Articles, photos, gravures

Articles ❯ Saint-Quentin dans la tourmente ❯ Sous la Botte (111)

Sous la Botte (111)

À LA CAMPAGNE.

À la campagne, la vie est plus dure qu'en ville. M. Tavernier-Renaux, Maire de Flavy-le-Martel, qui n'est pas venu à Saint-Quentin depuis dix-huit mois, y arrive pour chercher de l'argent ; c'est sans doute une part des sept millions dont je finis d'imprimer les bons pour l'Union des communes des régions de Ham, Noyon et Sant-Simon., et que M. le major Krohn et la caisse de change se sont partagés ce matin. Quand je pense que mon père, mon grand-père et mon arrière-grand-père, conseillers municipaux de Ham pendant près d'un siècle sans débrider, ont défendu, en bons citoyens, les intérêts de cette petite ville et tonné contre l'énormité d'un budget que j'ai connu de 30 000 francs !…

Bref, Ravernier-Renaux s'exprime ainsi : - Vous vous souvenez qu'au commencement, j'ai failli mourir tant je me faisais de mauvais sang et que j'ai pris le dessus en me disant : Advienne que pourra ! Ma philosophie, qui m'a réussi comme vous voyez, est arrivée à son comble : je n'ai plus rien…., on nous a pris finalement les restes de nos restes, poules, lapins, toiles, outils, instruments agricoles, matelas (on nous a redu les toiles), draps (on a droit cependant à une paire par lit), cuirs,cuivres, pommes de terre (on nous en rend 200 grammes à la journée). Tous les arbres sont coupés, y compris les pommiers. Défense de cultiver, même ses jardins. Nos ouvriers agricoles ne sont pas très malheureux ; il s'entendent avec les Prussiens et font un tas de trafics. Que voulez-vous ? L'occupation n'est une école de moralité. Le 30 juin, nous avons été enlevés, nous, les hommes de 18 à 50 ans, et exilés pendant trois semaines di côté de Solesmes. La concentration était à Douchy. Nous nous sommes dit : Ça y est ! Les Français vont venir puisqu'on nous emmène. » Alors, nous nous en sommes donné : on a voyagé au chant de la Marseillaise, au cris de : À bas les Boches ! Vive l'Angleterre ! En gare de Saint-Quentin, nous avons copieusement injurié des officiers qui n'ont pas bronché. Puis, on nous a ramenés, ce n'était pas pour cette fois ! Nous avons débarqué à Vermand, à 2 heures du matin, et là s'est opérée la dislocation, même pour ceux qui avaient 30 kilomètres à faire à pied. Je n'ai plus rien à perdre ; les Allemands me briment, mais ne me volent plus, ce n'est pas possible, même à eux. De temps en temps, je me veng en leur faisant commette une bonne gaffe administrative. C'est facile : ils sont tellement infatués d'eux-mêmes qu'ils croient tout savoir de science certaine et infuse ; dans ces conditions, c'est l'erreur à jet continu. Nos puits sont comblés, les routes sont minées, des fourneaux de mine sont creusées dans les caves. Bref, la défense s'organise, mais leurs soldats ne se cachent pas pour dire qu'ils en ont assez. Nous, nous pouvons continuer…

LA FÊTE DE NOËL.

Noël venteux. Il bruine le matin ; puis de terribles coups de vent alternent avec de timides coups de soleil, mais le vent, au contraire de la fable, est le plus fort et entasse nuages sur nuages. Le soir, il pleut par grains. Le canon retentit avec une force impressionnante : les Allemands attaqueraient. Il semble, le jour de la Nativité, que ce soit une profanation…. D'immenses éclairs jaillissent de l'horizon d'ouest. Cela rentre dans la catégorie des météores et n'est plus humain.

De grands préparatifs avaient été faits pour la Noël allemande, mais elle a été calme : on n'est pas à la joie. Cependant, chaque groupement, ne fût-il que de trois hommes, a érigé son sapin ou sa branche de sapin, allumé des bouts de bougies, chanté des cantiques, mangé des gâteaux et bu ce qu'il a pu. Cette persistance de la tradition est, somme toute, chose assez touchante. Le ventre y a autant de part que le cœur, mais chez les Allemands le sentiment a de l'appétit.

