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Sous la Botte (101)

DEUX JEUNES OFFICIERS SAINT-QUENTINOIS.

Nous étions fiers à juste titre des nouvelles honorables qui nous parvenaient des Saint-Quentinois combattants. À vrai dire, elles étaient rares ces nouvelles ; mais enfin, par les journaux dont la plupart passaient sous mes yeux – par l'Illustration surtout – je pus faire tenir des parents, à des amis, des appréciations élogieuses sur la conduite de ceux qui leur étaient chers. Le 5 octobre, on me remet deux belles citations. Je ne résiste pas au plaisir de les reproduire. Elles ne sont pas les seules qui illustrèrent des Saint-Quentinois, mais ce sont, je crois bien, les deux seules que nous connûmes intégralement.

Un fragment du Journal Officiel parvient à M. Driancourt, membre de la Commission municipale, où il est dit de son fils :

Driancourt (René-Jules-Louis), sous-lieutenant au 28e régiment d'artillerie, officier de grande valeur, se dépensant sans compter à la batterie et dans les tranchées où il se rendait constamment. A donné de nombreuses preuves de bravoure et de calme résolution sous le feu. A été grièvement blessé le 25 février1916 au cours d'une reconnaissance des défenses accessoires ennemies. Chevalier de la Légion d'honneur.

M. Paul Trocmé, vice-président de la Chambre de Commerce, était mortellement inquiet : trois officier du bataillon de son fils, blessés tous trois et amenés prisonniers à Saint-Quentin, affirmaient que leur camarade était tombé, lui aussi, grièvement atteint et qu'il avait dû être dirigé comme eux et par les Allemands sur Saint-Quentin. Or, rien….. La comtesse Schmising et le général von Nieber se prêtèrent à une enquête, mais on ne trouva le nom de Robert Trocmé sur aucun contrôle….. Or, le capitaine Trocmé était bien tombé et avait été, en effet, ramassé par les Allemands, mais ceux-ci l'avaient abandonné demi-mort, au fond d'une tranchée et, la nuit suivante, Robert Trocmé, rassemblant ses forces, s'était traîné jusque dans les lignes française…. Son père l'apprit enfin par une voie détournée en même temps qu'on lui communiquait ce fragment du Journal Officiel :

Trocmé (Robert). S'est fait remarquer en toutes circonstances par sa tranquille bravoure et son remarquable entrain. Déjà cité à l'ordre de l'armée, s'est à nouveau distingué le 4 septembre 1916 en enlevant brillamment sa compagnie à l'assaut des lignes allemandes. A fait preuve d'une énergie exceptionnelle en rampant toute la nuit pour échapper aux mains de l'ennemi et rejoindre nos lignes. Chevalier de la Légion d'Honneur.

On avait su aussi qu'un autre Saint-Quentinois, M. Alphonse Patoux, avoué, capitaine au 26e d'infanterie, s'était brillamment conduit et avait été blessé et par deux fois. Voici l'une de ses citations :

Commandant de compagnie énergique et brave. Blessé le 16 juin 1915, est revenu au front, a fait preuve de sang-froid et de décision le 23 décembre 1915 en assurant l'occupation immédiate d'un entonnoir provoqué par l'ennemi sur la première ligne.

Alphonse Patoux était le cousin-germain de ce brave André Millot de la mort de qui j'ai parlé déjà et qui fut tué aux attaques de Champagne de février 1915, en tête de sa section, la lançan à l'assaut par ordre, sans espoir, sur des fils de fer non détruits…..

Et par une carte postale en complétant une autre qui ne nous parvint jamais, carte envoyée de Suisse où l'un de nos cousins, blessé et fait prisonnier, avait été envoyé en convalescence, nous apprenions que notre fils André, cité, allait mieux, mais n'était pas encore remis de sa blessure et n'avait pas repris le service….. Quelle blessure ? Où ? Quand ?….. Voilà dans quelles angoisses nous vivions !

LES RUSSES CHEZ LES DAMES DE LA CROIX.

