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Sous la Botte (105)

N O VE M B R E    1 9 1 6

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LE TEMPS ET LES CHOSES.

Le temps, en ce mois de novembre, fut extrêmement variable. Au début, sous un vent du sud-est, le soleil brilla et l'air s’allégea. Bientôt, le canon parut appeler les nuées et ce furent des ciels d'Ossian. Puis le thermomètre baissa : un peu de neige, un peu de gelée, dégel et tempête, si bien que le baromètre,le dimanche 19, était à 723, ce que Blondet me dit n'avoir vu qu'à la Réunion avant un cyclone.

Le gros événement pour nous fut le départ des prétendus travailleurs civils convoqués en octobre. J'y consacrerai beaucoup d'écriture, car cet acte d'affolement m'apparut immédiatement dans sa gravité. Cependant, l'attitude des Allemands était changée, et c'est ainsi que cet appel, pour barbare qu'il était, ne fut pas brutal comme les précédents. Les Russes même cessèrent d'être maltraités de parti-pris….. Un facteur moral était intervenu sans doute dont nous n'eûment jamais connaissance. La menace qui pesait sur nous et chaque jour nous oppressait un peu plus, provoquait-elle la pitié des Allemands ? Je ne le crois pas, mais ce qui est certain, c'est que dans leur esprit, l'évacuation, à laquelle nous ne pouvions pas croire, n'entrait plus en question : elle aurait lieu ! Jusqu'aux infirmières ! L'une d'elle disait à Jules Hachet : - N'êtes-vous pas l'auteur du Guide de la Basilique ? - Oui, madame. - Il est très bien. Oh Pauvre Basilique ! Pauvre Saint-Quentin ! Que je vous plains, Monsieur !

Les Allemands grattent leurs tiroirs ; ils font appel à tout. Ils ont dû ouvrir les prisons : à l'usine Trèves sont casernés des apaches d'outre-Rhin que gardent, la nuit des soldats. Un peu plus loin, ce sont de tout jeunes garçons de treize à seize ans dont s'occupent des femmes venues avec eux et qui jouent aux barres pendant les récréations entre les tranchées qu'ls creusent. Et puis ce sont les demi-soldats, gens de sac et de corde probablement, mais vêtus de l'uniforme, quoiqu'il n'y en ait qu'un d'armé sur cinq.

Enfin, les étapes déménagent, mais auparavant, une commission sanitaire venue de Berlin – car sur place on se connaît trop etdepuis trop longtemps – écrème les combattants possibles. Le reste se dirige sur Maubeuge, sans enthousiasme : Saint-Quentin était la garnison rêvée ! Chaque formation emporte les meubles, y compris les glaces et les pots de chambre.

Tout ce qui n'est pas ravitaillement américain enchérit . Voici quelques prix (inutile de dire qu'il n'y a ni dinde, ni dindon au marché, ni viande dans les boucheries ; ce sont des cas isolés, mais qui donnent une idée du reste) : une dinde, 22 francs ; un dindon, 35 francs ; le beurre, 6 fr.50 la livre ; les œufs, quinze sous pièce ; la viande 4 et 4 fr;50 ; une bouteille de Pernod, 27 marks. Le bon vin n'est pas cher, car la visite des caves a fait sortir les fines bouteilles qu'on cède à bas prix pour que les Allemands n'en goûtent pas.

Nous continuons de vivre dans l'hébétude, attendant….., mais ne nous attendant pas à ce qui devient inéluctable.

UN APPEL DE TRAVAILLEURS. -

II. PROTESTATIONS & DÉPART.

(Voir supra. Octobre 1916 ; Un appel de travailleurs. I. Les trois listes.)

Fitzner a satisfaction. Sur la liste de 281 noms remise à la police figure celui de M. Charles Desjardins, et Hauss y a fait ajouté, de son côté, celui de M. Tiytrant, contre qui il a une dent. Et cela est d'autant plus cruel que M. Titrant vient d'avoir la douleur de perdre une petite fille qu'il a disputée pendant un mois à la mort. Il est très accablé.

