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Sous la Botte (104)

LES CONSTATATIONS DE M. DE CHAUVENET.

M. Gaston de Chauvenet vient, de Lesdins, nous voir. Sa propriété ancestrale est située à quelques kilomètres au nord de Saint-Quentin. Elle a reçu les premiers coups lors de l'entrée des Allemands en Vermandois, au mois d 'août 1914 ; elle paraît destinée à recevoir les derniers lors d'un recul qui ne paraît plus faire doute.

- Les routes, me dit-il, sont noires de convois ; il passe sans arrêt, jour et nuit, des voitures attelées de six chevaux, contenant les choses les plus hétéroclites et n'ayant que des rapports très lointains avec la guerre : mobiliers complets, volailles, cochons, outils, vivres. Il y a, dans nos campagnes, une véritable panique : on s'attend à l'évacuation dont ce qui se passe sous nos yeux est la suite…

Il s'arrête, puis soupire :

- Quitter ses archives et souvenirs de famille, ces livres amoureusement rassemblés, ce mobilier où, vous le savez, il y a quelques jolies pièces, ces collections d'antiquités formées par mon père…., c'est déchirant, et je me prend à souhaiter que tout cela brûle pour n'aller pas enrichir quelque truand de là-bas. En attendant, ce sont mes pauvres arbres qu'ils évacuent ; les plantations de Cauvigny qui m'avaient pris tant de temps et de soins sont par terre. On continuera évidemment par le parc où il y a de si beaux chênes. Alors, que restera-t-il ? Car, dans nos plaines de betteraves et de blé, le seul luxe du paysage, ce sont les arbres. - Où vont-ils, vos arbres ? - Tout près. D'immenses travaux sur lesquels j'ai jeté un coup d'œil sont entrepris. La butte du Tronquoy paraît devoir être transformée en citadelle. Aux portes de Saint-Quentin même, des tranchées, des galeries souterraines sont creusées par une nuée d'ouvriers, des Russes, des prisonniers civils, des Allemands, des Belges, sous la conduite d'ingénieurs et même d'entrepreneurs venus exprès d'Allemagne.

Les Decauville circulent, les bois s'entassent en montagnes, les fils barbelés en collines. À Bellenglise, chez mon cousin, il y a des lignes de tranchées déjà tracées et le canal souterrain est transformé en abri. Tout semble indiquer que le départ n'aura pas lieu de plein gré.

Et le vieux gentilhomme conclut : - Adieu, mon cher, on n'ose plus se dire : Au revoir !

NOTULES.

Le baron von Frohwein. - C'est le grand déménagement, puisque Frohwein lui-même s'en va (le 3 octobre.) Il avait fini par considérer la belle maison de M. et Madame Décaudin comme la sienne propre et s'y carrait. Il était attaché aux étapes en qualité d'officier caviste. Il faut dire qu'il possédait un des vignobles estimés du Rhin. Après avoir vidé et taclé les caves, il employa toute son activité à garnir de fleurs et de fruits la table des Majesté, Altesses et Excellences de passage, puis à cultiver le légume en grand à Neuville-Saint-Amand. Ses fonctions lui donnaient droit à une victoria attelée d'une belle paire de chevaux bais-bruns. Arrivé en bon point, il part faisant craquer de partout son uniforme et sa figure, qu'il avait jolie, mais inexpressive, est toute ronde et toute luisante. Son étonnement – et il exprimera souvent à ses hôtes involontaires – était que les Français ne souhaitassent pas furieusement d'être Allemands…

Ceux qu'on salue. - Bonsmann, de la kommandantur, porte plaine contre trois agents de police – reconnaissables au bourdalou écarlate de leur chapeau melon – qui ne l'ont pas salué au croisé. Il prend leurs noms. Le colonel Scabell, faisant l'intérim, les mande. Avant de les interroger, il a une conversation très vive avec Bonsmann – en allemand, cela va de soi – mais l'un des agents entend parfaitement cette langue et il s'empêche de rire. Aussi, quand Scabell lui demande brusquement : - Qui devez-vous saluer ? Il répond avec non moins d netteté : - Le commandant de place, le général et le colonel de gendarmerie. Un point, c'est tout. - Vous entendez, dit Scabell à Bonsmann. Votre plainte est ridicule. Et il congédie les agents.