Le 11 octobre, au matin, Louis Cattiaux, jardinier des vieilles Dames de la Croix retraitées, boulevard Gambetta, s'aperçut qu'on avait bousculé son tas de carottes. - Sœur Virginie a encore fait des siennes, pensa-t-il. Sa surprise s'augmenta quand il aperçut un Russe dans chacune des deux cabanes à lapins. Il alla consulter M. l'aumônier. - Sortez-les de là tout de suite, conseilla celui-ci, car ils ne pourront bientôt plus se redresser. Mettez-les dans l'écurie. Surtout, que personne ne les voie ! Madame de Saint-Preux, la supérieure, défendit aux religieuses de descendre au jardin jusqu'à nouvel ordre. Sœur Virginie porta à manger aux fugitifs qui s'étaient nichés dans la paille. On était allé quérir M. Edouard Faucheux, qui sait le russe. Trois fois il retourna à l'écurie. - Ils disent, rapporta-t-il chaque fois, qu'ils ne veulent pas partir et qu'ils préfèrent tout à la captivité chez les Allemands. Comme ils avaient les pieds nus, les sœurs converses leur envoyèrent leurs bas et on dépêcha Louis en ville pour leur acheter des chaussures et des galoches. À 4 heures et demie, la maison fut tout à coup cernée. Douze soldats en armes entrèrent, allèrent tout droit à la basse-cour et, sans longuement chercher, découvrirent sous la paille les deux pauvres diables. Ce furent des cris sauvages, des hurlements de joie à n'en plus finir. - Cela n'avait rien d'humain, m'avoua M. l'aumônier. Mais ce qui fut encore plus sauvage, c'est que les soldats allemands tombèrent à coups de crosses et de poings sur les soldats russes et les meurtrirent cruellement. D'autres cris retentirent, cris de douleur, hélas ! Louis, navré, assistait à la scène. Il fut enlevé, car il fallait un responsable et Madame de Saint-Preux, paralysée, n'était pas transportable. Il passa en conseil de guerre sous l'inculpation d'avoir ouvert la porte aux fugitifs et de leur avoir donné à manger, deux actes auxquels il était aussi étranger que le Grand-Turc. Aussi fut-il condamné à quatorze jours de cellule.

D'où venaient ces Russes ? Depuisque la température s'était refroidie, les « petits blessés , » parqués dans l'immense manège en bois construit sur le carré du jeu de paume, avait été évacués et l'on y avait entassé quatre cents Russes durement menés, nourris très au-dessous de leur faim, l'air malheureux, nostalgique et pitoyable. À leur passage en ville, on essayait de leur faire tenir quelques morceaux de pain, mais, suivant l'humeur des gardiens, ce pain arrivait à destination ou était saisi au passage, jeté à terre et piétiné. Rue de la Chaussée-Romaine, pour avoir refusé de rendre le morceau de pain qu'il avait happé et avait répondu à une brutalité par une bourrade, l'un de ces prisonniers fut assommé à coups de crosse et mourut le lendemain à l'hospice Cordier. Même scène sur les Champs-Élysées, que M. Ravin, coiffeur, qui vient d'y assister, me raconte tout pâle et très émotionné. Le Russe en mourut aussi. Il y a cent autres faits, mais je ne relate que ceux dontj'ai les témoins. Une de ces prisonniers lança une lettre pliée en plusieurs doubles qui me fut remise, que je pus faire traduire et qui disait en substance qu'ils voulaient refuser le travail qu'on leur demandait parce qu'il était dirigé contre leurs alliés, mais qu'il leur était difficile de se concerter à cause de leurs camarades Finlandais, Polonais et Juifs dont ils n'étaient pas sûrs. Ils se déclaraient reconnaissants de ce qu'on faisait pour eux et terminaient par : « Adieu et bonne santé !! » Bref, dans la nuit du 10 octobre, les aviateurs avaient jetés quelques bombes et les sentinelles allemandes du manège s'étaient éclipsées. Une vingtaine de Russes sortirent. Quelques-uns grimpèrent dans les arbres des Champs-Élysées et furent facilement découverts le lendemain matin ; les plus nombreux se jetèrent dans le vaste jardin Lécuyer que cultivaient des Allemands, et l'un d'eux même, s'emparant d'un uniforme oublié, essaya de percer la ligne des sentinelles en conduisant gravement devant lui une corvée de deux de ses camarades. Deux sautèrent le mur des Dames de la Croix, etc. Inutile de dire que les Allemands cherchèrent leurs Russes ; somme toute, ils les retrouvèrent tous, sauf les trois de la patrouille improvisée dont je viens de parler. Pour ces trois-là, la Ville fut frappée d'une amende de 10 000 marks et le maire eut ordre de les rechercher et de les retrouver avant le 22 octobre, à 8 heures du matin. On paya l'amande, mais on ne trouva pas les Russes.

BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN.

Le 10 octobre, à 9 heures trois quart du soir, par un clair de lune particulièrement lumineux, quatre ou cinq bombes sont l^chées sur la gare. Une seule aurait fait des victimes en tombant sur une rame de wagons, mais ce n'est pas sûr…

Dans la nuit du 21 au 22, presque au matin, trois reprises de sirène, pétarade et cannonade anti-aérienne, cependant que la cloche des Petites-S6urs des Pauvres tinte grêlement pour la messe, humble protestation de l'amour contre la haine.