Le 6 novembre donc, au matin, Charles Desjardins me vient voir avec, en mains, cette convocation et cette note :

VILLE DE SAINT-QUENTIN

La kommandantur ordonne au nommé DESJARDINS Charles, âgé de… demeurant rue des Jacobins, 2, de se présenter le 7 novembre 1916, à 9 heures du matin (heure allemande) avec les effets désignés dans la note ci-contre :

« Saint-Quentin, le 6 novembre.

Les personnes devront apporter : 1° une coiffure ; 2° un cache-col ou un cache-nez ; 3° un paletot de civil ; un pantalon de civil ; 5° une paire de souliers et de bottes ; 6° deux chemises ; 7° deux paires de bas ou de chaussettes ; 8° deux caleçons ; 9° un manteau ; 10° une paire de gants de laine ; 11° une toile à tente ; 12° une assiette ; 13° un plat à manger ; 14° un couvert ; 15° deux couvertures.

Celui qui ne sera pas en possession des objets sus-nommés devra se procurer le manquant à la mairie.)

- Je suis décidé à ne pas me présenter, me dit froidement Charles Desjardins.

Sauf M. Lambert, le commissaire de police, personne ne paraît encore avoir conscience de la gravité de la mesure. Dans le cabinet du maire où j'émets l'idée que le devoir est de ne pas se rendre à une convocation de cette sorte qui attente à toute loi et à tout droit, on m'oppose les traitements véritablement atroces appliqués par les Allemands aux gens levés arbitrairement par eux et qui refusent de faire du travail de guerre : cent cinquante Belge de Termonde sont en ce moment à NeuvilleSaint-Amand absolument privés de nourriture depuis trois jours, etc. Tout cela n'est qur trop certain, mais il s'agit du cas des Saint-Quentinois et en remettre l'examen, comme on le propose encore…, c'est faire long feu. Le sous-préfet, lui, a compris, qui vient me voir après-midi pour me dire qu'il a envoyé au maire une lettre pressante. Je lui communique un extrait de la séance du Reichstag que M. Edouard Faucheux a eu la complaisance de traduire très exactement à ma demande hier, car je l'avais estimé un argument décisif devant servir à l'occasion, sans croire que l'occasion se présenterait si tôt.

Le soir, il y a une sorte de conseil de guerre. Le maire protestera auprès de l'autorité allemande, c'est entendu, et en s'appuyant sur mon document. Je suis d'avis aussi de ne pas négliger l'article 58 de la convention de La Haye. Ce n'est pas un « service » que de demander à un avocat d'empierrer une route : c'est affaire à un cantonnier. Une municipalité ne peut pas refuser à l'occupant l'aide d'un cantonnier pour empierrer la route, rien de plus, voilà la lettre et quasi l'esprit de l'article. Il est, cet article, imprécis et incomplet, comme tous ceux de ces fameuses Conventions, rédigées, au surplus, dans une langue médiocre où les mots malaisés sont l'indice d'une pensée mal conçue. Telles quelles, il faut s'y reporter : les Allemands en font grand cas quand elles ne les gênent pas. Enfin, c'est aller contre toute loi divine et humaine, écrite ou non, que d'enlever des hommes à leur famille sans en donner la raison, ni dire à quoi on les destine et comme quoi on les considère.

Voici le document :

SÉANCE DU REICHSTAG DU 2 novembre 1916.

Le docteur Helfferich et le ministre de la guerre von Stein sont présents.

Traitement des prisonniers.

Le Bureau présente une série de résolutions…

3° Que les prisonniers civils qui doivent continuer à rester en captivité, soient assimilés conventionnellement, sous tous rapports, aux soldats prisonniers de guerre.

