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Sous la Botte (107)

LE DÉPART DE VON NIEBER.

Le directeur des étapes est parti en musique. Dès le matin du 2 novembre, il était en grande tenue avec le casque. La musique lui donna une longue aubade : les visites se succédèrent, il déjeuna et, à 3 heures, il montait dans une auto pour gagner Maubeuge où il s'était ménagé une installation confortable dans une jolie propriété située sur la route de Sous-le-Bois . C'est là le départ officiel et non point définitif.

Le procureur d'État Cremer, faisant, de son côté, ses adieux au procureur de la République Dyvrande, lui conseilla de mettre en lieu sûr les registres de l'état-civil. Assez alarmé, le procureur s'en alla voir l'Excellence Nieber, rue Charles-Picard, en son domicile particulier, car la banque Sourmais, siège des étapes, est évacuée, et le général lui dit : - En effet, nous changeons nos domiciles pour faire de la place aux troupes, mais je reviendrai tous les huit jours à Saint-Quentin, et si vous avez une communication à me faire, déposez-la sous enveloppe cachetée à la kommandantur. Vous voudrez bien faire mes adieux à M. le sous-préfet et à M. le maire.

(Au commencement du mois de janvier 1917, von Nieber fut relevé de ses fonctions : on lui rendit son chapeau-claque, suivant l'expression allemande. Le motif ? Conflit avec le quartier-général, notamment au sujet des évacuations isolées et volontaires qu'il autorisait facilement quand les gens lui plaisaient ; manque d’énergie (lisez : de brutalité) dans ses rapports avec la population ; la goutte, assurent quelques-uns, et c'est vraisemblable. Deux ans de bonne chère et de bon bourgogne, c'est trop à certain âge et avec un tempérament apoplectique. Von Nieber était un homme de conciliation, autant du moins que peut l'être un Allemand botté ; il acceptait les bonnes raisons et les jugeait hautement telles, même quand il n'y faisait pas droit. Il ne donnait pas du tout l'impression d'un Prussien. Sans morgue, très poli, de manières aisées, d'esprit assez fin, tenant la parole donnée autant que faire se pouvait et réellement désolé quand il ne le pouvait plus ; ayant voyagé et observé autrement qu'avec des lunettes allemandes, de physionomie très ouverte, c'était un ennemi qui forçait l'estime. Gibert l'avait surnommé le Boche Louis XV.)

Le déménagement de tous les services restant de l'étape s'opère fiévreusement. Quand on a fini avec les paperasses, archives, etc., on passe au mobilier de la maison, et ce sont des travailleurs français qui emballent et chargent. Ils le font, il est vrai, de telle façon que tout arrivera brisé, abîmé et sali, mais ce spectacle de Français aidant à piller des Français n'en est pas moins attristant.

Nous causons dans le cabinet du maire.

M. DRIANCOURT. - M. Fleury, ne vous semble-t-il pas que cette fois, c'est la bonne et que ces déménagements annoncent notre libération prochaine ?

MOI. - Il est certain que quand on envoie ses meubles devant soi, c'est qu'on a l'intention de les suivre bientôt. Cependant, nos espoirs ont été si souvent trompés…

M . GIBERT. - Dites tout de suite que nous ne pouvons plus admettre qu'il y aura un moment où nous ne serons plus Allemands.

MOI. - Il y a de cela. Nous sommes si accoutumé à notre mal que nous n'imaginons plus l'état de santé. C'est un phénomène connu.

M. GIBERT (gaiement). - Alors, nous sommes mûrs pour l'Institut. (S'animant). Réfléchissons, sacrebleu ! A-t-on assez dit que quand Péronne serait prise, Saint-Quentin serait délivré ? Péronne n'est pas si loin d'être prise. Et ces tranchées ? Et ces confidences découragées de soldats, de sous-officiers. Et ces annonces de passage de troupes qui ne peuvent venir que du front ? Et ce déménagement à la cloche de bois ? Si nous étions capables de nous extérioriser un peu, de nous désembocher, nous dirions avec assurance que les temps sont proches.