Le matin, l'on va voir. C'est bien mal visé. Que viennent faire des bombes dans les hauteurs du faubourg d'Isle et dans les terrains vagues du faubourg Saint-Jean. À la Croix-Saint-Claude, de modestes maisons d'ouvriers, les misérables cabanons de la cour Museux, sont secouées. Bref, quatre projectiles ont fait des plâtras, cassé des carreaux et criblé des façades. Deux n'ont pas éclaté.

À l'autre bout de la ville, bruyante pluie également de verre cassé dans la rue incomplète du Docteur-Bourdier ; un peu plus loin, ce sont des choux et des navets qui sont victimes de l'arrosage. Cependant, la vaste et belle habitation de la vénérable Madame Letac a été sérieusement ébranlée. - Ces vilains Allemands veulent donc nous tuer ? Me dit-elle. - Madame, j'ai tout lieu de croire que c'est une carte de visite française, mais qui s'est trompée d'adresse. - Oh ! Alors, tant mieux, malgré l'erreur, cela me console, s'écrie la bonne dame. Et, en effet, en dépit de l'évidence, on croit encore dur comme fer que ce sont des obus lancés par les canons de la défense anti-aérienne mal débouchés et éclatant par contact sur le sol, qui ont fait tout le mal…

Inutile de dire qu 'au faubourg d'Isle comme au faubourg Saint-Jean, les points de chute s'alignent rigoureusement sur une droite, ce qui écarte l'idée de projectiles lancés par un canon qui suit un but en marche et confirme celle d'un avion dévidant son chapelet.

Trois ou quatre mille personnes, dont un millier d'Allemands, s'étaient portés aux bombes.

Une seule victime, une fillette dont les parents demeurent rue du Quatre-Septembre. Elle reçut dans la joue un fragment d'acier et tomba comme morte. Quant elle revint à elle, on lui demanda ce qu'elle avait éprouvé : - Je croyais que je montais au ciel, répondit l'enfant. Elle est jolie, cette réponse.

LE CADASTRE ET ES CAVES.

Le lundi 9 octobre, on se demandait à la mairie comme tous les matins : « Quelle sera la tuile du jour ? » Un capitaine et deux lieutenants font la réponse en entrant au bureau des travaux. - Nous voulons voir : le plan des caves de toute la ville. - Cela n'existe pas. - Pourtant, en Allemagne… - Peut-être, mais en France, l'administration municipale n'intervient, dans les constructions neuves, que pour l'alignement. - Alors, donnez-nous tous les documents anciens qui se rapportent aux caves. - Ce serait, dans ce cas, à la bibliothèque qu'il faudrait vous adresser. Voulez-vous qu'on envoie chercher le bibliothécaire, M. Charles Magnier ? - Non, j'irai moi-même. Je vous défend de sortir de votre bureau. L'officier revint furieux : Magnier n'avait pu lui mettre en mains que les Études saint-quentinoises de Gomart où, à propos des noms de rue, il est fait allusion à quelques caves particulièrement belles et anciennes, et le capitaine, mettant rageusement dans sa poche la clef de la bibliothèque, était revenu faire une scène à M. Ancelet, secrétaire de la mairie. Cela s'indiquait ! Derrière lui, deux soldats enlevaient le plan cadastral et….. les listes électorales qui s'appuyaient fraternellement sur son long dos en peau de porc. M. Gibert crut devoir protester à cause du plan, non des listes. De la kommandantur on répondit avec embarras qu'on le rendrait… dans un temps indéterminé. Puis les messagers se succédèrent, réclamant le plan des rues (il y eût fallu un tombereau), les archives du bureau d'hygiène, les matrices cadastrales…, enfin, le maire lui-même.