La résolution demande, en outre, que les prisonniers civils soient, en tous points, soumis au même traitement que les prisonniers militaires, ceci serait, en substance, tout à fait justice, nous l'avons déjà demandé et observé pour la poste, etc. Mais, en beaucoup de points, leur situation serait empirée, car les prisonniers militaires sont soumis à l'obligation de travail, tandis que les prisonniers civils n'ont pas besoin de travailler, si ce n'est volontairement.

Ce texte a été adopté ; il est formel.

À la kommandantur, c'est très simple : à ceux et celles qui viennent aux renseignements, Hauss et ses collègues jettent le mensonge habituel : « Allez à la mairie, c'est là qu'on a dressé les listes. »

La protestation du sous-préfet est bien, très courte et ne vise que le cas général : « … s'il s'agit d'enlèvement d'hommes au titre de prisonniers civils…, je ne puis, sans protester auprès de vous, laisser s'accomplir une semblable mesure : elle atteindrait les droits essentiels des populations du territoire occupé, car elle priverait de leur liberté des citoyens qui n'ont jamais fait partie d'une armée combattante. »

Le sous-préfet, en venant me lire sa lettre, m'expose ses raisons : - Depuis, dit-il, que j'ai quitté la présidence des Bons régionax unifiés, tout est rompu entre l'autorité militaire allemande et moi. Cela se sent. Quant à la kommandantur, elle affecte de m'ignorer. Ceci posé, je me suis rendu à une première convocation du maire, mais j'ai décidé d'agir de mon côté et directement par les étapes, ce qui est interdit à la municipalité, obligée de suivre la voie hiérarchique. Je ne pouvais, d'autre part, simple sous-préfet, me mettre à discuter ou interpréter les Conventions de la Haye. Et puis, si on reconnaît mon titre « dans la mesure où cela convient au général inspecteur des étapes » (ce sont ses expressions), il ne me laisse pas exercer les fonctions qui y sont attachées. Je ne pouvais donc qu'invoquer le droit des gens, marquer le coup.

Et M. Vittini s'en va porter sa lettre aux étapes. Le capitaine qui le reçoit lui demande ce qu'il vient faire. - Protester, et il tend son papier. Après lecture, l'officier lui indique son tour d'audience après le comte de Bernstorff, commandant de la Ville. Le major Hofmann , qui remplace le général von Nieber, en instance de départ, reçoit Vittini debout, écoute la traduction de la lettre et dit : je puis vous déclarer formellement que le sort de vos compatriotes n'est pas malheureux et qu'il n'y a pas lieu d'être inquiet à leur égard. Et il congédie.

Le maire, lui, porte sa protestation à la kommandantur. Son projet primitif avait semblé médiocre ; chacun, à la Commission municipale, voulut y mettre du sien, et il devint très mauvais : plusieurs idées jointes ne font pas une idée qui s'impose. Enfin, avec l'aide de Pierre Dony, qui vint aussitôt me chercher, on en sortit. Tout le monde était, d'ailleurs, persuadé qu'on donnait un coup d'épée dans l'eau, mais enfin il y a la manière…

Gibert avait demandé que la réponse du général inspecteur des étapes lui fût aussitôt communiquée. On lui fit savoir qu'à la prochaine séance du Conseil municipal, l'officier qui y assisterait en donnerait lecture. Gibert retourna à la kommandantur : - En attendant, dites-moi où sont ces malheureux. - Nous ne pouvons vous renseigner. Et devant le geste d'indignation de Gibert, Bonsmann se hâta d'ajouter : - Mais nous allons essayer de prendre des mesures pour qu'ils puissent écrire à leurs parents.

Fitzner, lui, se plaignit à M. Ancelet, secrétaire de la mairie, qu'on ne prend jamais sans vert, des termes de la lettre du maire. - Il y a des inexactitudes. - Lesquelles ? - Il parle de jeunes gens de 17 ans, ce n'est pas vrai. - Pardon, j'en connais pour ma part quarante qui sont nés en 1900 et je vous en citerai un de quinze ans et demi. - Alors, dit Fitzner interdit, c'est qu'ils étaient forts et en état de travailler puisque le médecin les a visités. - Il en a, en effet, visité 190 en quarante minutes ; quoique très savant certainement, il ne lui pas été possible de se livrer à un examen approfondi. - Quoiqu'il en soit, conclut Fitzner, nous n'aimons pas à recevoir des lettres du maire.

