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Sous la Botte (100)

O C T O B R E 1 9 1 6

LA SITUATION.

Gibert la peint d'un mot qui s'applique aux relations de la mairie avec la kommandantur, mais qu'on peut généraliser : « C'est le régime du mauvais vouloir. On nous traite comme si nous étions en état de vagabondage. » Saint-Quentin n'a plus d'assises. Il y a recul des Allemands et non retraite. Donc leurs tranchées et leurs canons ne tendent plus à nous protéger malgré eux et malgré nous.

Les lazarets se vident. Le matériel agricole des environs – côté ouest – est concentré à Saint-Quentin et part… Les Allemands ne laisseront rien de ce que la mobilisation incomplète devant l'ennemi lui a abandonné : ni gens, ni bêtes, ni meubles, ni arbres. C'est le raclage. L'animation militaire est extrême. La nuit, cinq agents sont de service pour guider vers leurs logements les Allemands survenans. Le dimanche 1er octobre, il en a fallu onze. Des officiers demandent à être conduits chez les « mam'zelles. » Tous les jours, arrive à l'état-major, de Bourlon, où se trouve de sa personne le général von Below, un motocycliste portant en bandoulière une immense carte du front de la Somme et de l'Ancre. Un camarade le suit à cinq cents mètres en cas d'accident. La qualité des recrues qui débarquent baisse encore : il en est de réellement grotesques, de tarés, de hideux,. Sur les Champs-Élysées, chaque matin, ces résidus de la Cour des Miracles font l'exercice à la prussienne. Puis, après vingt jours de dressage, on leur fourre un fusil entre les bras et ils esquivent le pas de parade. Il y a de l'ordre extérieur, beaucoup d'ordre, mais en cas de bousculade, quelle purée, mon Empereur !

Le 5, à une heure et demie du matin, une compagnie rentre en chantant la Marseillaise. - Ce sont des Lorrains, ils en ont assez, dit dans la journée, un sous-officier pour les excuser. Dans les magasins d'approvisionnements, c'est le pillage. Des soldats-employés vendent sous le manteau une foule de choses et même les donnent, disant : « Prenez, moins il y en aura, moins ça durera. » À l'abattoir, il en va de même, mais la viande qu'on peut se procurer en fraude est médiocre : il ne reste plus que les Carnes.

La musique, à la relève de la garde, joue un pot-pourri d'airs nationaux. La Marseillaise y figure et aussi le Père-la-Victoire. Cela fit rêver. Qu'est-ce que ça pourrait bien nous faire maintenant que M. Laguerre eût été ministre en 1889 aux lieu et place de M. Constans ? Nous y aurions même sans aucun doute un avantage considérable : Boulanger était bon soldat et n'eût pas pratiqué « l'impréparation. »

La canonnade, qui avait cessé pendant quelques jours, mais qui a repris le 2 octobre, atteint son maximum de fureur le 6 après-midi. Dans le pavillon du jardin d'Emmanuel Lemaire, aux Champs-Élysées, la conversation est difficile tant les vibrations des boiseries sont vives et répétées. «  Le duel d'artillerie continue sur les deux rives de la Somme, «  dit la sans-fil. Nous nous en doutons un peu ! D'après les communiqués, je place le canon allemand le plus proche de nous à la cote 140, à l'est de Templeux-la-Fosse, soit à vingt-quatre kilomètres de la Grand'Place de Saint-Quentin à vol d'oiseau, et le plus proche canon français en avant de Bouchavesnes, soit à trente-et-un kilomètres. Et nous attendons par deux fois la nuit, des explosions lointaines, mais dont nous percevons la secousse, et qui doivent être terribles. (9 et 28 octobre.) Trains de munitions qui ont sauté, dit-on…

Le temps est affreux. Ces pluies violentes, avec hausse du baromètre, ne serait-ce pas un résultat de l'ébranlement de l'atmosphère par la canonnade ? J'y crois de plus en plus, mais je ne hasarde mon opinion qu'en tremblant, car elle rencontre trop de railleurs. «  La nature a l'air d'un mauvais dessin au fusain sur lequel quelqu'un aurait frotté sa manche, » a écrit Taine, et c'est bien cela. Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville, » dit plus poétiquement Verlaine, et c'est bien cela encore… Le 21 au matin, premier avertissement de l'hiver : - 2 au thermomètre et ciel clair. Puis la pluie reprend, et le 30, un météore impressionnant empourpre le ciel et la terre. Le soleil, que les vapeurs de la journée ont éclipsé, se couche dans le sang. On est aux fenêtres et aux portes. Et quand il a disparu, tout le frnt de met à flamboyer et tout d'un coup s'épanouit une sorte de feu d'artifice. C'est atrocement splendide . On est obsédé par les idées qu'on se crée de ce qui se passe dans cet enfer.