Couvre-feu. - Au commencent du mois, un aviateur allemand avait survolé la ville le soir et avait remarqué que nombre de cours intérieures étaient éclairées. De là, une affiche avec l'ordre d'avoir à se calfeutrer et à ne pas laisser filtrer un rayon de lumière dès la tombée du jour. À l'Hôtel de Ville même on garnit de bavolets noirs les ampoules électriques et la floraison de pierre de lafaçade ne se dessine plus en ombre chinoise sur les vitraux flamboyants. C'est funèbre. Cela gêne bien les relations. En beaucoup de familles, l'on avait installé sa vie courante dans les galeries et vérandas qui donnent généralement sur les cours et jardins. Il va falloir se réfugier le soir ailleurs. Et quand on rentre chez soi à l'heure de la retraite, dans l'obscurité de la rue, il vaut mieux ne pas établr le contact de sa lampe électrique, car il se rencontre toujours un soldat qui vous l'emprunte – et ne vous la rend pas.

La double précaution nuisible. - M. H. R….., marchand de vins en gros, arborait de chaque côté de sa grand'porte un vaste écusson en cuivre portant ses noms et qualité. Parut l'affiche des cuivres. (Voir plus haut.) Une vieille servante prit sur elle de faire desceller les deux enseignes, en enveloppa une, la mit sous le bras de son mari en lui disant de la porter chez eux où on n'irait pas la chercher, puis de revenir quérir l'autre. Le car du tram de la caserne avait une panne. Le porteur s'arrêta et ricana. Le « bel Ernest, » interprète du poste de gendarmerie n° 2, l'interpella et, lui arrachant des mains sa plaque, s'écria : « Tiens ! Tiens, du cuivre ! Amenez-moi tout de suite votre patron au poste. » M. H. R… se présenta et reçut comme entrée en matière un coup de poing en pleine figure. - J'en ai assez, des Saint-Quentinois, criait le bel Ernest. Vous dissimuliez vos cuivres. Venez à la kommandantur. Là, on ne voulut pas écouter la plainte de M. H. R….. touchant la brutalité dont il venait d'être la victime, mais on l'avertit que si la plaque-sœur n'était pas là avant une heure, il irait en prison. rentra donc en hâte chez lui. Or, la vieille domestique, prise de peur et croyant bien faire, avait précipité l'objet dans la citerne… Ce fut une longue histoire que de le repêcher, mais enfin M. H. R… évita la prison.

Levée de travailleurs spécialistes. - Il y eut, en ce mois d'octobre, outre l'appel d'hommes dont je raconte les péripéties, de nombreuses levées d'ouvriers spécialistes. Par exemple :

« 29 octobre 1916.

Les cordonniers ci-dessous (deux d'entre eux avec leur famille) reçoivent l'ordre de se trouver le mardi 31 octobre, à 8 heures allemandes, devant la kommandantur avec leurs bagages et prêts à partir. »

La liste comprenait vingt noms. Puis ce furent les bourreliers (18), pus ds mécaniciens (39) qui vinrent dire à la mairie qu'ils partaient contraints et forcés et prier qu'on s'occupât de leurs familles ; puis de pauvres jeuns gens, pris dans des levées précédentes et renvoyés pour cause de santé (106). Les plus jeunes étaient de la classe 1900 ! Là, il y eut un semblant de révolte et les Allemands, décontenancés, ne surent que faire…

Les ouvriers spécialistes étaient expédiés à Maubeuge et aux environs où s'installaient les services, très diminués, des étapes. Ils n'étaient qu'esclaves et suffisamment bien traités, par conséquent. Ils touchaient un vague salaire...

 

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