(La prochaine séance » du Conseil municipal eut lieu le 21 décembre. Le lieutenant Schmidt, qui y assistait en service commandé, donna lecture d'une lettre du général inspecteur des étapes affirmant que « l'autorité allemande n'avait exercé que ses droits, » que « la sélection des ouvriers avait été faite sérieusement » et que « leur traitement était aussi bon que possible. »)

Disons ce qu'il advint des deux « rajoutés. » Fitzner et Hauss en furent d'abord pour leur courte honte : ils ne partirent pas : Charles Desjardins fut réclamé par le procureur de la République Dyvrande qui, s'appuyant sur les déclarations de von Nieber, n'admit pas qu'on touchât à son barreau ; et quant à M. Titrant, il resta chez lui le 7 novembre. On le manda cependant à la kommandantur où on lui fit signer son refus d'obtempérer.

L'entrée des convoqués d'hier à la caserne, ce matin, mardi 7 novembre, est un spectacle très émotionnant. Ils arrivent accompagnés de leurs familles. Tout le long de la rue de Châteaudun, surtout au carrefour Denfert, ce sont des séparations. Les partants sont vaillants. - Ce n'est rien ! Un moment à passer ! Ils ont des havres-sacs énormes : des mères et des épouses se sont ingéniées pour ne rien oublier, d'une paire de chaussettes au doigt de chocolat. Il passe de petits jeuns gens sans mollets, ni cuisses, promis à la fluxion de poitrine et des hommes bedonnants et grisonnants. Des enfants allant à l'école regardent avec des yeux étonnés, comprenant que les Prussiens très méchants enlèvent de leurs maisons des gens qui ne leur ont jamais rien fait. D'yeux moins innocents partent des regards de haine, et l'on pressent que si les victimes ont jamais pouvoir de bourreaux, ce sera tant pis pour les Allemand. Les patrouilleurs, fusils à la bretelle, marchent doucement le long des trottoirs, ne repoussant personne et visiblement touchés par l'ambiante désolation. Les gendarmes eux-mêmes y vont sans brutalité – pour une fois ! Seuls, deux morveux d'officiers ricanent.

Il arrive, conduits par un seul soldat souvent, des groupes de la campagne. J'ai la surprise d'apercevoir le jeune Fernand Brasset, déjà détenu en Allemagne du 23 septembre 1915 au 27 avril 1916. (Voir avril 1916 : La captivité de Fernand Brasset.) - Encore toi, mon pauvre ami ? - Ce que c'est d'avoir une si grande taille ! L'officier d'Homblières a dit à papa qui me réclamait pour sa culture : « Ne vous inquiétez pas, c'est deux ou trois jours à passer à Saint-Quentin. » Tel a été, paraît-il , le mot d'ordre partout…

Quelques-uns de ces braves garçons qui me connaissent – beaucoup plus que je les connais – m'embrassent au passage. - Vous savez, Monsieur Fleury, si on tient la promesse du 3 novembre, personne ne travaillera. - N'oubliez pas, en tout cas, mes amis, que les Allemands n'ont pas le droit de vous faire travailler sans votre consentement . Cela résulte des déclarations mêmes de leur gouvernement. - C'est bon à savoir. Merci! Si j'étais que du maire de Saint-Quentin, je serais là, à la porte, pour serrer la main de tous les entrants. Il y a eu, en toute cette affaire, un peu de confusion et d'indécision. La mairie a compris trop tard. Elle n'eut rien empêché, c'est une affaire entendue, mais, encore une fois, je le répète, il y a la manière.


 

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