Les Allemands reprennent évidemment du poil de la bête. Le point extrême de leur courbe de dépression a été Bouchavesnes (12 septembre.) Les exodes de formations qui allaient grand train, se ralentissent ou cessent. Des bandes de travailleurs civils allemands débarquent à la gare ainsi qu'un fort groupe de terrassiers liégeois, bien payés, dit-on ; de lamentables troupeaux de Russes moutonnent dans la plaine ; les prisonniers militaires français eux-mêmes se voient mettre la pelle en mains. Des lignes de tranchées sont tracées au nord-ouest de la ville. Mézières-sur-Oise où piochent trois mille hommes va devenir un entrepôt considérable ; la ligne de Guise, rectifiée, doublera celle du Nord, menacée. Enfin, un système défensif comme on n'en aura jamais vu de tel est entrepris au nord-ouest de Saint-Quentin. Pour commencer, douze pièces d'artillerie de gros calibre sont placées en décrochement au Moulin-Brûlé, en avant d'Omissy. Elles ont été recouvertes de haies coupées et l'on y accède par des cheminements souterrains.

Or, Saint-Quentin est en de-ça et va, par conséquent, cesser d'être ville d'étape pour devenir ville de front. La bourrasque certaine passera-t-elle à côté de nous ou sur nous ? On en discute beaucoup et, mettant d'accord son désir avec un semblant de vraisemblance, on conclut que la flèche de l'effort menace plutôt Cambrai… On compte tout de même sur un mauvais moment, mais vite passé. Qui vivra verra et d'aucuns verront sans doute en cessant de vivre.

L'AUDIENCE SOLENNELLE.

Il avait paru bon de donner une certaine publicité à cette audience, dite de rentrée, à cause des trois avocats nouveaux qui y recevaient consécration et qu'on accréditait ainsi auprès de l'autorité allemande, encline à les envoyer peut-être déblayer la gare.

Nous sommes au lundi 2 octobre. Le tribunal est au complet : M. Herbet, président ; MM. David et Champsaur, juges ; M. Dyvrande, procureur de la République ; M. Agombart, intérimaire au pupitre du greffier avec MM. Ancel, R. Druart, Lamy et Dubois, commis ; M. Léwy, interprète judiciaire. Tout le monde du Pala is est là : les deux avoués restants, Mes Labouret et Crespin ; Mes Mascret et Henriot, avocats inscrits ; les trois nouveaux, Mes Desjardins, Bicking et Marquès. Dans l'assistance, M. Lambert, commissaire de police, Madame Herbet et divers. Le plus important de ces « divers » est M. Cremer, procureur d’État, en uniforme de gala. Il récolte les statuts. À 2 heures 20, l'huissier Guery, sur l'ordre du président, annonce l'ouverture de l'audience solennelle. - Monsieur le procureur de la République, avez-vous des réquisitions à prendre ?

M. Dyvrande se lève et prononce cette allocution :

À l'heure où s'ouvre la nouvelle année judiciaire et où le même geste traditionnel s'accomplit au sein de toutes les compagnies judiciaires de la France, je ne puis, Messieurs, sans une profonde émotion autant que sans une légitime fierté, songer qu'au milieu des tristesses de l'occupation étrangère, le sanctuaire des lois, selon la forte parole de Montesquieu, est resté ici l'asile inviolable de la liberté des citoyens et du culte sacré de la Patrie.

Depuis le 28 août 1914 , les lois de la République française ont continu é, à Saint-Quentin, à être solennellement appliquées par ses magistrats avec le concours dévoué d'un barreau auquel je suis heureux de rendre un hommage mérité, et qui,est complété par trois avocats ou anciens avocats de la Cour d'appel de Paris : Mes Bicking, Desjardins et Marquès.

Dans l'année judiciaire qui vient de s'écouler, vous avez tenu – en outre d'une audience civile et de sept audiences de la Chambre du Conseil ou de référés – 41 audiences correctionnelles, dans lesquelles vous avez jugé 55 affaires comprenant 100 prévenus.

Vous avez pu ainsi, pour l'honneur de la justice française, par le simple accomplissement de vos devoirs professionnels, réconforter nos concitoyens dans leurs souffrances prolongées en leur démontrant que, pour un temps dont nous attendons avec confiance et sérénité l'accomplissement prochain, quoique durement privés de communications avec le reste de notre cher pays, la France, personnifiée dans ses lois n'a cessé d'être réellement et efficacement présente parmi nous, de même que sa pensée n'a jamais cessé de faire battre ardemment nos cœurs.