M. RENÉ JOURDAIN. - Suivant l'expression de Carlyle, l'ombre des événements s'étend déjà sur la route où nous marchons.

MOI. - Je prends note en me demandant si l'on ne nous déménagera pas nous-mêmes.

Il se fit un silence…..

L'EXPLOSION DE CERISY-GAILLY.

Le 6 novembre, la nuit, éclairée par la lune, est calme et claire, et l'on peut s'attendre à du bruit. Il s'en produit un, en effet, mais très inattendu et très effrayant. À trois reprises, de dix heures et demie à minuit moins le quart, les trois fenêtres de notre chambre à coucher s'ouvrent violemment. Je perçois une dizaine de secousses dont la première et la dernière sont de beaucoup les plus fortes , et j'aperçois de grandes lueurs au milieu des quelles se dresse une colonne de feu mince et nette. La sans-fil du lendemain nous donne l'explication. « Une escadrille allemande a, par ses bombes lancées au cours de la nuit, incendié le dépôt de munitions de Cerisy. De fortes détonnations de longue durée ont été perçues jusqu'à Saint-Quentin. » La distance à vol d'oiseau est de 47 kilomètres.

Dans la journée, l'officier qui loge chez M. Hiolle, le professeur de dessin, lui dit que c'est un aviateur du centre de Saint-Quentin qui a provoqué le désastre : il suivait un convoi dans les lignes françaises : à un tournant, il l'a arrosé. Il se trouva que ce convoi, chargé de munitions qui se mirent à éclater, entrait en vitesse dans l'immense dépôt de Cerisy-Gailly. On ne put l'arrêter, il mit le feu partout !

SOIR D'AVIONS.

Le beau temps continue et les nuits sont claires ; aussi le 9 novembre la sirène gémit éperdument jusqu'à minuit. Par trois fois, la folle pétarade anti-aérienne s'accompagne de brutales déflagrations. Il doit y avoir, comme on dit, de la casse. En effet, dès 6 heures du soir, avant le couvre-feu par conséquent, un premier avion laissait tomber cinq bombes dont la dernière s 'écrasait sur le trottoir de l'avenue Faidherbe. M. et Madame Marcou rentraient chez eux, rue de Ham et un fantassin allemand marchait à leur hauteur. M. Marcou vit tomber le fantassin et ne s'aperçut qu'en rentrant chez lui que sa femme ne le suivait plus. Madame Marcou, en effet, avait été tuée net, l'épaule arrachée. Une autre bombe tomba contre l'usine des eaux de la ville, rue de Vicq. Un éclat frappa la nièce du gardien, Mademoiselle Marécaille, âgée de seize ans, qui se tenait sur le pas de sa porte avec son jeune frère. Cruellement blessée et transportée à l'Hôtel-Dieu, elle y mourut le surlendemain. Elle avait refusé les soins du chirurgien allemand en lui disant : « C'est de votre faute, je ne veux pas de vous. » À l'enterrement, le mécanicien des eaux de la ville, garçon intelligent, qui avait été témoin de l'accident, m'en rapporta le détail intéressant. Mademoiselle Marécaille, qui avait une vue et une ouïe exceptionnelles, venait de ire à sa mère : « Voici un aéro. » Elle le croyait encore assez loin et sortait du pavillon quand un projectile explosa à trente pas d'elle. Comme d'habitude, l’enveloppe fut pulvérisée pour ainsi dire : un éclat probablement minuscule atteignit Simone Marécaille au flanc et dut toucher la colonne vertébrale, car la jeune fille fut immédiatement paralysée des jambes.

La mitraille d'acier de l'enveloppe cribla un appentis en planches, le traversant de part en part et y faisant des trous d'entré comme à l'emporte-pièce. La force d'expansion des gaz développée doit être formidable pour que les fragments de si petit poids aient une telle puissance de pénétration.