Le docteur Bertrand, médecin de Vauban, où il reste quatre-vingts malades (16 Belges, 17 Russes et 47Français) que Madame Gibert et ses amis continuent de ravitailler, avait annoncé et en termes très délicats qu'il autorisait dans son hôpital la célébration de la fête. Les dons affluèrent et les préparatifs furent faits. En voici un exemple : chaque malade devait recevoir un paquet contenant : une ceinture de flanelle, une paire de moufles, une paire ce chaussettes de laine, un cache-nez, une pochette aux armes de Saint-Quentin, une pipe, deux cigares, un paquet de cigarettes, une blague à tabac brodée par les orphelines de l'Hôtel-Dieu, un paquet de gâteaux secs, des coiffures à pétards et un cugnot de Noël….. - Où trouvez-vous tout cela maintenant ? Demandait le docteur surpris. Enfin, on le trouvait. - Il faudra que j'obtienne de la kommandantur l'autorisation de vous recevoir dans les salles, ajouta-t-il. Ce qui arriva, ce fut un refus foudroyant. Le docteur tourna la difficulté. - Nous ne pouvons qu'obéir, dit-il, mais rien ne nous empêche de vous inviter au Noël du personnel de l'hôpital. C'est ce qui eut lieu avec toutes les cérémonies usitées : cantiques, petite allocution, distribution de cadeaux et modeste libation. Pendant une heure, ce fut l'armistice.

PAUVRES PETITS !

Madame Edouard Faucheux, secondée par Madame Langlait-Pezin, qui a toujours du dévouement en réserve, et Mademoiselle Malgras, a eu la touchante idée de rassembler des jouets et de faire pâtisser des friandises pour les étrennes des « orphelins de la guerre. » C'est à l'asile de nuit et à l'Hôtel-Dieu qu'on été hospitalisés quatre-vingts enfants de moins de douze ans – il y en a de tout petits – dont les parents sont…. On ne sait où ! Les Allemands en ont envoyé des villages du front parce du'ils étaient malades ou soupçonnés de l'être – l'hygiène allemande est préventive – et les villages ont été évacués…. Des enfants, l'autorité militaire allemande n'a plus eu cure. Il en est de blessés, de brûlés, d'estropiés. Depuis le commencement, l'on a amputé vingt enfants. Presque tous avaient joué avec des grenades données. Quelques exemples : le petit R…, de Francilly, est mis à la batteuse. Son père pour une absence d'une heure, faisait trois mois de travaux forcés sur les routes, il le remplaçait ; bras arraché. Oh ! Il fut bien soigné et n'en mourut pas. Fernand Daty était monté sur le marchepied d'une auto pour voir passer quelques prisonniers français et il leur envoyait des saluts. Un patrouillard le pousse brutalement, l'enfant tombe au moment où l'auto se met en route ; jambe broyée qu'il faut couper. Son père, du 10e, est prisonnier. D'autres ont eu le tétanos, comme Marcel Lelièvre, 12 ans, envoyé à la savonnerie de Sainte-Emilie et qui s'est blessé en faisant des travaux au-dessus de son âge. À Castres, un pauvre gamin, devant sa porte, à deux pas de sa mère, a la main coupée et un œil enlevé par le coup de fusil d'un officier maldroit qui chassait et qui lui envoie cela à bout portant. Avec des Français, pas besoin de se gêner ! Henri Coquerel, 12 ans, d'Escaut-le-Haut, est là, dans son lit depuis cinq mois. Mis aux travaux des champs, on l'avait chaussé d'énormes bottes qui le blessaient ; il se trouve mal de fatigue et d'épuisement. Il avait un furoncle à la jambe. Un médecin allemand le soigne de telle façon qu'il faut l'amener sur la table d'opération de Saint-Quentin. Le docteur Damaye l'a tiré à peu près d'affaire, mais ce sera long encore, et le pauvre petit, de figure sympathique, très résigné, très doux, termine son histoire en disant : - Oh ! Je m'ennuie de papa et de maman, dites-moi où ils sont. De grosses larmes coulent sur ses joues… Le village est évacué et, quand on a demandé des renseignements, la réponse a été : « C'est la guerre ! » Non, ce n'est pas la guerre.

FUSILLADE DE FIN D'ANNÉE.

Un procès se déroulait depuis huit jours dans la salle à la Grande-Cheminée de l'Hôtel de Ville sous une de ces surveillances comme les Allemands seuls savent en organiser…. L'instruction avait été extrêmement longue et très secrète. Dans les poursuites n'étaient impliquées pas moins de quarante-trois personnes.

L'inculpation, à ce que j'arrivai à savoir, était : espionnage au profit des armées alliées. Les inculpés auraient fourni des renseignements sur les mouvements de troupes et notamment touchant le nombre et la composition des trains allemands se dirigeant sur Bapaume et Péronne, et adressé des rapports, d'abord par pigeons voyageurs, ensuite par un service de courriers aboutissant à la frontière hollandaise… C'est en juillet que cette organisation aurait été découverte.

