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JUILLET 1916, IL Y A CENT ANS, EN MARGE DE LA BATAILLE DE LA SOMME, LES SAINT-QUENTINOIS SE PRENNENT A ESPERER UNE DELIVRANCE PROCHAINE.

   Presque deux ans déjà que les saint-quentinois gémissent sous le joug de l’administration militaire allemande d’occupation. C’est long, trop long se plaignent-ils sans trop l’avouer, surtout pas devant un occupant si détesté. Le bruit du canon qui fait partie de leur univers sonore au quotidien leur rappelle que le front , devant Péronne, leur paraît à la fois si près, et pourtant si loin, ce qui a effet d’ attiser leur attente d’une  délivrance tant désirée, mais qui pourtant tarde tant.

   La bataille de la Somme de juillet 1916 allait réveiller les espoirs des saint-quentinois : la délivrance n’est plus qu’une affaire de jours, point besoin d’être stratège, ce que l’on voit et ce que l’on entend vient conforter ce que l’on désire avant tout. C’est une affaire de psychologie  nous dira- t’on.

 

 LES CHRONIQUEURS TEMOIGNENT

   Avec des sensibilités différentes, mais au final complémentaires, Marc Ferrand dans « La Ville Mourut » et Elie Fleury dans « Sous la Botte » relatent par le détail les évènements de ces quelques semaines, si particulières et si pleines de promesses de l’été 1916 pour Saint-Quentin.

   Marc Ferrand, qui tient un journal personnel, privilégie le ressenti de l’évènementiel pour témoigner de ses aspirations, qui sont par ailleurs partagées par nombre de ses concitoyens.  Les prémisses de la bataille de la Somme bousculent le quotidien des saint-quentinois dans les derniers jours du mois de juin. C’est que, note l’auteur à la date du 26 juin 1916: « dès le matin le canon grondait avec une force inaccoutumée » ce qui se confirme les jours suivants ; ainsi le 27 juin au soir : « artillerie formidable ; ce ne sont plus des roulements successifs de batteries, c’est un grondement continu, précipité, qui ébranle le sol et fait vibrer les vitres de nos maisons, comme celles d’un omnibus sur le pavé. Cela dépasse tout ce que nous avons entendu depuis le commencement de la guerre. Tous nos voisins de la rue sont sur le pas de leurs portes, on regarde les Allemands qui passent, en échangeant entre nous des sourires complices et satisfaits. Et quand ils ont le dos tourné, les propos d’espoir partent de tous les côtés : ils ont au moins dépassé Péronne ? Après demain ils seront ici. »

   Elie Fleury, avec un style journalistique- c’est son métier- est plus factuel. Il note ainsi, début juillet, que « la nuit, vers Péronne, l’horizon s’allume sur le front. De sanglantes lueurs illuminent l’horizon que piquent des éclairs successifs au ras du sol accompagnés du roulement continu du canon ».

   Depuis 1915 une nouvelle arme a fait son apparition qui a fait lever la tête des saint-quentinois : c’est le bombardement par avion. Les dépôts militaires allemands situés aux abords de la gare sont chaque fois visés. Le 1er juillet est marqué par un nouveau raid aérien de l’aviation alliée. « Le Journal de Monsieur Oudart * » rapporte « qu’une bombe lancée par un aéroplane a occasionné une formidable explosion de munitions en gare de Saint-Quentin. Le souffle des détonations qui se succèdent provoque d’importants dégâts dans toute la ville. On déplore des morts civils et militaires. La Basilique côté Sud a beaucoup souffert, des vitraux et des éléments de pierre ont été soufflés et se sont écrasés sur le pavage. » Les jours suivants par mesure de sécurité la Basilique est fermée au public, et les offices religieux se font dans les autres églises saint-quentinoises.

 

UN MOMENTDE COMPASSION

Autre conséquence de la bataille qui est encours c’est l’affluence des convois de blessés allemands qui dès le lendemain 2 juillet, convergent sur Saint-Quentin. L’affluence de ces blessés est telle, plus de 200 par jour, qu’on y multiplie les centres de premiers soins. La Basilique est réquisitionnée et devient centre de transit, des lits et de la paille y sont disposés dans les bas-côtés Nord. Pendant cinq jours plus de 200 blessés y arriveront journellement avant d’être évacués sur des hôpitaux militaires. Le record, note Elie Fleury, est atteint le 29 juillet où l’on a compté le transit de 1600 blessés. « Spectacle d’horreur ! Ils sont entassés dans l’Hôtel Métropole vidé par les explosions du 1er juillet. » Elie Fleury ne peut s’empêcher d’un moment de compassion pour ces malheureux qui sont pourtant nos ennemis: « … ce qui est le plus affreux, c’est l’expression abrutie de toutes les figures dont la fièvre agrandit les yeux, des yeux où se logent l’hébétude et l’épouvante. Qui n’aurait pitié ? »

 

LES RAISONS D’ESPERER ENCORE

   « L’espérance nous frôlait de son aile », écrit joliment Elie Fleury, « et ce qui la ramenaient, cette divine espérance, c’étaient- qui le croirait- les prisonniers français capturés sur le front ». En effet pendant les durs combats de la bataille de la Somme, des soldats français sont faits  prisonniers par l’ennemi. Ils transitent par Saint-Quentin quelques heures avant d’être dirigés vers l’Allemagne. Bien que parqués et étroitement surveillés de brefs conciliabules, en cachette des gardiens, ont pu être échangés avec des civils. Ainsi, raconte Elie Fleury, « une auto d’ambulance reste en panne rue de Baudreuil. Un blessé français soulève le carreau de mica et fait signe à un promeneur… « Je veux vous dire que ç’a va bien_ le moral est bon ?_ Le moral est bon ?_ Excellent. Dites-le, répétez-le. _Ce sera encore long ?_ Oui mais c’est sûr._ Et les Anglais ?_ Nous sommes enthousiastes de nos camarades anglais : ils tapent encore plus dur que nous… Le chauffeur- qui avait mis de la complaisance ou de l’indifférence- corna et partit en voyant s’approcher curieusement des femmes. »

   En un jour le « ça va bien » avait fait le tour de la ville. » C’est bien ce que souhaitaient entendre les saint-quentinois, pour se conforter dans l’espérance.

   « Aout : mois d’attente et d’énervement », note Elie Fleury, « on se bat très fort et près de nous. Les plus optimistes veulent y croire encore : « des gens vont faire des cures de canon aux Champs- Elysées, assis sur certains bancs où il paraît qu’on entend mieux qu’ailleurs et restent là, sans pensée, sous la paix verte des ormes. Le 29 aout, après un orage et sous la pluie qui tombe à seaux, une canonnade comme on en n’a jamais entendu retentit à l’ouest. On dirait d’une manivelle manœuvrée à une vitesse folle qui déclencherait des mailloches sur la peau tendue d’une grosse caisse, et toute la nuit ce sera cette volée de sons martelés en quatrième vitesse. »

   Fin août alors qu’on avait grandement espéré une issue décisive de la bataille de la Somme, fermement entretenue par la pratique de la méthode du docteur Coué, on se retrouve face à une désillusion plus amère encore. « Mais pas un  cependant ne désire la paix honteuse, et il faut se résigner à un troisième hiver d’occupation avec un petit frisson. »

Mais le plus terrible est encore à venir, et ça, personne ne veut y songer.

*Société Académique de Saint-Quentin

Dominique MORION

Juillet 2016

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