La gare avait été quelque peu arrosée et, au faubourg d'Isle, l'épicerie de M. Vieville, place Carnot, assez bousculée. Les Allemands estimèrent à quarante le nombre des bombes lâchées par les aviateurs. Leur tir de barrage fut complètement inefficace ; ils l'avaient réglé entre cinq et six cents mètres. Quant à voir les appareils, malgré la clarté lunaire, il n'y a guère d'espoir, à moins qu'ils ne tombent dans le faisceau des deux maigres projecteurs ou qu'ils ne passent sur la lune ; cela arriva pour quelques observateurs qui furent ravis de ce rare spectacle. Somme toute, au point de vue militaire, résultat nul, comme jusqu'ici à chaque expédition nocturne autour de nos chambres.

ENCORE DES HISTOIRES DE RUSSES.

Vers le milieu du mois de novembre, les affreux traitements infligés aux Russes commencèrent à cesser. La pitié restait interdite par affiche, mais les gardiens se montrèrent plus maniables, à condition d'avoir leur part. Ils étaient eux-mêmes très mal nourris et ils trouvèrent le moyen d'accorder leur humanité latente avec les aspirations de leur estomac. Ce fut accepté par les nourrisseurs (il n'y a pas d'autre mot) des Russes, et des compromis s'établirent un peu partout : ici, il fallait commencer par réserver la part des gardiens ; là, au contraire, ils attendaient que les Russes eussent reçu la leur. Il faut dire que la garde des prisonniers russes, concentrés au nombre de deux mille à l'hospice Cordier, avait été confiée à deux compagnies d'Alsaciens-Lorrains boiteux, malingres et borgnes et presque aussi mal installés et nourris que les gens qu'ils surveillaient.

C'est le riz qui fait le fond de la pitance donnée par les « nourrisseurs » à ces infortunés. Le pain, il est trop mesuré, tandis que le riz abonde. C'est un aliment que le peuple n'accepte pas volontiers, faute de le savoir accommoder. Quoiqu'il soit, on confectionne de grosses galettes de riz à la graisse avec des oignons et l'on prend soin de les découper par tranches pour que chaque prisonnier ait la sienne. Ailleurs, on cuisine, avec toutes sortes de légumes, des soupes que l'on fait réduire jusqu'à l'état de pâtée liquide. Les Russes acceptent cela dans leurs mains jointes en forme de coupe ou sur la carre de leurs casquettes et mangent à même. Leurs vêtements sont en loques : une souquenille et un pantalon où une bande jadis verte indique que l'on a affaire à des soldats. Pas de linge. Quand leur troupeau s'avance, c'est un moutonnement gris, car, des bottes éculées aux cheveux, ils sont de la même couleur terreuse. Leur visage n'a plus de teint, leur œil n'a plus de regard ; c'est limage la plus évocatrice de désolation, d'abandon, d'exil du corps et de l'âme, de la fin de tout… Et pourtant, quand ils ne sont pas sous le regard direct de leurs bourreaux, ils relèvent la tête et nous lancent un sourire et un éclair des yeux qui font qu'on les aime : une légère rougeur colore leurs joues. On s'aperçoit alors que presque tous ont des physionomies intéressantes, parfois belles et nobles , et l'on reconnaît à leur démarche une élégance qui décèle une supériorité native et in privilège de race.

Rue Saint-Thomas, une brave domestique porte quelques provisions aux Russes passants. Un officier à torsade, un colonel, je crois, se précipite sur elle en hurlant. Elle se campe devant lui et lui lance : - Giflez-moi si vous le voulez, c'est votre habitude avec les femmes, mais je vous jure que je vous le rendrai…

L'officier tourne les talons en maugréant.

M. Cartignies, épicier, rue du Cateau, usa d'un truc qui au contraire de la croyance populaire, ne lui porta pas bonheur. Il avait remarqué que les carottes de son jardin, non loin du stade, disparaissaient. - Ce sont, lui dit-on, les Russes travaillant aux nouvelles tranchées en retraite qui demandent à…. s'écarter le long de votre clôture et vous chipent quelques carottes pour ne pas mourir complètement de faim. M. Cartignies fit cuire des pommes de terre en quantité et les sema le long du grillage. Les Russes simulèrent la colique avec un tel ensemble que les gardiens conçuren des soupçons, firent le guet et éventèrent l'appât. M. Cartignies attrapa cinquante marks d'amande.