Bref, dans la matinée du 27 décembre, cette affiche bilingue, mais dont il n'est reproduit ici que la partie en français, composée la veille et tirée sur papier rouge à l'imprimerie de la 2e armée, fit placardée sur les murs de Saint-Quentin :

Voici l'état-civil des victimes : Leclercq, tourneur et mécanicien, célibataire, était né le 15 décembre 1887 ; Parzy, employé des chemins de fer, marié, était né le 24 mai 1864 ; Masse, garde forestier, était né le 19 septembre 1864, Barbare, garde des voies, marié, était né le 26 juillet 1874 ; Blondiaux (dit Ch'Midi), manouvrier, veuf, était né le 1er mars 1857 ; François, ouvrier des chemins de fer, marié, était né le 8 octobre 1890 ; Touchard, chauffeur, marié, était né le 25 avril1864 ; Demoulin, manouvrier, célibataire, était né le 1er décembre 1887 ; Monier, domestique, célibataire, était né le 12 janvier 1896.

J'appris que la dernière audience s'était levée sur treize « avis d'exécution » ; puis que la peine de trois ou quatre des condamnés avait été commuée.

Voici maintenant les détails du drame.

Le 26 décembre au soir, un planton de la kommandantur était venu dire au bureau de police qu'il fallait que « quelqu'un de compétent » se trouvât à la mairie à 4 heures du matin pour « décacheter une lettre. » M. Gibert et M. Ancelet y furent à 5 heures françaises et la communication que voici leur fut remise :

                                                                                                                   « 26 décembre 1916

À la mairie.

La mairie doit faire immédiatement neuf cercueils des plus ordinaires et les tenir prêts sur des corbillards pour 8 heures allemandes du matin.

De nouvelles instructions parviendront à 8 heures. »

Ces instructions parvinrent à 6 heures (heure française.) Les voici :

« Mairie de Saint-Quentin.

Les corbillards, accompagnés par un représentant de la mairie, doivent conduire au cimetière neuf personnes fusillés par suite d'un arrêt de justice, ce matin, au terrain de tir, rue de Cambrai. On donne le conseil d'éviter toute démonstration sur le parcours et au cimetière ; si elles se produisaient, de graves peines interviendraient.

                                                                                          Signé : Comte de BERNSTORFF

                                                                                                      capitaine et commandant . »

M. Vatin, chef du bureau de l'état-civil, prévenu immédiatement – car le maire avait compris de quoi il s'agissait – se rendit aux pompes funèbres, mobilisa les trois fourgons d'apprêteurs qui servent d'habitude aux enterrements militaires ; les neuf cercueils y avaient été déjà rangés par 5 hommes de corvée. Quant à lui, il prit place avec le jeune Carlier, interprète, dans l'unique coupé laissé à l'administration.

Arrivé à « S'Leu, » le cabaret situé en avant de la descente du champ de manœuvres, il entendit une salve. « Ça y est », pensa-t-il. Puis, il perçut un coup de revolver, suivi de six autres, de trois secondes en trois secondes : donc, on achevait par une balle dans la tête sept condamnés sur neuf. Il était 7 heures 35, c'était une heure après la communication annonçant la chose comme faite.

De l'extrémité du faubourg, l'on entendit des cris, des hurlements de douleur, car sept des condamnés sur neuf étaient seulement blessés, et l'un d'eux n'avait reçu qu'une balle dans le bras, les soldats du peloton ayant senti leur cœur défaillir. Ce peloton de vingt-sept hommes devait d'abord être composé de gendarmes. Ils se récusèrent et le commandant de place accepta leurs raisons : il désigna des fantassins revenant du front et se reposant à la caserne.

Le coupé de Vatin et les fourgons s'arrêtèrent sur le chemin d'accès. Une compagnie d'infanterie s'y tenait rangée en colonnes de sections. Près d'elle, une trentaine de chevaux tenus en main et cinq automobiles alignées. Il fallut pousser jusqu'au stand de La Sentinelle, qui forme une espèce d'enclave dans le champs de manœuvres. Un groupe important d'officiers, dont tous les juges du conseil de guerre, se tenait sur la droite. Derrière eux, des gendarmes fumaient. Les vingt-sept hommes du peloton d'exécution venaient de faire demi-tour pour regagner la caserne : ils étaient blancs comme neige. L'un d'eux même, chancelant, titubant, s'était détaché et n'avait pas dû faire sa partie dans la fusillade.