Au nom du peuple français, conformément au décret du Président de la République du 21 mai 1910 et au décret du 30 mars 1908, nous requérons qu'il plaise au Tribunal déclarer closes les vacations de 1916 et ouverts les travaux de l'année judiciaire 1916-1917.

L'huissier fait d'une voix sourde l'appel des nombreuses causes. Elles sont sans exceptions renvoyées « au mois , » c'est-à-dire dans les limbes, ou « à la conférence, » ce qui laisse un pâle espoir d'être évoquées. Puis l'audience solennelle est levée. Elle a duré un quart d'heure. À la sortie, on félicite M. le procureur à qui le magistrat en bottes jaunes Cremer réclame son petit discours « comme souvenir, » car il va rentrer dans la justice civile et déposer ses éperons. Il est roux, blême, pourpre et a l'air niais. - Il n'entend rien au droit, me glisse Labouret.

L'ADMINISTRATION DE LA JUSTICE.

Au moment de l'occupation, le tribunal était à peu près au complet. Seul, M. Breitling, substitut du Procureur de la République et M. Courtier, greffier en chef étaient touchés par la mobilisation. M. Pellegrin, juge d'instruction nouvellement installé, était allé conduire Madame Pellegrin à Paris et y fut retenu. MM. Herbet, président, David et Champsaur, juges et Dyvrande, procureur de la République étaient donc à leur poste. Le procureur général d'Amiens, à qui M. Dyvrande avait demandé par téléphone des instructions, le 26 ou le 27 août 1914, répondit : « Restez à Saint-Quentin, administrez la justice quand même, vous recevrez une circulaire. » Elle n'arriva jamais et quand, aux premiers jours de l'occupation, M. Dyvrande put se rendre à Douai – en compagnie allemande – et voir le procureur général de cette ville, celui-ci lui laissa entendre que la circulaire n'était pas visible… pour l'ennemi et que le mieux était de se tirer d'affaire comme on le pourrait. C'était l'application à la justice du fameux système D. Si bien qu'après avoir consulté Bluntschli, Lœning et d'autres, qui disent positivement qu'à côté de la justice militaire ennemie s'occupant de la sécurité de l'armée occupante, la justice civile doit fonctionner dans la partie du territoire occupé, avec le maximum de facilités, M. Dyvrande et ses collègues continuèrent d'instruire et de siéger non sans crânerie.

La dernière audience « française eut lieu le 28 août 1914. Le sous-préfet y assista pendant une demi-heure, félicita les juges de siéger sous le canon, et cela lui valut de se faire couper la retraite. À cette audience furent évoquées six affaires (vols, abus de confiance, etc.), dont un défaut prononcé contre un Allemand qui s'était fait livrer des marchandises et, une fois celles-ci en sa possession, n'avait pas reparu. Le tribunal se sépara à l'heure où les premiers coups de fusil retentissaient place du Huit-Octobre.

Le 8 septembre 1914, première audience d'occupation . On juge un flagrant délit de vol, par le nommé Lefèvre, d'une bicyclette à la porte d'un marchand qui avait dû, par suite des réquisitions, sortir celles qu'il avait chez lui. Il fut condamné à treize mois et fit toute sa peine – ce qu'on n'aurait pas cru possible. L'enquête judiciaire sur la prétendue tentative d'incendie du dépôt dans la halle du chemin de fer de Guise fut assez démonstrative pour épargner à la ville une absurde amende de 50 000 francs dont elle avait été frappée. Un sous-officier, voulant faire du zèle, était venu dire qu'il avait trouvé une mèche allumée contre des bidons d'essence. Il avait été, en effet, oublié au dépôt du chemin de fer de Guise vingt bidons de cinq litre d'essence de pétrole pour aviation. Un employé ou un malfaiteur s'était introduit au petit matin du 7 septembre 1914 dans le dépôt, vraisemblablement pour y voler du velours vert à banquettes dont les pièces furent retrouvées en désordre. Or, pour 'éclairer, il avait allumé une que-de-rat. Entendant du bruit, il avait jeté sa queue-de-rat à terre et s'était enfui : c'était la mèche ! Seulement, elle se trouvait dans la partie de la halle où n'étaient pas les bidons et séparée de ceux-ci par un mur… Les Allemands se rendirent à l'évidence. Ce même jour, M. David se transportait à Harly, où l'on avait signalé que des individus avaient dépouillé des cadavres de soldats et il y procédait à une arrestation.