Pour finir, voici deux incidents dont l'éclusier de Lesdins fut le témoin amusé et qu'il me raconte en savoureux patois du Vermandois.

La batelière de la Grâce de Dieu avait donné des tartines à des Russes travaillant sur le canal. Un patrouillard allemand se précipite sur elle et…, mais je laisse la parole à l'éclusier, en francisant un peu ses propos :

- Il lui fout eine beigne sur sa joue qu'elle einfla…. Al' l'est cor, einflée. Alors, ech femm' all prit not ' Boche à bras l' corps épi elle le flanqua du haut d'ell tamp' sur ech l'min d'halage. Ça y fit eine bosse à l'tête qui n'pus r'mett ' sein casque. IU voulo la tuer avec sin fusil, mais ses camarades y l'empêchèrent en l'bourrant d'coups d'poing et en l'rappelant sein doute d'imbécile dans leu lingage.

La seconde histoire : - Vous connaissez Lefèvre, ech débitant à Lesdins ? - Certainement. - Il avait envoyi à chés Russes un iau d'chidre doux. Les Boches y z'y goutèrent. C'est fameux, qui s'dirent, et y burent tout'. Justement, ech' fieu Levèvre i n'avoit un laissez-passer pour venir à Saint-Quentin. I rapporte à sin père eine boêne poignée d'jalap qu'ech-ti-ci y fout dein l'chidre. El' lend'main chest comme el' veille, les Allemands y boèvent toute. Si vous les aviez vus après !… Inn'avoit un qui n'arrivoit pas à r'emonter s'culotte. On riot bien. Lefèvre a été d'mandé chez l'commandant, mais i y a expliqué qu'c'étoit pasqu'i n'avoient pas l'habiude eq'ch és soldats i z'avaient été malades. Ça a passé comm'ça.

L'ART À L'ÉCOLE.

M. Mascrès, le directeur de l'école Jumentier, a l'amabilité de me venir prendre, pendant une absence de sa garnison, pour me montrerles murs de ses classes qui ont changé d'aspect. Les lands-turms du 2e bataillon qui l'occupent depuis fort longtemps y ont réalisé à la perfection le fameux programme de l'art à l'école. Le bâtiment, conçu pour l'enseignement mutuel, a été, du fait de la suppression de cet enseignement, coupé de refends qui le rendent le plus incommode du monde. Tel, quel, les landsturms ont entrepris de le décorer et y ont réussi à souhait. Le grand effort de leur principal artiste, Meuser, est une immense fresque représentant la rentrée, si souhaitée, du bataillon victorieux à Hoppenheim (Bade), d'où sont presque tous ces gens. Ce n'est pas très dessiné et la perspective est massacrée, mais cela est suffisamment composé et bien peintuluré : vision directe d'un primitif qui accorde à chaque incident considéré à part une égale importance. C'est là ce qui plaît aux esprits simples et aux enfants et parle à leur imagination. Tant que le mur de la première classe existera, je serais d'avis d'y garder cette fresque qui est d'un bon enseignement à tous égards et qui rappellera ce qui ne devra jamais s'oublier. Dans les autres classes, ce sont des trophées et des inscriptions qui égayent la tristesse des murs lentement salis : Avec Dieu, pour l'Empereur et l'Empire. - Nous, Allemands, craignons Dieu et rien d'autre au monde. - Notre force est dans notre fidélité ; - et l'obligatoire Que Dieu confonde l'Angleterre ! Des poncifs simples, mais joliment découpés, surtout ceux des demi-cintres du plafond, encadrent toutes ces scènes et ces inscriptions.

Il me semble qu'à Saint-Quentin, ville qui entretient à grands frais une école de dessin, des décorations de ce genre seraient à réaliser, tandis que jusqu'ici les conférences, les comités, les subventions et les palmes académiques de l'Art à l'École n'ont encore rien produit.

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