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Sous la Botte (110)

TOUJOURS LES CUIVRES.

La perquisition pour les cuivres énerve la population. Outre que l'on est impudemment pillé à son nez et à sa barbe, c'est humiliation de voir des soldats malpropres entrer chez vous et de leurs doigts gras manier votre linge, bousculer vos bibelots et mettre dans leurs poches, les uns en se cachant, les autre cyniquement les menus objets qui leur plaisent. Et que dire ? Tous n'en sont pas fiers. Voici deux réflexions parmi beaucoup d'autres du même genre. Chez une jeune ouvrière, le soldat fouilleur – et qui fouillait consciencieusement – dit à mi-voix, en excellent français, pendant que le gendarme était sur le palier : - C'est un sale métier que je fais là, Mademoiselle, et je vous en demande pardon. Madame L….., qui comprend parfaitement l'allemand, saisit cette conversation entre l'ordonnance de l'officier qu'elle loge et le fouilleur : Ça te plaît, ce que tu fais ? Ça ne fait jamais plaisire d'agir comme un voleur. J'en suis honteux. - Alors, ne le fais pas. Je voudrais bien te voir ) ma place.

Madame la directrice du lycée de jeunes filles me raconte sa perquisition : - J'étais habituée à l'indigence prétentieuse des mobiliers administratifs ; aussi j'avais été surprise de rencontrer à Saint-Quentin des objets à la fois riches et de bon goût, achetés en bloc par la Ville, m'expliqua-t-on, à la succession d'un vieux monsieur, quand fut meublé le lycée. Il y avait entre autres choses une énorme et belle pendule à sujet japonais, compliqué, mais qui était une merveille de fonte. Elle fut jetée brutalement dans le sac où la suivirent des chenets anciens de toute beauté – et le reste ! Quand ce fut fini, je m'offris la vengeance de demander en allemand au gendarme ce qu'était, à son estime, un objet d'art. Il réfléchit profondément, puis : - C'est, dit-il, un objet qui a au moins deux cents ans d'existence.

J'ai ma perquisition comme tout le monde et elle ne présente rien d'original. Elle est opérée par Frantz et Mich – c'est ainsi qu'ils s'appelle l'un l'autre. Mich est une vulgaire brute, Frantz y met des forme. En partant, il se secoue et me dit : - Ah ! Monsieur quel métier ! Je lui réponds : - Je n'ai pas à apprécier, mais comme je suis Français et poli, je vous sais un certain gré de votre modération relative ; je m'attendais à pis ! Il salue et sort. Octave, mon fidèle garçon de bureau, qui a su sang de Frontin dans les veines, dit : - Il paraît qu'en Allemagne, ils ont des écoles normales de cambrioleurs ; c'est là que Bonnot avait fait ses classes….

Au fond, c'est un sport facile et fructueux qui amuse les Allemands et fournit matière aux conversations des casinos. Cela flatte ce goût du « profit, » quel qu'il soit, qui est inné chez la généralité des Allemands, les von en tête. Pas un officier n'a su protester ni ne parît se scandaliser d'une ignominie dont il se fait le complice : on ne se comprendra jamais !

M.D…, qui sait fort bien l'allemand, cause pendant la perquisition avec un « cuivrier » qui, lui-même, parle correctement le français, ayant été élevé à Lausanne.

- Je suis commis des postes à Mulhouse et d'origine alsacienne ; mes deux frères servent dans l'armée française. J'ai déjà été réprimandé et puni pour ma manière d'être avec les Français. Au fond, je déteste la Prusse autant que vous, peut-être plus. J'ai été employé à ce métier en Allemagne où je l'ai fait en conscience. Vous comprenez bien que la manière de cacher est partout la même. En Allemagne, on cachait ses cuivres encore plus qu'en France – toujours au grenier, c'est trop facile ! Quand on abandonnais quelque chose de bonne grâce, on recevait une plaque de fer avec les remerciements de la patrie…