Le capitaine Flaneth, major de la garnison depuis cinq jours, grand-maître de cette cérémonie, arriva en courant ; la présence de M. Vatin le stupéfiait. - Que désirez-vous ? - Je viens prendre possession des corps au nom de la mairie. Voici l'ordre. Flaneth lut attentivement.- Alors, insista-t-il, vous représentez la mairie ? - Oui, monsieur. Flaneth devint solennel et : - Par arrêt du conseil de justice, un certain nombre de vos concitoyens ont été condamnés à mort. L'exécution vient d'avoir lieu et je vous prie de prendre possession des corps. Veuillez m'en donner reçu. - Je ne vous donnerai reçu qu'après enlèvement. On avança. La place où se devaient tenir les neufs pelotons de trois fusilleurs chacun était indiquée par neuf réglettes de bois blanc posées sur le sol, face à la butte de tir de la société La Sentinelle et, à neuf pas en avant de ces réglettes, étaient fichés en terre neuf petits piquets distants l'un de l'autre d'un mètre et demi. Derrière la ligne de ces piquets, neuf corps étaient étendus : deux sur la face, un sur le côté, six sur le dos. Un large bandeau fait d'une serviette damassée neuve couvrait presque toute la figure de chaque supplicié et empêchait qu'on en vît l'expression ; sur la poitrine était épinglé un carré de carte blanche portant un numéro à l'encre ; ce même carré de papier, avec le nom en plus, extrait de la poche de chaque fusillé, fut remis à M. Vatin. Les numéros se suivaient bien de gauche à droite dans l'ordre de désignation donné par l'affiche rouge apposée trois heures après sur les murs de la ville. Comme méthode, c'était impeccable.

Le major de la place enjoignit de délier les mains avant la mise en bière. Les mains avaient été liées dans le dos avec du cordeau et si serré que les chairs étaient tuméfiées et les doigts violets : la souffrance, pendant le trajet, avait dû être atroce. Ce long trajet, de la prison au champ de manœuvres, il avait été fait par les condamnés dans une auto-omnibus flanquée de gendarmes et suivie de l'auto de la kommandantur où avait pris place le major de la garnison, le directeur de la prison, un médecin et le secrétaire. L'aumônier-chef Uppenkamp avait passé la soirée du mardi à confesser les condamnés, affirma un de ses collègues. Il leur donna à leur départ la sainte communion. Il fit le trajet avec eux dans l'automobile et il les extrémisa une fois par terre. Il leur avait remis à chacun un chapelet qu'il réclama…. Après. Mais enfin, c'était le prêtre habillé en soldat, l'Allemand fanatique qui, siégeant parmi les juges, eût condamné. Quelle pouvait être son autorité et quel était son droit sur ces âmes ? Donc, un prêtre français n'accompagna pas ces chrétiens français jusqu'au seuil de l'éternité ; non plus que personne des leurs ne reçut leurs dernières volontés et leurs ultimes tendresses. Somme toute, ils mouraient comme au milieu d'une tribu d’anthropophages.

M. Vatin commençait à vider les poches des suppliciés dans l'intention de remettre aux familles les menus objets qu'il y trouverait, quand l'ordre lui fut intimé de cesser. Flaneth voulut alors qu'on défît les bandeaux. La figure de François Leclerc apparut brusquement, les yeux grands ouverts, la bouche crispée, un masque d'horreur indicible… - Assez, ne faites plus, s'écria nerveusement l'officier. Quand ce fut fini, que le reçu fut signé, le capitaine Flaneth commanda de se rendre au cimetière Saint-Jean en ligne directe à travers les champs détrempés par l'interminable pluie. Ce matin-là, par exception, il faisait très beau. - C'est impossible, dit M. Vatin, nous resterons en route . Un gendarme appuya cette observation, mais alors, le capitaine Flaneth : - Avez-vous lu le deuxième paragraphe de l'ordre ? Dit-il, menaçant. - Oui, Monsieur, le cimetière est fermé ; par conséquent, aucune manifestation n'est à craindre. - Mais sur le parcours ? - Oh ! Là, je n'en sais rien, je n'ai pas la police de la rue. - Je vous rends responsable. - C'est entendu.

L'entrée du cimetière étant interdite, à la porte attendait un cortège funèbre : celui de M. Delacroix, l'ancien maire de Vendelles, un condamné aussi de la même affaire, mais qui était mort l'avant-veille dans sa cellule, misérablement, privé des soins les plus élémentaires. Dans la nuit même, son jeune fils, condamné à douze ans de prison, et Madame Delacroix avaient été embarqués pour l'Allemagne. Ils n'avaient pu embrasser leur père et mari, même mort, et sans doute ignoraient-ils qu'il le fût. Bref, les gendarmes sortis, le cortège de feu M. Delacroix entra. Je m'y étais joint avec Pierre Dony. J'allai, dans la terre grasse, le long des neuf fosses, et je récitai une prière…., ce qui me revint du De profundis….. L'émotion m'étreignit à la pensée de toutes les larmes qui suivraient tout ce sang versé. Je pleurai…

Ces premières larmes françaises eurent des sœurs allemandes. À la tombée du jour, un soldat vint qui demanda où se trouvaient les tombes des suppliciés et, s'en approchant, il se prit la tête dans les mains et sanglota…

 

Retour en haut