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Le salon régional

Chez M. Desprey- Pollet

 

Pour la quatrième fois, M. Desprey-Pollet installe rue Croix-Belle-Porte, une exposition de tableaux qui chaque fois est loin de manquer d’intérêt.

M. Desprey-Pollet, en effet, s’adresse surtout pour garnir ses pans de mur, à des peintres régionaux et qui ont tout au moins avec la Picardie quelques accointances.

Passons une revue rapide de ses cadres au coin desquels nous lirons plus d’une fois des noms familiers.

M. Lucien Antony est percepteur à Flavy-le-Martel et cela ne l’empêche pas entre deux commandements  d’aller regarder comment la nature est faite, et il rapporte de ses excursions des études peintes sans prétention, mais tout à fait jolies ; il faut signaler surtout ses « Meules de blé ».

M Baudot-Lamotte qui est de la Fère est un artiste trop modeste et d’une probité d’art absolue. Ce jugement en deux lignes est d’un de mes plus éminents critiques d’art ; un autre dit de lui : M. Boudot-Lamotte se placera au rang de nos meilleurs petits maîtres comme s’y sont cachés avant lui un Guignet, un Lépine, un Bouvin.

Et, en effet, bien que M. Boudot-Lamotte n’ait envoyé pour ainsi dire que des pochades et aucune toile à personnages, on remarquera dans l’  « Eglise de Corcy » des rappels de Corot première manière ; dans « Un mur à La Fère » une merveilleuse délicatesse de vision, de même que « Bibelots » et « Roses » sont en leur genre des études louables.

Au passage, au dessus de l’escalier, on saluera d’un sourire « La Sainte de la Basilique », une figure populaire de Saint-Quentin, croquée aves un étonnant souci d’exactitude par M. Raphaël Bouquet.

M. Emmanuel Croizé, professeur à l’Ecole De La Tour, a rarement fait une figure aussi attachante  et féminine que « Rieuse ». Il faut, à mon avis, se reporter au salon de Paris de 1905 où, dans un genre infiniment plus décolleté, il donna « L’Enigme », pour trouver un aussi crâne morceau dans sa production assez nombreuse.

Nous avons quelque fois reproché à Mme Cottart-Dupré, dont le talent très certain n’est pas en cause, l’exagération de ses verts, telle que l’on croirait que ses tableaux sont toujours brossés après la pluie d’orage au printemps, et quelquefois aussi certaine absence d’atmosphère.

Avouerons-nous cette fois que « Sous les arbres » nous fait un plus vif plaisir et que « la Fille de basse-cour » que nous connaissons pour l’avoir vue déjà souvent, baigne bien dans le jour très lumineux.

Sa « Fillette aux cerises » est d’une fantaisie claire et adroite, mais manquant un peu de conviction.

Nous n’en dirons pas autant dans la section des dessins et pastels, des trois têtes d’enfants jetées sur une feuille de papier gris et qui sont, si nous ne nous trompons pas les enfants même de Mme Cottart- Dupré, c’est très vivant et très prenant ; le cœur de la mère a dirigé le crayon de l’artiste ; pas contre le portrait de Mlle Malézieux est un peu poussé au noir ; il est vrai que celui de Mme Meurdra, par son éclat joyeux, rachète cette impression un peu lugubre.

M. Hiolle, professeur suppléant à l’Ecole De La tour, nous donne trois échantillons de son talent dans des paysages très différents, et par l’un d’eux, celui que nous préférons, tout en faisant des réserves sur le ciel dont les nuages sont de coton, il nous démontre qu’avec rien on peut faire quelque chose.

L’envoi important est celui de M. Lucien Jonas, né à Anzin. Il vaut qu’on aille chez M. Desprey-Pollet et qu’on y retourne. Nous sommes là en présence d’un admirable tempérament de peintre d’un des plus vigoureux qui soient actuellement dans l’Ecole française et nous souhaiterions pour qu’on pût l’apprécier parfaitement, que M. Desprey-Pollet  réunit sur un même panneau les dix œuvres que M. Jonas a consenti à envoyer à Saint-Quentin. Si peu connaisseur que l’on soit, on se rend compte de l’incroyable difficulté qu’il y a à camper trois figures en pied sur un fond de bibliothèque et à leur donner des expressions absolument adéquates à un tel endroit, et ce sont les Bibliophiles parmi lesquels figure le Beau-père même de M. Jonas ; l’un des liseurs chauve et roux rappelle beaucoup, chose amusante, M. Ceccaldi lui-même.