M. D… obtient aussi des renseignements sur la bande la plus redoutable des fouilleurs, car il y a deux organisations : l'officielle, composée de plusieurs groupes et qui, sauf celui d'Ernest, d'ailleurs calmé, ne sont pas bien terribles : les brutes fouillent bêtement, mais avec acharnement, les malins n'y mettent qu'une action modérée ; ils opèrent rue par rue : on les voit venir. Mais il y a la bande des amateurs recrutée dans dans les motocyclistes de l'usine Debeauvais. Ceux-ci sont des apaches berlinois qui « la connaissent. » Comme c'est un métier qu'on n'avoue pas, ils se donnent pour des détectives expédiés récemment d'Allemagne en vue de cette mission ; or, il y a plus d'un an qu'ils sont à Saint-Quentin ! Ils ont commencé de leur propre mouvement, après sans doute une vague autorisation et en se faisant accompagner d'un gendarme qui en a eu vite assez. Ils y mettent le temps, choisissent leurs maisons, ne s'occupent pas du tout de leurs collègues officiels, reviennent deux ou trois fois dans le même immeuble. Ils ont un marché passé avec la kommandantur qui leur doit un tant pour cent sur la valeur brute de leurs trouvailles qui sont d'importance.

Les fouilleurs font leur main à l'occasion. Ainsi, le « délégué » à une prise importante (1 400 bouteilles de vin fin chez M. Flinois) avait été le sommelier d'un grand café parisien où, de son aveu, les quarante-huit garçons étaient Allemands. Il fut bon prince et moyennant un tas – et du meilleur – mis de côté, il laissa 150 bouteilles au propriétaire… D'autre part, le commandant de la police au courant de l'aubaine, accourut, menaça (on avait trouvé aussi des bicyclettes), s'amadoua , parla de fine champagne de 1878 qu'il savait qui existait et qu'on estimait 30 francs la bouteille, et promit d'en laisser dix si on faisait sortir les autres par une porte de derrière – Vous voyez, dit-il, que nous ne sommes pas des barbares.

M. Flinois, pour les bicyclettes, n'en passa pas moins deux fois devant le conseil de guerre . D'abord, il avait été condamné sans débats à 2 000 marks d'amande, mais la peine n'avait pas été jugée suffisante en haut lieu, d'où nouvelle comparution. Cette fois, M. Flinois fut interrogé : - - Vous êtes marié ? - Oui. - Vous avez des enfants ? - J'en avais trois, mais vous en avez tué un. - Vous êtes très riche et vous avez une grande situation à Saint-Quentin ? (M. Flinois s'incline.) - Pourquoi avez-vous caché vos bicyclettes ? - parce que j'ai estimé que c'était mon devoir. - Quel devoir ? - Mon devoir de Français. - Il n'y a plus de Français ici. M. Vogt, le conseiller de justice, prononça le réquisitoire en allemand. Quand ce fut fini : - Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ? - Je n'ai rien compris. Je suis magistrat (tribunal de commerce) et je ne puis admettre qu'on accuse un homme dans une langue qu'il n'entend pas. - Retirez-vous. M. Flinois passa avec M. Vogt dans la salle des mariages. Il lui demanda : - Pourquoi m'avez-vous chargé de nouveau, la première peine était déjà absurde à cause de son exagération ? - J'ai dû le faire, répondit le magistrat en uniforme, on m'a reproché de n'avoir pas réclamé assez….. La délibération terminée, un greffier surgit qui lut la sentence en allemand et en français : M. Flinois est condamné à 3 000 marks d'amende et à deux mois de prison, mais cette dernière peine est soumise à la ratification de l'inspecteur des étapes et, si elle est jugée insuffisante, il y faudra un troisième conseil de guerre dont la décision sera, cette fois définitive.