C'est Scabell qui fait l'intérim en l'absence de Bernstorff. J'ai déjà dit que Gibert manœuvrait ce galantin avec une facilité relative et que la conversation entre eux ne manquait pas d'imprévu. (Voir septembre 1916 : Le Vieux Marcheur.) Je vais donc à la mairie prendre des nouvelles de l'entrevue. - Oui, dit le maire, le Vieux Marcheur m'avait fait demander. Vous savez qu'il n'est oas mauvais homme et, du moins, on sait ce qu'il veut. - Monsieur le maire, commence-t-il, vous ditestoujours la vérité. - Je vous remercie du complients, Monsieur le colonel, mais, pour une fois, il est exact. - Alors, vous m'assurez que vous n'avez pas autre chose que ce cadastre ? - Je vous l'affirme. Si c'était une chose que je ne dusse pas mettre entre toutes les mains sans être traître à mon pays, je vous dirais : « Cherchez ! » Mais, quant à vous faire une misérable farce et à vous donner une chose pour une autre, ça manquerait de dignité. - Je vous crois, Monsieur le maire. Si je vous demande votre parole, c'est pour «éviter de vous envoyer des gendarmes, ce qui est toujours désagréable. L'incident est fini pour moi, je vous mettrai en rapport avec l'officier que la chose intéresse. En effet, le lendemain matin, m'arrive un fonctionnaire à hauteur, tout à fait impérial, gourmé, ayant les tros balafres réglementaires à la joue, monoclé, tranchant, déplaisant, mais connaissant son affaire. Au fond, il croit ce que je lui affirme, mais il répond régulièrement : « Ça n'est pas vrai » et me tient sur le gril avec Ancelet pendant une heure et demie d'horloge. - C'est tout ce que vous avez comme cadastre, Monsieur le maire ? - Tout. - Ça n'est pas vrai. Le chemin de fer n'y est pas ! - Je le regrette, mais je n'y suis pour rien. -Les sauvages ont un meilleur cadastre que celui de la République. - Je ne sais pas, Monsieur l'officier, comment est fait le cadastre des Canaques, mais pour en revenir à Saint-Quentin, comme la réfection, laissée par une loi relativement récente à la charge des communes, coûterait plusieurs centaines de mille francs et que le cadastre ne profite qu'à l'État, les maires élus n'ont pas été pressés de le refaire. - Ça n'est pas vrai. Avec ce cadastre, vous ne pouvez pas, par exemple, faire décharger les parcelles que vous annexez au domaine communal. L'argument était topique. J'envoyai chercher le dossier des écoles Clin. Au temps de l'établissement du cadastre, c'était le Sahara. Je lui montrai que les emprises municipales étaient marquées e noir sur le relevé du plan cadastral teinté en rouge et que, par conséquent, étant donné la transformation du quartier indiqué par des teintes jaunes, c'était bien, malgré tout, le vieux plan qui servait et qu'il n'y en avait pas d'autre. Chaque affaire de ce genre, ajoutai-je, est ainsi traitée, et comme les matrices correspondantes sont au courant, le fisc y ayant son intérêt, ça va tout de même. IL dit encore : « Ça n'est pas vrai. » - Du reste, lui dis-je, prenez une auto et allez dans les villages environnants. Si vous trouvez autre chose qui prouve que je vous ai trompé, vous me ferez fusiller. Il partit mécontent, en vitupérant la République qui a un tel cadastre. En effet, il n'est pas brillant.

Et les caves ! La visite en est commencée. Un grand garçon, l'air comme il faut, flanqué d'un éclaireur muni d'une lampe électrique et d'un terrassier armé d'une pioche, descend dans les vastes caves de l'immeuble du Journal de Saint-Quentin. Il est persuadé qu 'elles communiquent « avec celles de la Basilique. » Comme il a une tête intelligente et comprend bien le français qu'il parle mal, je me départis de ma réserve habituelle et je lui fais un petit cours d'histoire locale qui paraît le vivement intéresser : - Vos camarades, Monsieur, qui croient dur comme fer aux souterrains de l'Hôtel de Ville et aux caves de la Basilique, ne connaissent rien à la question : pour ces dernières, ils confondent cave avec crypte. À la Maison de la Paix (la mairie) il y a des caves, en partie bouchées d'ailleurs, car le corps échevinal ne détestait pas le jus de la treille, mais qui n'ont rien à voir avec le roman d'Anne Radcliff. Le vieux Saint-Quentin, qui fut un assez grand entrepôt de vins au moyen-âge et surtout à la Renaissance, est percé comme une écumoire ; vous allez vous en apercevoir puisque vous visitez les dessous. De plus, il y a des carrières en galeries d'où furent extraits les matériaux des fortifications. Mais depuis l'édit de Charles IX, interdisant de creuser des caves sous la voie publique et qui est toujours en vigueur, et depuis surtout l'établissement des canalisations d'eau potable dont la rupture, causée par des vides, entraîne les plus lourdes responsabilités, tout ce qui dépassait le seuil des maisons a été comblé et bouché. Il reste de très beaux fragments, car les Français aiment la beauté, même souterraine, et c'est tout !

Il m'avait écouté très attentivement et, l'air désolé, il conclut : - Oui, je vois que ce que je fais est inutile, mais il y a un ordre, il faut l'exécuter.

Il se confondit en salutations, cependant que le terrassier, sans conviction, perçait un mur et que l'éclaireur usait une pile sèche en l'honneur de la discipline.

IL y eut, à propos des caves, des incidents innombrables. Cela intriguait beaucoup la population. Le général-curé Uppenkamp dit à M. Armand Seret : - C'est une idée de Hidenburg. À Varsovie, toutes les caves communiquent. C'est ainsi une ville de garnison à l'abri des bombes….. J'en déduis que le chef de l'état-major général transporte sa tactique en bloc de l'est à l'ouest, procédé radical et sans critique.

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