pas content ; aussi par brimade l'ordre arrive à la mairie de n'employer que la langue allemande dans les rapports bilatéraux. - Je ne connais que le français, répond Gibert, et je ne mettrai ma signature qu'au-dessous de ce que je comprend. On fit en conséquence des traductions « en regard » et Gibert ne signa que sur le côté français.

Paul Lefèvre, le maire de Ribemont, me raconte que son commandant, Book von Walfingen, vient de lui dire : - L'ordre de l'empereur est de vous faire le plus de mal possible. - Ce n'est pas très logique, répondit Paul Lefèvre, car nous ne pouvons rien icci, ni à la paix, ni à la guerre. - Mais vos soldats eux-mêmes, dans les tranchées, s'écria l'officier, ils n'en veulent pas de la paix !

Nous non plus, ci cette déesse doit avoir sur le chef un casque à pointe. Advienne que pourra, mais pas ça !

PERQUISITIONS SUR PERQUISITIONS.

Trois perquisitions en un jour ! C'est beaucoup. De bon matin, dans la cave. Chou-blanc ! À 10 heures arrive, accompagné de deux jeunes voyous saint-quentinois, le délégué spécial du capitaine Goërt, le grand perquisiteur. Ses Acolytes qui valent sans doute mieux que le m étier qu'ils font, me glissent en passant : « Surtout, Monsieur, ne laissez pas cet individu là seul. » Il s'y connaît. C'est un as. Il va droit où il sait trouver. Comme, à la fin, un peu impatienté je lui demande : - Qu'êtes-vous chargé d'enlever ? Il me répond par cet éloquent monosyllabe : - Tout ! Puis, après un silence, il ajoute : Pour vous, c'est tout égal : trois mois et Saint-Quentin capout. - Et les Saint-Quentinois ? -Évacués. - Et les Allemands ? Il ne répond plus. Pendant l'heure de midi, je fais venir un huissier pour dresser le procès-verbal de constat de cette rapine, tant c'est imprévu. Dans le tas qu'une corvée doit ramasser tout à l'heure, il y a 80 000 enveloppes, une couverture de voyage, des courroies, une réplique en bronze de l'Achille d'Herculanum, trois moteurs électriques de faible ampérage (les gros sont réservés à une autre équipe) une bouteille de Cordial-Médoc, les deux lits en cuivre de mes fils (que les précédents fouilleurs avaient respectés) une douzaine d'ustensiles pour le thé en bi-métal, les plateaux et poids d'une balance Roberval, des boutons de porte et un punching-ball…

Vers les 3 heures se présente enfin une équipe spéciale de soldats-fouilleurs-pour-les-cuivres et le sous-officier reproche aigrement à ses hommes de s'être laissé prévenir dans l'enlèvement d'objets en métal, par les soldats-fouilleurs-pour-le-reste, ce qui est un opprobe pour leur service et le constitue en infériorité. En un parler petit-nègre, il me fait de doux reproches et m'explique que j'aurais dû m'opposer à une pareille confusion de compétences. Quoi qu'il en soit, il cherche, il furète et sa constance est récompensée : il tombe sur la grande cachette et ne cache pas sa satisfaction. Ah ! Quelle estime on a des Sans-Culotte, des honnêtes Sans-Culotte qui faisaient, avec un air terrible, d'innocentes perquisitions amenant la découverte d'une plaque de cheminée aux armes de France qu'ils se gardaient bien d'emporter, car ça pesait trop lourd …

Je me suis étendu sur ces perquisitions parce qu'elles se sont passées sous mes yeux, mais il en fut de même un peu partout et il en est de plus surprenantes. Ainsi, quand le général en chef von Galwitz quitta la belle habitation de M. Léon Lhotte, celui-ci, chassé de chez lui et réfugié dans une toute petite maison en face de la sienne, assista de la fenêtre du premier étage à un déménagement qu'il n'avait certes pas demandé. Après le départ de Bellevue du duc de Saxe-Meiningen, son cuisinier n'eut rien de plus pressé, en abandonnant ses fourneaux, que d'aller dénoncer à la kommandantur la superbe batterie de cuisine de Madame Gourdin-Decoster et celle-ci, malgré ses quatre-vingt-quatre ans, tint à assister au pillage de sa maison – car le reste y passa – et à l'infâme gâchage d'un luxe aimable et discret… Chez M. René Jourdain, rue de la Caisse-d'Epargne, il n'y eut pas moins de seize fouilleurs à la fois : deux équpes rivales. Avec M. et Madame René Jourdain qui rentrèrent chez eux pour la circonstance, les infirmières, le capitaine et ses ordonnances qui occupaient la maison, cela faisait vingt-cinq personnes, un petit rassemblement. Devant l' énorme tas d'objets hétéroclites entassés dans le vestibule sous prétexte de réquisition des cuivres, l'officier fut tout de même un peu gêné et risqua l'habituel : « C'est la guerre » - Non, Monsieur, ce n'est pas la guerre, lui répondit avec calme Madame René Jourdain.

Le colonel Scabell, le Vieux-Marcheur, lui, flanque à la porte l'équipe des explorateurs. Ils vont se plaindre à la kommandantur qui dépêche un gendarme, fonctionnaire irrésistible. Scabell pousse le gendarme dehors et dit au gardien de l'immeuble : - Surtout, ne laissez pas entrer ici tous ces cochons-là. J'ai déjà expliqué  que ce galantin s'était créé une situation à part, car fût-on l'Empereur, résister à un gendarme allemand… ! (Voir septembre 1916 : Le Vieux-Marcheur.)

 

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