À Rocourt, dans la distillerie fondée par Robert de Massy et qui fut longtemps la plus importante de France, le pillage dure depuis le commencement de l'occupation : il n'a été interrompu que pendant la fabrication de l'alcool qui rapportait gros à la caisse de guerre. En ce moment et sous la direction supérieure de Goërz, on en est à l'enlèvement de la comptabilité, des plans et des documents…. Et les pompiers sont réquisitionnés pour vider le grand bassin au fond duquel gît, non la vérité, mais la fortune. En effet, M. Langlois, avec quelques ouvriers de son choix, avait réussi à précipiter dans le bassin une colonne à distiller toute neuve, non encore montée, cylindre par cylindre et plateau par plateau et quelques autres appareils, ci : 40 000 kilogrammes de cuivre rouge. Tout, l' été, les Allemands s 'ébrouèrent dans ce bain d'oxyde de cuivre. Madame Dècle eut peur qu'un plo,geur ne découvrît le trésor et fit répandre de l'huile sur l'eau. Les Allemands alors de conclure qu'il y avait au fond des fûts d'huile dont un avait crevé. Ils manifestèrent l'intention d'y aller voir, ce dont les détourna M. Langlois en leur expliquant que la densité de l'huile ne permettait pas d'en faire des réserves au fond de l'eau. Mais la mèche fut vendue, non par des serves au fond de l'eau, mais par des commérages. Les Allemands sondèrent et entreprirent de vider le bassin. Ils n'y purent parvenir malgré toute leur science et firent appel aux pompiers qui réquisitionnés, durent pomper…. Et la colonne apparut. Il en coûta 207 francs à la Ville, invitée à solder les frais faits par les pompiers. M. Langlois, découragé, me dit : - J'ai hâte qu'ils aient tout pris pour retrouver ma tranquillité d'esprit, car enfin, où il n'y a plus rien, le roi de Prusse lui-même perd ses droits. - Ce n'est pas sûr, lui répondis-je.

L'AFFAIRE VITARD.

Cette affaire démontre mieux que tout que les Allemands sont à la paix. Le 15 décembre, au cours d'une perquisition pour les cuivres chez M. Vitard, représentant de commerce, un soldat, pour décrocher un cartel ancien, mit deux chaise l'une sur l'autre, monta, perdit l'équilibre et se raccrocha à un rayonnage dont le scellement léger céda en découvrant un trou dans le mur d'où l'on retira 2 canardières, 5 fusils de chasse, 7 fusils et 6 pistolets de panoplie, 2 revolvers et des munitions en abondance….. Il y a trois mois, c'était la mort certaine. Me Labouret et M. Vittini coururent chez le conseiller de justice, M. Vogt. M. Vittini de déposer et de se porter caution ; Labouret de faire valoir que M. Vitard a un frère colonel, blessé grièvement et prisonnier, que son fils était grand chasseur et que les armes qui lui appartenaient, devaient avoir été cachées par lui-même avant son départ. M. Vogt promit de ne pas négliger ce moyen, mais il ne cacha pas que l'affaire était mauvaise. En effet, le 21 décembre, Vitard passa devant le conseil de guerre,l'offre de M. Vittini fut rejetée et les juges, à l'unanimité, opinèrent pour la mort.

(Le 1er janvier 1917, la décision de l'autorité compétente arriva et Vogt prévint le prisonnier qu'il serait exécuté le surlendemain. - C'est indigne, s'écria M. Vitard, vous condamnez un innocent. - Écrivez à l'Empereur, on sursoie-ra. Le conseiller de justice dit à M. Gibert d'appuyer la demande en grâce qu'il lui communiqua malgré les ordres, et il espère beaucoup de cette intervention à cause de la bonne impression que Gibert a produite sur l'Empereur. Et, de fait, dix semaines après, la peine était commuée en celle de dix ans de travaux forcés. Envoyé à Verden, sur la Ruhr, avec des condamnés de droit commun, M. Vitard y fut maltraité et faillit mourir. Transféré à Munster, il s'y trouva mieux et se rétablit.)

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