Le Pion est d’une observation cruciale « Dominicain », l’ « Evêque missionnaire sont des têtes d’expression que l’on peut comparer aux belles têtes d’apôtres du Caravage. Le dessin rehaussé ; « les Clowns »  est d’une exécution prestigieuse et enfin le « Port de Menton » nous plonge absolument dans la lumière méditerranéenne. Voilà comme on voit, un ensemble d’œuvres qui vaut le déplacement.

Nous sommes forcés d’aller maintenant un peu vite.

M. Maurice Monnet fait toujours des œuvres impeccables. M. Marronniez continue d’être le poète des soleils couchants et des nuits de pleine lune.

On regardera avec un sourire « La Cité du Rêve » de Mérovak, l’Homme des Cathédrales qui n’a jamais appris à dessiner et à peindre et qui réussit.

M. Lucien Payen, professeur de dessin à Saint-Quentin à un « Vieux Port »,  dessine et peint avec application.

M. Edouard Richard bon élève de l’Ecole De La Tour, est un débutant qui promet « Son Château de Caulaincourt » est loin d’être indifférent.

Je note au passage un excellent « Port à marée basse » de M. Amaury Thériot et c’est bien là un tableau à ne pas laisser reprendre par son auteur.

Nous arrivons enfin aux cinq œuvres de Francis Tattegrain, dont « Soir de naufrage » qu’il nous souvient d’avoir vu au Salon de Paris il y a déjà pas mal d’années et que le Maître considère comme une des bonnes choses qu’il ait faites.

Inutile de dire que M. Francis Tattegrain a envoyé une de ses solides têtes de matelot où il excelle et qui s’enlèvent  comme du pain.

Aux dessins, aquarelles et pastels, signalons avant tout les prestigieuses aquarelles du vicomte de Fossa et qu’il signe Yvan d’Assof, qui sont faites avec une aisance, une fougue, une facilité impressionnantes. Il y a entre autres un méchant ruisseau coulant entre deux murs à La Fère et sur lequel s’étalent des branches de platanes baignées de soleil et qui est comme le chef d’œuvre du genre.

Mme Coutte-Dicor a exécuté un « Cloutage » travail de dame  très fini, de beaucoup de goût et qu’il faut voir car de l’expliquer, j’y renonce.

Il faut voir aussi deux dessins de M. Arthur Mayeur : « les Miséreux » et un «  Profil de femme » qui sont à louer sans réserves, tandis qu’il faut faire sur « Le Moulin de Tout-Vent » que M. Arthur Mayeur a voulu ajouter à sa collection de moulins du nord de la France et qu’il a eu le tord de ne pas venir dessiner sur place.

Il y a, rue Croix-Belle-Porte, quelques sculptures intéressantes, entre autres des esquisses, types hollandais de M. Delhomme, et qui rappellent- c’est un grand éloge que nous leur faisons- les célèbres terres de Lorraine de Cyfflée.

M. Malissard d’Anzin, le portraitiste attitré des chevaux aristocrates de toute l’Europe a envoyé deux ou trois échantillons de son talent précis et précieux.

Pour terminer, il nous resterait à parler de Raoul Giran, fidèle à ses tableaux de montagnes, dont quelques uns sont très réussis et quelques autres moins dont « les Bords du Ton » nous paraissent être le meilleur paysage qu’il ait jamais brossé. Mais Raoul Giran est allé plus loin ; il a risqué un essai de « Cubisme » dont nous reparlerons, car cela en vaut la peine puisque les sujets de conversation à la mode sont le Cubisme, les œuvres de Romain Rolland et l’élection du Président de la république. A. Y.

 

Journal de Saint-Quentin

Décembre 1912

B.M. Fonds local.

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