Un lazaret s'installait à Fervaques, et petit à petit, les magistrats étaient repoussés. Il ne resta bientôt plus que la salle de la justice de paix. C'est là que se tint, le 2 octobre, l'audience solennelle de rentrée : on y jugea surtout des affaires de rapine, des vols de récoltes, une d'abus de confiance, une de mauvais traitements, etc.. Le prince de Salm, qui était à la tête du service des ambulances, se rendait compte de la situation faite à la justice. Il mit en rapport (le 1er novembre) le procureur et le général von Nieber, directeur des étapes. Celui-ci y vit une occasion d'agir et parla d'une organisation complète de la justice. Il accrédita auprès du procureur un baron von Loë, propriétaire à Bonn, très correct, affublé d'un uniforme de hussard et qui ne quittait le magistrat d'une semelle. La salle d'audience et ses entours furent remis à leurs premiers occupants. « Je ne veux pas que la justice française se rende sous les baïonnettes allemandes, » proclama e général. La correspondance avec le parquet fut déclarée exemptée de la plupart des formalités accompagnant toute ligne d'écriture, et le général donna lui-même le modèle des enveloppes à faire imprimer. Une belle circulaire fut rédigée à l'adresse des juges de paix et des maires. On fit de tout cela des paquets à leur adresse….. Six mois après les paquets intacts, furent remis à M. Dyvrande sans autre explication. Au début de décembre, von Loë regagna Bonn. Il fut remplacé par un civil orné d'un brassard. Le général le présenta ainsi : - Monsieur le procureur impérial de Metz. Or, M. Cremer était un des vagues substituts du tribunal de Metz. Après quelques semaines, il apparut en uniforme, ainsi que son référendaire , M. Strak. Tous deux, froidement corrects, empiéteurs, s'estimant infiniment supérieurs et de science infuse, s'appliquèrent à rendre l'exercice de la justice à peu près impossible. L'action de celle-ci s'arrêta aux postes de sentinelles qui fermaient la ville, sauf lors d'une enquête pour un meurtre à Villers-Saint-Christophe, où M. Cremer ne fut pas fâché de voir de près la marche d'une enquête criminelle. Le prince de Salm avait demandé fort poliment à ne pas déplacer les frères fransiscains et camilliens et les sœurs qu'il avait logés dans les hauteurs du tribunal de commerce… Après lui, on fut moins discret, et petit à petit, les locaux judiciares furent envahis pour la seconde fois. Même un réfectoire à murs de toile fut dressé dans la salle des Pas-Perdus du tribunal civil. M. Cremer sollicita un « petit con »et finit par s’adjuger le bureau du président.

Les audiences qui avaient dû être interrompes à la fin de 1914, furent rouvertes le 12 février 1915. Le 2 octobre de cette année eut encore lieu l'audience solennelle de rentrée. On tâche à en tenir une, correctionnelle, par semaine, le vendredi. Il s'en tint de civiles aussi, une ou deux, pour la forme, et une effective pour une affaire de lait des hospices qu'on réduisit aux plus petites proportions. C'est, d'ailleurs, la note. Mais enfin, le public sait que la justice française fonctionne… Elle réprime pas mal de délits commis par de tout jeunes gens. Elle n'a plus aucun auxiliaire : ni de police, ni, bien entendu, de gendarmerie. Les gardes-champêtres eux-mêmes ne peuvent plus rien garder. M. Cremer se renseigne sur tout minutieusement, mais n'intervient jamais. Il n'y a eu qu'une affaire mixte : un vol par des chauffeurs dont le produit a été recélé par des femmes. Le juge au tribunal de la kommandantur, M. Vogt, qui paraît être un brave homme, s'est chargé des Allemands et a renvoyé les femmes aux Français. Quant à la paperasse de justice allemande, elle dépasse la française du triple au moins. Pour les appels, l'on s'efforce de suivre les règles de droit, mais il y a d'assez singulières complication d'espèces. Le procureur s'est appliqué à obtenir partout la bonne tenue des registres de l'état-civil. La justice de paix a fonctionné tant bien que mal. Des suppléants ont été nommés aux études d'avoués et de notaires dont les titulaires avaient quitté Saint-Quentin. Les Allemands ne montrent pas d'animosité particulière contre les charges, ni de ménagement en leur faveur. Quand ils occupent une étude pour installer un de leurs innombrables bureaux, ils accordent quelques heures pour déménager les dossiers. Les successions restent ouvertes (les Allemands réclamaient les droits de mutation) et le juge de paix dépose les testaments entre les mains du président du tribunal. Il y a eu quelques difficultés à propos des scellés, les Allemands n'admettant pas que ce soit un obstacle au logement militaire, et le gardien habituel des scellés, ancien soldat, a été passé à tabac par le gendarme n° 100 – un colosse pour lui avoir refusé les clefs de l'immeuble dont il avait la garde. Le juge Vogt l'a engagé à porter plainte, ce dont l'autre s'est dispensé. Il lui en eût cuit !

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